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Résumé | Bibliographie | Notes

Sérendipité.

Capital spatial.

Sept enjeux pour une contribution géographique à la théorie de la pratique de Pierre Bourdieu.

« Le dĂ©bat sur le capital spatial consiste aussi Ă  dĂ©finir le type d’acteur pouvant le mettre en jeu. » (Lucas 2019)

Une thĂ©orie de la pratique Ă  l’épreuve de la gĂ©ographie.

Dans un contexte de circulation gĂ©nĂ©ralisĂ©e des concepts entre les diffĂ©rentes disciplines des sciences sociales d’une part, et, d’autre part, d’importance grandissante de la prise en compte des dimensions spatiales des thĂ©ories sociales depuis une trentaine d’annĂ©es – appelĂ© parfois « spatial turn Â» (Soja 1989) ou « tournant gĂ©ographique Â» (LĂ©vy 1999) – l’insertion des multiples spatialitĂ©s dans les thĂ©ories de la pratique reste un enjeu heuristique important (Stock et Jonas 2015). Parmi celles-ci, la thĂ©orie de la pratique de Pierre Bourdieu (Bourdieu 1972 ; 1994) est une rĂ©fĂ©rence incontournable notamment pour sa capacitĂ© Ă  intĂ©grer une hermĂ©neutique des sociĂ©tĂ©s, Ă  travers leurs multiples rĂ©fĂ©rents, savoirs et symbolisations au sein d’une explicitation du pouvoir et des rapports de domination. Le concept de « capital Â» occupe une place centrale dans cet Ă©cosystĂšme thĂ©orique (Bourdieu 1980 ; 1997 ; 2016) pour y dĂ©signer la capacitĂ© diffĂ©rentielle d’« agents Â» [1] Ă  agir (et d’ĂȘtre agis) dans des configurations singuliĂšres appelĂ©es « champs Â». Édifice fascinant protĂ©gĂ© par de multiples stratĂ©gies rhĂ©toriques, cette thĂ©orie a Ă©tĂ© soumise Ă  de nombreuses critiques, portant notamment sur l’échelle et la frontiĂšre (la sociĂ©tĂ© de rĂ©fĂ©rence est un État-nation centralisĂ© avec une configuration singuliĂšre, la France), sur le manque de prise en compte de la multipositionnalitĂ© des acteurs (Lahire 1998) ou l’incapacitĂ© Ă  apprĂ©hender la mondialisation des champs sociaux (Kauppi 2018).

Absente du systĂšme bourdieusien [2], la notion de « capital spatial Â» a Ă©tĂ© proposĂ©e comme un complĂ©ment par Jacques LĂ©vy, considĂ©rant les ressources d’ordre spatial dont les individus disposent pour engager leurs actions (LĂ©vy 1994 ; 2003). Pouvant ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un coup de force thĂ©orique, ce concept soulĂšve questions et critiques. Certains auteurs ont dĂ©noncĂ© l’aporie conceptuelle de l’isolement du spatial par rapport aux autres formes de pouvoir (Ripoll et Veschambre 2005 ; Ripoll et Tissot 2010). Notamment, Ă  travers un travail gĂ©nĂ©alogique approfondi sur diffĂ©rentes notions (capital spatial, d’habitat, de position, de situation, de mobilitĂ©, etc.), Fabrice Ripoll (2019) soulĂšve quatre questions importantes [3] pour conclure, aprĂšs discussion, que le capital spatial n’est pas un concept pertinent.

Nous dĂ©fendons une thĂšse opposĂ©e : le concept de capital spatial est nĂ©cessaire, car il permet de rassembler de nouveaux phĂ©nomĂšnes ignorĂ©s sans lui – i.e. des spatialitĂ©s quelles qu’elles soient : localisation, mobilitĂ©, limite, distance, accessibilitĂ©, proximitĂ©, qualitĂ© du lieu, etc. – que les acteurs individuels ou collectifs engagent dans diffĂ©rents champs sociaux. Il s’agit d’élĂ©ments d’ordre spatial qui, reconnaissables et valorisables (ou non) dans des champs sociaux multiples ou spĂ©cifiques, peuvent exister sous formes variables, et procurent des avantages ou des limites, un pouvoir d’agir (ou non), mais sont en mĂȘme temps enjeux de lutte.

