Howard S. Becker, figure pragmatique et exigeante du travail dans les sciences sociales.

Perrenoud, Marc (dir.). 2013. Les mondes pluriels de Howard S. Becker. Travail sociologique et sociologie du travail. Paris : La Découverte.

Hélène Marche et Frédéric Barbe

Reconnu comme une figure majeure de la sociologie du second vingtième siècle, Howard S. Becker a été traduit en français avec un effet-retard parfois important : Outsiders, études de sociologie de la déviance publié en 1963 aux États-Unis sort en France en 1985 ; Écrire les sciences sociales, commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre, écrit au milieu des années 80 à l’époque de la machine à écrire et des « bandelettes », est traduit en français en 2004 en pleine numérisation des conditions de l’écriture scientifique. Une des treize contributions (Zinn-Poget et Zinn) revient sur ces réceptions décalées, sur la variabilité spatio-temporelle des traductions et les effets du passage entre sociologies nationales — plus généralement, comment reprendre un concept en dehors de son contexte d’émergence (p. 172). D’autres textes ont été plus rapidement mis à disposition : Les mondes de l’art (1982, 1988), Les ficelles du métier, comment conduire sa recherche en sciences sociales (1998, 2003). Le livre collectif dirigé par Marc Perrenoud questionne donc la diffusion, la réception et les usages du travail sociologique de Becker en France dans son ensemble. Édité avec la complicité directe de l’intéressé, l’ouvrage apparaît centré sur la « part savante » de l’œuvre du sociologue. Si les conditions de la recherche et de la formation à la recherche sont évoquées plusieurs fois, notamment par Jean-Michel Chapoulie, un de ses traducteurs, la figure de « l’enseignant Howard Becker » paraît un peu minorée. Dans son court chapitre « Quelques implications de l’équation Art = Travail pour la sociologie de l’art », Becker mélange pourtant ces deux postures, celles du savant et de l’enseignant. Référencé (Everett Hughes est cité deux fois), modeste (il n’a rien inventé, cela ne débouche pas sur une révolution conceptuelle majeure), mais stratège (« voilà le message adressé aux chercheurs », p. 121), Becker, à 83 ans, interroge autant qu’il affirme. Face à la naturalisation de l’œuvre d’art, souvent considérée comme seule porteuse de son devenir, il soutient à nouveau une approche interactionniste. Les conditions aval du devenir de l’œuvre sont aussi importantes que celles de son amont. Les conditions limites sont un lieu d’observation privilégié et à privilégier : conflits, effets frontières, bases financières des organisations des mondes de l’art, problème de l’authenticité (« the real thing », p. 123), durabilité et désherbage des collections. Son chapitre se présente un peu comme un séminaire. Ainsi, en consacrant une partie de son œuvre aux conditions de la reproduction de son propre métier, Howard S. Becker révèle que l’université n’est pas un hors lieu des sciences sociales, mais constitue également un monde de l’art (voir aussi la contribution de Pierre-Michel Menger, traitant notamment des processus d’apprentissage, p. 221). La critique d’une certaine forme de croyance littéraire à l’université ainsi que l’expérimentation menée dans l’écriture scientifique sont des exemples de son pragmatisme dans le travail scientifique lui-même. La figure d’Howard S. Becker, grand enseignant et passeur, mérite ici d’être soulignée. Jean Peneff avait notamment éclairé la pratique pédagogique peu standard, quoique très exigeante, de Becker dans l’un des autres ouvrages collectifs qui lui ont été consacrés en France : L’art du terrain. Mélanges offerts à Howard Becker (2000).

En insistant, dès le titre, sur la pluralité et, à l’intérieur du texte, sur plusieurs principes qui pourraient être communs aux sciences sociales — comme la simplicité, la modestie, l’égale dignité des objets et des acteurs, le réalisme empirique, la prudence face aux concepts, l’attention aux changements de contexte, le flottement méthodologique initial et l’incrémentalisme —, les auteurs invitent implicitement à une lecture multidisciplinaire des processus de la sociologie beckerienne.

Du point de vue de la géographie, nous relevons d’abord l’attention soutenue aux relations. Cela vient nourrir la critique de l’expression banalisée de « positions de recherche » — positions fondées sur des concepts naturalisés et évacués des moments de terrain qui les ont portés — pour penser des « relations de recherche » qui caractérisent un travail toujours en cours. Becker, né en 1928 et sociologue « sortant », est bien conscient des limites et de l’instabilité de ses propres travaux. On le voit au début du documentaire accompagnant l’ouvrage né du colloque de Cerisy de 2013 en son honneur. Il s’interroge (en français) : « J’ai une question, tous, on dit que les idées beckeriennes et blablabla… Ce que je voudrais savoir, c’est comment les idées beckeriennes ne marchent pas, pour moi, c’est la chose la plus importante ».

