L’avenir des revues.

Igor Moullier

À l’occasion de son centième numéro (« Faire des sciences sociales du politique »), la revue Politix propose une série de regards rétrospectifs grâce à trois contributions, l’une de deux membres du comité de la revue, les deux autres par deux personnalités extérieures, Pierre Favre et Michel Offerlé. Ces trois regards permettent d’apprécier l’évolution d’une revue au projet interdisciplinaire marqué: introduire les méthodes des sciences sociales, et notamment, à l’époque, celles de la sociologie de Pierre Bourdieu, dans les sciences du politique. Tout en apportant des regards différents sur l’évolution des disciplines et des acteurs, les trois contributions convergent sur la description d’une série de phénomènes: passage au peer review, déclin de l’approche historique au bénéfice des area studies, diversification des thématiques, qui ont fait de Politix une revue mainstream.

Le numéro de Politix offre ainsi une étude de cas précieuse sur ce que veut dire éditer une revue de sciences sociales. Pour illustrer les difficultés de la reconnaissance de l’approche interdisciplinaire, Frédéric Sawicki et Jean-Louis Briquet prennent un malin plaisir à reproduire les lettres de refus de certaines institutions (CNRS, Presses de Sciences Po) dans les années 1990. Le mouvement général du passage d’une revue pionnière, avec un comité de rédaction fortement impliqué, assurant lui-même une bonne partie du travail d’évaluation, à un mode plus standardisé du peer review, parlera à beaucoup d’autres collectifs éditoriaux ayant connu ces mêmes phénomènes d’évolution.

Outre cet exercice de réflexivité, le numéro de Politix offre des pistes pour envisager l’avenir des revues. Certaines sont plus propres au champ des sciences politiques, comme les réflexions de Pierre Favre sur les changements de paradigmes. D’autres peuvent concerner plus largement le champ des sciences sociales, comme les deux autres dossiers du numéro, consacrés aux terrains et aux controverses. Dans le contexte des débats récents ayant animé le monde des revues sur l’Open Access enfin, les remarques conclusives de la contribution de Pierre Favre méritent réflexion. Soulignant que la création d’une revue peut être le moyen pour une génération de chercheurs de faire avancer un nouveau paradigme, Favre souligne que cette possibilité risque de disparaître avec le nouveau contexte de l’édition électronique: d’une part, les revues sont en train de se spécialiser et de délaisser les problèmes théoriques généraux pour des approches à la fois plus empiriques et plus bornées. Ce mouvement de spécialisation est renforcé par les pratiques de lectures: « Aujourd’hui déjà, l’usage de Persée et de Cairn a pour conséquence que la majorité des lecteurs isolent un article parmi la série d’articles assemblés et s’en tiennent là ». « Faire revue » devient ainsi plus difficile. De nouveaux critères de sélection et de hiérarchisation sont à inventer. Existe-t-il encore une place pour des revues généralistes, abordant des questions épistémologiques ou théoriques?

On pourrait ajouter d’autres éléments venant renforcer la tendance décrite par Favre: multiplication des blogs et carnets de recherche (hypotheses.org), incitations faites aux chercheurs à déposer des versions pré-print de leurs articles (sur Hal-Shs ou Academia.edu), diffusion des working papers sont autant de pratiques qui peuvent court-circuiter ainsi la fonction d’évaluation des revues. On peut lire ainsi sur le blog d’Academia.edu: « it seems that posting his pre-published peer-reviewed papers on Academia.edu not only accelerates science by filling the publishing gap; it also airs the quid-pro-quo game live, giving younger academics a chance to play— helping them en route to tenure or to get recognized by a search committee ». 

Le débat récent entre les partisans de Cairn et ceux de l’Open Access oscille entre considérations économiques (produire une revue de sciences sociales n’est pas gratuit) et principes généraux (liberté de l’accès au savoir). EspacesTemps.net  peut se reconnaître dans les deux positions: depuis sa naissance, la revue a fait le choix d’être disponible gratuitement, mais en assurant un travail scientifique et éditorial qui a un coût et n’est possible que grâce au support de nos partenaires institutionnels et à l’engagement des membres du comité de rédaction. Mais la vraie question pour l’avenir des revues à l’âge électronique est peut-être bien celle de leur contribution à la production scientifique. D’un côté, le modèle du « Publish or perish » a imposé l’article de revue comme le critère central de l’évaluation des chercheurs. De l’autre, le passage passif à l’édition électronique pose la question du fonctionnement des revues, de leur viabilité économique et de leur évolution dans un contexte ou les chercheurs vont disposer de nouveaux moyens d’auto-édition. Les revues vont-elles continuer à jouer leur rôle clé, notamment par la fonction d’évaluation qu’elles remplissent? Les limites du peer review commencent à être pointées: tendance à la standardisation; sophistication méthodologique parfois stérile, recherche de la nouveauté au détriment de la fiabilité (pointée notamment dans le cas d’articles de Nature et Science). Tous ces phénomènes ne sont pas nouveaux. Dans son étude de l’American Journal of Sociology, Andrew Abbott rapporte que les responsables de la revue s’inquiétaient dans les années 1970 que les articles soumis étaient de plus en plus souvent « competent but boring » (Abbott, 1999). L’édition électronique ne fait que rajouter de nouvelles questions, comme celles liées à la temporalité des articles: peut-on raccourcir le cycle de l’évaluation des articles sans en diminuer la qualité? Ce sont ces questions qu’EspacesTemps souhaite mettre en débat à travers un sondage sur les modes alternatifs d’évaluation, et une journée de débat organisée dans le cadre de nos « Printanières » les 24 et 25 mai 2013. Mais c’est plus largement un débat qui ne concerne pas uniquement l’avenir des revues. Il porte sur le rôle de l’évaluation dans la science. À côté de l’évaluation académique (jurys de thèse, recrutements), les revues et leurs comités de lecture forment un second niveau d’évaluation, décentralisé mais organisé autour de noyaux identifiés et reconnus. Une vitesse de circulation accrue des articles, et donc de l’information scientifique, compenserait-elle un affaiblissement du rôle des revues et du système du peer review? La remise en cause, qu’elle soit sur des bases scientifiques ou matérielles, du peer review, ne renforcerait-elle pas mécaniquement le poids des autres formes d’évaluation académiques? Telles sont quelques-unes des questions qui se dessinent.

Bibliographie

Andrew Abbott, Department and Discipline, University of Chicago Press, 1999.

« Faire des sciences sociales du politique », Politix, 100, 2012, n°4.

Résumé

À l’occasion de son centième numéro (« Faire des sciences sociales du politique »), la revue Politix propose une série de regards rétrospectifs grâce à trois contributions, l’une de deux membres du comité de la revue, les deux autres par deux personnalités extérieures, Pierre Favre et Michel Offerlé. Ces trois regards permettent d’apprécier l’évolution d’une revue au […]

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Igor Moullier, « L’avenir des revues. », EspacesTemps.net, Dans l’air, 2013/04/23. URL : https://www.espacestemps.net/articles/lavenir-des-revues/