Ce texte vise Ă  Ă©tayer cette thĂšse en soulevant sept enjeux Ă  considĂ©rer si l’on veut construire un modĂšle du capital et du champ qui intĂšgre les dimensions spatiales de façon cohĂ©rente et consistante. Ces enjeux correspondent 1) Ă  la notion de capital elle-mĂȘme, 2) au nombre et aux types de capitaux, 3) Ă  l’agencement thĂ©orique des capitaux, 4) Ă  la conception de l’espace dans ce modĂšle thĂ©orique, 5) Ă  l’articulation du capital et du champ social, 6) au type d’agent engageant du capital et 7) Ă  l’enjeu Ă©pistĂ©mologique des objectifs cognitifs diffĂ©rents entre sociologie et gĂ©ographie. Le but de cet article est de montrer en quoi le concept de « capital spatial Â» est pertinent, spĂ©cifiquement dans la comprĂ©hension des spatialitĂ©s humaines, et plus largement dans une contribution gĂ©ographique Ă  la thĂ©orie de la pratique [4].

1. L’enjeu de l’intĂ©rĂȘt du concept de « capital spatial ».

Le premier enjeu concerne la notion mĂȘme de « capital Â» dĂ©fini comme pouvoir : « Les espĂšces du capital, Ă  la façon des atouts dans un jeu, sont des pouvoirs qui dĂ©finissent les chances de profit dans un champ dĂ©terminĂ© (en fait, Ă  chaque champ ou sous-champ correspond une espĂšce de capital particuliĂšre, qui a cours, comme pouvoir et comme enjeu, dans ce champ) Â» (Bourdieu 1984a, p. 3, soulignĂ© par nous). L’avantage que rĂ©alise Bourdieu (1972) dans l’usage du terme rĂ©side, entre autres, dans la mesure du volume et de la structure d’un capital que les acteurs peuvent engager dans leurs pratiques en lien avec des configurations sociales spĂ©cifiques (appelĂ© « champ Â»), donc une analyse plus fine du pouvoir que d’autres thĂ©ories sociales.

Pierre Bourdieu introduit, Ă  cĂŽtĂ© du capital Ă©conomique dĂ©fini comme pouvoir financier, deux autres espĂšces de capital : un capital social ou relationnel – dĂ©fini comme « ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liĂ©es Ă  la possession d’un rĂ©seau durable de relations plus ou moins institutionnalisĂ©es d’interconnaissance et d’interreconnaissance Â» (Bourdieu 1980, p. 2) –, et un capital culturel qui n’est dĂ©fini que par extension : « le capital culturel peut exister sous trois formes : Ă  l’état incorporĂ©, c’est-Ă -dire sous la forme de dispositions durables de l’organisme ; Ă  l’état objectivĂ©, sous la forme de biens culturels, tableaux, livres, dictionnaires, instruments, machines, qui sont la trace ou la rĂ©alisation de thĂ©ories ou de critiques de ces thĂ©ories, de problĂ©matiques, etc. ; et enfin Ă  l’état institutionnalisĂ©, forme d’objectivation qu’il faut mettre Ă  part parce que, comme on le voit avec le titre scolaire, elle confĂšre au capital culturel qu’elle est censĂ©e garantir des propriĂ©tĂ©s tout Ă  fait originales Â» (Bourdieu 1979, p. 3, soulignĂ© dans l’original). Ces trois capitaux sont traversĂ©s par une quatriĂšme forme, le capital symbolique dĂ©fini comme « n’importe quelle propriĂ©tĂ© (n’importe quelle espĂšce de capital, physique, Ă©conomique, culturel, social) lorsqu’elle est perçue par des agents sociaux dont les catĂ©gories de perception sont telles qu’ils sont en mesure de la connaĂźtre (de l’apercevoir) et de la reconnaĂźtre, de lui accorder valeur Â» (Bourdieu 1994, p. 116). Ces capitaux peuvent ĂȘtre accumulĂ©s et reproduits. Au fond, une « thĂ©orie du capital Â» part de la valeur accordĂ©e par la sociĂ©tĂ© Ă  des propriĂ©tĂ©s sociales ou naturelles qui fonctionne alors comme du capital (Champagne 2020). La mobilisation de ces capitaux permet aux acteurs d’exercer un pouvoir ou de les convertir en d’autres capitaux.