Ensuite, dans le rapport aux territoires et aux communautés, le souci du terrain, l’approche ethnographique, heuristique et déceptive à la fois, la réflexivité du chercheur et les précautions épistémologiques rejoignent des préoccupations très contemporaines de la géographie, attestées par des numéros de revue dédiés (« Le terrain » dans L’Information géographique en 2010 ; « Terrains de je. (Du) sujet (au) géographique » dans les Annales de géographie en 2012). Enfin, la tension créatrice entre singularités et régularités, qui a accompagné le tournant de la géographie française des années 70 et 80, est ici ré-énoncée et débattue avec finesse. Marc-Henry Soulet le rapporte ainsi dans sa contribution :

Chercher, c’est en ce sens non pas tester des hypothèses, mais construire du sens chemin faisant en opérant des concessions importantes entre ce qu’on apprend du terrain et ce qu’il faut en comprendre. […] Au sens fort, il s’agit de la mise en œuvre d’une imagination réaliste assise sur des traces livrées par le terrain. 3) Après, trouver une manière de transcender la perspective limitée imposée par le lieu et par l’époque en dégageant des caractéristiques transversales. 4) Enfin, et éventuellement, seulement si c’est nécessaire donc, c’est œuvrer à un travail de développement conceptuel, i.e. transformer des réalités spécifiques observables en des idées générales. (p. 204-205)

L’ouvrage propose une série de contributions sur des univers professionnels français contemporains variés (cyclistes, DRH personnels hospitaliers, tatoueurs, artisans musiciens) envisagés et interprétés à travers les ajustements et les arrangements des relations entre acteurs de chaque monde. Les auteurs montrent comment les notions élaborées par Becker et, de manière plus générale, par les chercheurs présentant un « air de famille » avec celui-ci (d’abord son enseignant Everett Hughes, mais aussi Erving Goffman, Anselm Strauss ou encore Arlie Hochschild) construisent un outillage souple et susceptible d’être constamment renouvelé. Le premier chapitre de l’ouvrage (rédigé par Olivier Aubel, Christophe Brissoneau et Fabien Ohl), proposant une analyse génétique du spectacle cycliste autour de la question des usages de produits dopants et de leur contrôle par les « entrepreneurs de morale », en est un parfait exemple. Il montre notamment comment la notion phénoménologique d’« expérience-choc » (Schutz) articulée à une approche en termes de « carrière déviante » (Becker) permet de mieux saisir en quoi certains scandales, comme celui de l’affaire Festina, ont provoqué un basculement de l’image du cycliste-champion vers celle du cycliste-délinquant. Le chapitre de Muriel Surdez, Ivan Sainsaulieu et Francesca Poglia Mileti montre aussi la pertinence des outils analytiques que Howard Becker a développés à partir d’un cas particulier, celui des enseignants, et les transferts possibles pour étudier d’autres professions. Les auteurs s’intéressent alors au travail d’articulation effectué par des directeurs des ressources humaines entre la vision d’un rôle professionnel et les tâches les plus ingrates du métier. Ils montrent ainsi que les activités de licenciement des employés, facette du « sale boulot » qui ne peut être délégué, soulèvent des enjeux identitaires parfois douloureux (au regard de ces enjeux, une analyse en termes de « carrière morale », notion développée par Erving Goffman, aurait peut-être pu trouver une place dans ce chapitre). En s’inspirant d’Everett Hughes et surtout d’Erving Goffman, la contribution de Charles Gadéa et de Hélène Cléau s’intéresse aux enjeux de la présentation de soi des professionnels dans le monde médical et aux « coulisses » qui contribuent à agencer les relations soignants-soignés, ceci à partir de l’analyse de trois situations d’observation (ou saynètes allant du comique au tragique) du drame social de l’hôpital. L’ouverture conclusive de leur contribution propose une analogie entre les usages de la photographie chez Becker et l’intérêt d’une approche sensible aux codes visuels des acteurs d’un monde social donné. Cette réflexion se trouve pleinement développée dans un autre chapitre de l’ouvrage, celui de Michaël Meyer, consacré aux usages de la photographie lors d’une enquête ethnographique auprès de policiers.