Une premiĂšre difficultĂ© dans cette discussion vient du fait que les capitaux de Bourdieu sont protĂ©iformes et Ă©volutifs, les concepts Ă©tant diffĂ©remment dĂ©finis ou transformĂ©s au cours du temps. Ainsi, le « capital symbolique Â» concerne d’abord (Bourdieu 1994, p. 116) les conditions de cognition et valorisation – comme dimension nĂ©cessaire de toute espĂšce de capital –, pour ĂȘtre plus tard rĂ©duit au « prestige Â» (Bourdieu 1997, p. 285) [5]. Par ailleurs, le « capital culturel Â» devient un « capital informationnel Â» dĂ©fini comme « ensemble de savoirs, de savoir-faire, de structures de perception ; un agent social est Ă©quipĂ© Ă  la fois de savoirs et de structures de perception des savoirs et des savoir-faire Â» (Bourdieu 2016, p. 805). Cela soulĂšve un problĂšme fondamental dans la discussion sur le capital spatial : quel degrĂ© de complexitĂ© est pris en charge ? A quel Bourdieu fait-on rĂ©fĂ©rence [6] ? Les contributions sur le capital spatial en gĂ©ographie ne se posent jusqu’ici pas la question, mais font comme si les capitaux Ă©taient dĂ©finis une fois pour toutes. Il devient du mĂȘme coup difficile de rĂ©cuser la notion de capital spatial au nom d’un modĂšle immuable.

Si l’on peut critiquer sa connotation trop Ă©conomiciste, la notion de capital a surtout comme intĂ©rĂȘt de porter un principe d’accumulation, que ne contient pas la notion de pouvoir. On retrouve bien cette idĂ©e dans la dĂ©finition du capital spatial par Jacques LĂ©vy comme « ensemble des ressources, accumulĂ©es par un acteur, lui permettant de tirer avantage en fonction de sa stratĂ©gie, de l’usage de la dimension spatiale de la sociĂ©tĂ© Â» (LĂ©vy 2003, p. 124, soulignĂ© par nous). L’auteur en distingue deux Ă©lĂ©ments constitutifs : « un patrimoine de lieux, de territoires, de rĂ©seaux “appropriĂ©s” [
] et une compĂ©tence pour les gĂ©rer ou pour en “acquĂ©rir” d’autres Â» (LĂ©vy 2003, p. 124). L’enjeu rĂ©side donc dans la reconstruction de ces processus d’accumulation : qu’est-ce qui peut s’accumuler dans un capital spatial qui ne serait pas du ressort d’autres formes de pouvoir ? En reprenant la distinction entre Ă©tats incorporĂ©, institutionnalisĂ© et objectivĂ© des formes de capital, la discussion pourrait porter sur les avantages positionnels et de mobilitĂ©, mais aussi sur la maĂźtrise d’environnements spĂ©cifiques (montagne, ville, forĂȘt, mer, dĂ©sert) accumulables. Le processus d’accumulation d’un capital spatial s’observerait donc Ă  la fois dans les dispositions corporelles durables, matĂ©rielles et juridiques. Par exemple, l’accumulation de compĂ©tences (cf. Lucas 2019a ; 2019b ; 2022) permet la valorisation d’un atout d’ordre spatial de type incorporĂ© dans le champ touristique.

Travailler avec la notion de capital spatial implique l’hypothĂšse qu’à niveau de capitaux (Ă©conomique, social, culturel) Ă©quivalents, le capital spatial fait une diffĂ©rence dans le placement dans un champ donnĂ© : les individus n’ont pas la mĂȘme capacitĂ© Ă  gĂ©rer des enjeux d’ordre spatial tels que les emplacements, dĂ©placements, cheminements, franchissements. Le premier enjeu liĂ© au concept de « capital spatial Â» est donc de savoir si les acteurs peuvent maĂźtriser l’espace des champs sociaux Ă  l’aide des seuls capitaux Ă©conomique, social, culturel et symbolique ou bien s’il faut aussi un capital spatial. Une acception Ă©largie du concept de capital spatial [7] connoterait non seulement la lente capitalisation d’expĂ©riences spatiales et de compĂ©tences (donc incorporĂ©es), mais aussi d’avantages positionnels et de mobilitĂ© institutionnalisĂ©s et matĂ©riels. L’enjeu consiste aussi en un positionnement clair du concept dans ses connotations comme pouvoir accumulĂ© qui va au-delĂ  des compĂ©tences.

2. L’enjeu de l’espùce : type et nombre de capitaux.

Le deuxiĂšme enjeu du « capital spatial Â» concerne moins celui de son intĂ©rĂȘt que de son statut, qui renvoie au problĂšme plus gĂ©nĂ©ral du type et du nombre de capitaux. Certains auteurs ont dĂ©plorĂ© une dĂ©multiplication de capitaux, s’interrogeant sur ce qu’« Ă©claire un concept aux trente variantes Â» (Neveu 2013). Pourtant, cela correspond Ă  la conception mĂȘme du capital : « il y a autant de formes de pouvoir (ou de capital) qu’il y a de champs [
] chaque champ “activant” un ensemble particulier de propriĂ©tĂ©s, en Ă©tablissant les propriĂ©tĂ©s pertinentes, c’est-Ă -dire efficientes Â» (Bourdieu 2011, p. 128). Si on peut comprendre le souci de faire correspondre les nĂ©cessitĂ©s d’un champ particulier Ă  des atouts particuliers – Ă  un juriste un capital juridique, Ă  un Ă©crivain un capital littĂ©raire, Ă  un Ă©lĂšve un capital scolaire, Ă  un scientifique un capital scientifique etc. – la notion de « capital Â» risque de perdre de sa force thĂ©orico-empirique [8]. Appeler n’importe quel pouvoir « capital Â» incite les chercheurs Ă  identifier, dans une sociĂ©tĂ©-Monde caractĂ©risĂ©e par un processus de diffĂ©renciation accrue, des centaines de formes de capitaux en lien avec autant de champs.

Dans sa discussion du capital spatial, Ripoll (2019) suit Neveu (2013) dans sa critique et soulĂšve la question de savoir si « chacune de ces expressions peut lĂ©gitimement prĂ©tendre Ă  dĂ©signer quelque chose comme du capital Â» (Ripoll 2019, p. 290) [9]. Selon nous, l’enjeu consiste d’une part Ă  identifier un certain nombre de capitaux de façon claire et pertinente et, d’autre part, le pouvoir que les individus engageraient en jouant de diffĂ©rentes dimensions spatiales qui se placeraient dans un sens non-trivial dans un champ particulier ou dans l’ensemble des champs sociaux. Cet enjeu est directement articulĂ© Ă  celui du type de capital. Pierre Bourdieu est aussi Ă  l’origine de la multiplicitĂ© des natures possibles du « capital Â» puisqu’il en identifie quatre formes : 1) fondamentales (Ă©conomique, culturel, social, symbolique), qui dĂ©signent « des cartes qui sont valables, efficientes, dans tous les champs mais dont la valeur relative en tant qu’atouts varie selon les champs et mĂȘme selon les Ă©tats successifs d’un mĂȘme champ Â» (Bourdieu 1992a, p. 74) ; 2) spĂ©cifiques (Bourdieu Ă©voque un capital « scolaire Â», « littĂ©raire Â» ou « juridique Â»), qui ne valent qu’« en relation avec un certain champ, donc dans les limites de ce champ, et qui n’est convertible en une autre espĂšce de capital que sous certaines conditions Â» (Bourdieu 1984b, p. 114) ; 3) sous-espĂšces, comme le fait de « connaĂźtre le grec Â» ou « le calcul intĂ©gral Â», explicitement considĂ©rĂ©s comme des capitaux (Bourdieu 1992a, p. 75) ; 4) Des Ă©tats (incorporĂ©, objectivĂ©, institutionnalisĂ©) du capital, notamment dĂ©veloppĂ©s Ă  propos du capital culturel (Bourdieu 1979). Pour le capital spatial, la question serait de savoir si la dimension spatiale relĂšve 1) d’une espĂšce fondamentale, 2) d’une espĂšce spĂ©cifique, 3) d’une sous-espĂšce ou 4) d’un Ă©tat d’un capital. De multiples solutions existent quant au pouvoir heuristique du concept de capital spatial selon sa forme :