En suivant la ficelle de Becker proposant de privilégier le comment du pourquoi, le chapitre de Valérie Rolle s’intéresse quant à lui aux diverses formes d’engagement (moral, temporel, économique, etc.) des tatoueurs, ainsi que les catégories morales qui entrent en ligne de compte dans leurs échanges (humilité, loyauté, générosité, modestie et dérision). L’auteur y interroge les relations d’interdépendance entre différents acteurs du tatouage (clients, tatoueurs, organisateurs de salons dédiés), parmi lesquelles elle relève l’importance des relations de subordination entre tatoueurs novices et formateurs. L’attention portée à la hiérarchisation des artisans dans ce monde social résonne avec d’autres chapitres, dont celui de Marie Buscatto qui rappelle l’importance de la hiérarchisation des œuvres et des artistes dans le monde de l’art, mais aussi les possibilités de transgression et les marges de manœuvre que mobilisent certains artistes pour la contourner. Le cas des « musicos » ou musiciens-artisans analysé par Marc Perrenoud (l’auteur est contrebassiste et prend appui dans ce chapitre sur des données issues d’une participation observante) souligne pour sa part que les marges de manœuvre et l’autonomie créatrice des musiciens restent largement dépendantes des attentes des commanditaires et du dispositif de jeu (« entertainment » ou animation anonyme). Le chapitre de Pierre-Michel Menger, qui vient clore l’ouvrage, propose une réflexion plus théorique à ce sujet, en montrant l’influence de Hughes chez Becker et les articulations possibles entre la question de la différenciation sociale ou des inégalités sociales et une conception relationnelle du travail.

Certaines contributions soulèvent aussi de manière indirecte la question de l’engagement du chercheur sur son terrain, notamment celle d’Anne-Marie Arborio qui propose d’expliciter à l’aune de la perspective interactionniste son parcours de recherche sur le métier d’aide-soignante. Tout en montrant la façon dont elle s’est formée à cette approche, elle propose une analyse minutieuse de sa carrière de recherche en décrivant les multiples réajustements des méthodes d’enquête qu’elle a effectuée au fil de sa formation, de sa réflexivité et des aléas du terrain. Ce chapitre se trouve enrichi par la contribution de Jean-Michel Chapoulie, qui propose une analyse de la diffusion/réception de la sociologie interactionniste en France au regard des transformations des mondes de l’université et de la recherche. La question qu’il soulève concernant l’engagement personnel d’une nouvelle génération de chercheurs dans la démarche ethnographique, en tant que substitut à un engagement politique, prête aussi à réflexion.

Aussi diverses que soient ces contributions, l’ouvrage témoigne ainsi de la force et de la contemporanéité de la pensée beckerienne dans la sociologie francophone, mais aussi dans les sciences sociales plus globalement. Loin d’imposer une doctrine, et sans doute parce qu’elle relève d’une volonté permanente de transmission (voir le chapitre de Marc-Henry Soulet), cette pensée participe à retisser et repriser en permanence la recherche.

Bibliographie

Blanc, Alain et Alain Pessin (dirs.). 2000. L’art du terrain, mélanges offerts à Howard Becker. Paris : L’Harmattan.

Benghozi, Pierre-Jean et Thomas Paris (dirs.). 2013. Howard Becker et les mondes de l’art. Colloque de Cerisy. Palaiseau : Éditions de l’École Polytechnique.

Collignon, Béatrice et Denis Retaillé (dirs.). 2010. « Le terrain » L’Information géographique, n° 74, numéro spécial.

Volvey, Anne, Yann Calbérac et Myriam Houssay-Holzschuch. 2012. « Terrain de je (Du) sujet (au) géographique » Annales de géographie, n° 687-688 : p. 441-461.

Résumé

Sociologue « sortant », Howard Becker a développé une méthodologie et des choix d’objets particulièrement intéressants à actualiser. Dialogue équilibré entre empirisme et théorie, distance critique et engagement dans le rapport au terrain, filiation intellectuelle et incrémentalisme méthodologique, soin apporté à la question de l’écriture scientifique et au compagnonnage pédagogique sont quelques-uns des aspects développés dans les ouvrages questionnant l’œuvre de Becker, au-delà de l’hommage. L’ouvrage Howard S. Becker, figure pragmatique et exigeante du travail dans les sciences sociales permet d’entrer dans la réception française de ce grand sociologue.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Hélène Marche et Frédéric Barbe, « Howard S. Becker, figure pragmatique et exigeante du travail dans les sciences sociales. », EspacesTemps.net, Livres, 2014/12/02. URL : https://www.espacestemps.net/articles/howard-s-becker/