1) En tant qu’« espĂšce fondamentale Â», le capital spatial peut dĂ©signer la condition d’accĂ©der Ă  un capital culturel et un capital scolaire, par exemple dans sa forme de localisation rĂ©sidentielle [10]. Ainsi, il est le rĂ©sultat de la transformation d’un capital Ă©conomique en avantage de localisation. Celui-ci a aussi une dimension symbolique : en tant que valeur de l’adresse – « Champs-ElysĂ©es Â» ou « Sarcelles Â» – l’effet symbolique issu du capital Ă©conomique active et fait exister l’acteur sur une scĂšne symbolique grĂące Ă  la localisation (le logement Ă©tant aussi un bien symbolique).

2) Comme « espĂšce spĂ©cifique Â», le capital spatial serait un atout intervenant dans un champ particulier (territorial ou de mobilitĂ©s par exemple). Il y aurait donc adĂ©quation entre un champ et les atouts que l’acteur est capable de mobiliser, mais cela soulĂšve la question de l’espace comme « champ Â», voire de l’existence d’un « champ territorial Â» (cf. Bourdieu 1990 et point 5 infra).

3) En tant que « sous-espĂšce Â», le capital spatial serait un atout mineur qui ferait une diffĂ©rence dans la lutte pour la rĂ©putation, l’accĂšs aux ressources, etc. En concevant la variation spatiale des diffĂ©rentes formes de capital (Neveu 2013), aucune forme de capital ne se joue sans insertion dans un rĂ©seau de relation localisĂ©. Ainsi, les dimensions spatiales participent de cette combinatoire de capitaux, et le concept de capital spatial permettrait de prĂ©ciser l’aire gĂ©ographique de validitĂ© du pouvoir d’agir. Le « capital d’autochtonie Â» (Renahy 2010) comme valorisation d’un lieu singulier s’inscrirait dans cette perspective.

4) On pourrait, enfin, distinguer diffĂ©rents Ă©tats : la matĂ©rialisation d’un avantage de localisation (logement dans le centre ou dans les « beaux quartiers Â») ou d’un avantage de mobilitĂ© (disposer de toute la palette de moyens de transports allant du vĂ©lo Ă  l’avion privĂ©) dĂ©signe l’état objectivĂ© ; dans sa forme du savoir et du savoir-faire, le capital spatial existe dans un Ă©tat incorporĂ©. Dans sa forme politique liĂ©e Ă  la nationalitĂ© de l’acteur, le dĂ©tenteur d’un passeport Ă  haut potentiel de mobilitĂ© (Mau et al. 2015) dispose d’un capital spatial pour voyager : il s’agirait d’un Ă©tat institutionnalisĂ©.

L’un des enjeux du dĂ©bat autour du capital spatial consiste donc Ă  indiquer prĂ©cisĂ©ment Ă  quel niveau on situe le concept. Cette discussion soulĂšve deux autres questions : quelle valeur accorder Ă  l’enjeu spatial dans l’émergence et le fonctionnement des champs sociaux et quelle serait l’articulation Ă©ventuelle du capital spatial avec les autres capitaux ?

3. L’enjeu de l’agencement thĂ©orique.

Dans la discussion sur le capital spatial (LĂ©vy 1994 ; Veschambre 2006 ; Ripoll 2019), les diffĂ©rentes formes de capital sont prĂ©sentĂ©es comme relativement autonomes bien que reliĂ©es entre elles par des « conversions Â» possibles. Or, l’agencement du modĂšle thĂ©orique est plus complexe. Le troisiĂšme enjeu consiste en une reconstruction minutieuse des multiples liens d’interdĂ©pendance entre capitaux, totalement absente des contributions autour du capital spatial jusqu’ici. La tĂąche est ardue, car Bourdieu modifie au cours du temps l’appellation des diffĂ©rentes formes de capital au point de n’articuler finalement que « deux formes fondamentales de capital qui, ensuite, se spĂ©cifient : le capital Ă©conomique et le capital culturel que j’ai rebaptisĂ© “capital informationnel” Â» (Bourdieu 2016, p. 726). Une rĂ©flexion doit ĂȘtre menĂ©e sur les espĂšces fondamentales de capital qui ne semblent pas ĂȘtre si figĂ©es que cela et qui rejoint le problĂšme du nombre de capitaux.

Par rapport Ă  l’inflation de capitaux, Erik Neveu propose un agencement alternatif Ă  l’architecture thĂ©orique initiale de Bourdieu pour distinguer « trois niveaux analytiques Â» du capital : 1) les « trois plus un Â» espĂšces fondamentales (Ă©conomique, culturel, social/symbolique) ; 2) les Ă©tats institutionnels, objectivĂ©s, corporels du capital ; 3) les variations spatiales comme atout mineur (Neveu 2013, p. 355). Il conclut ainsi que « toutes les espĂšces de “capitaux” plus singuliĂšres [
] ne sont fondamentalement rien d’autre que des combinaisons propres Ă  un champ, mais des combinaisons Ă©quivalentes Ă  des molĂ©cules qui ne peuvent ĂȘtre faites d’autre chose que des “trois plus un” capitaux fondamentaux, compliquĂ©s de la prise en compte de leurs â€œĂ©tats” et sous-espĂšces Â» (Neveu 2013, p. 356, soulignĂ© par nous). De façon intĂ©ressante, la dimension spatiale est conçue comme une variation spĂ©cifique, en fonction des localitĂ©s, des espĂšces fondamentales, mais non pas d’une espĂšce de capital elle-mĂȘme : « Ces sous-espĂšces peuvent enfin renvoyer Ă  des variations propres aux modalitĂ©s localisĂ©es de structuration d’un des capitaux fondamentaux. Jean-NoĂ«l RetiĂšre montre bien que le “capital d’autochtonie” est une variante spatialisĂ©e du capital social dont il Ă©claire les formes en milieu populaire
 ce qui ne saurait exclure [
] qu’il puisse exister un capital d’autochtonie bourgeois dans les beaux quartiers. Â» (Neveu 2013, p. 355-356, soulignĂ© par nous)

L’auteur propose in fine de se dĂ©partir du dĂ©coupage bourdieusien pour ne plus s’embarrasser du lien entre champs et capitaux spĂ©cifiques, mais de les considĂ©rer comme « combinatoires Â» des trois espĂšces fondamentales (Neveu 2013, p. 345). Du point de vue du problĂšme du capital spatial, cela permettrait d’identifier les variations spatiales des trois espĂšces de capitaux en raccordant sa discussion Ă  celle du capital d’autochtonie qu’il considĂšre comme une variante locale du capital social. L’espace prend alors le statut d’une « dĂ©ictique Â» (Passeron 1991), d’un rĂ©fĂ©rent spatial simplement indicatif et contextualisant.

Figure 1. Théorie du capital de Bourdieu selon Neveu (2013).

Dans une interprĂ©tation diffĂ©rente Ă  Neveu mais aussi Ă  Bourdieu, Jean-Louis Fabiani (2016) distingue diffĂ©rentes qualitĂ©s de lien entre les formes de capital : une logique d’activation, une logique d’interfĂ©rence et une logique de transformation. Pour lui, les diffĂ©rentes formes de capital ne sont pas Ă©quivalentes, certaines prĂ©sentes Ă  l’état incorporĂ© (capital culturel) et d’autres non ; l’un (capital scolaire) est subordonnĂ© en mĂȘme temps qu’il est un Ă©tat institutionnalisĂ© d’un autre (capital culturel) ; certaines permettent la reconnaissance (capital symbolique), d’autres ne sont activables (capital social) qu’en lien avec le capital Ă©conomique et culturel [11].

Figure 2. Théorie du capital de Bourdieu selon Fabiani (2016).

Cette analyse de l’interaction entre diffĂ©rentes formes de capital est totalement absente du dĂ©bat autour du capital spatial, comme si les diffĂ©rentes formes de capital Ă©taient Ă©quivalentes et sans interactions. Si l’on suit cette lecture de Fabiani (2016), l’un des enjeux consisterait Ă  identifier la logique derriĂšre le capital spatial : transformation, activation ou interfĂ©rence ?

Ainsi, placer les dimensions spatiales ne va pas de soi, car l’état mĂȘme de la thĂ©orie du capital et du champ nĂ©cessite une comprĂ©hension plus approfondie et plus prĂ©cise que l’état de la discussion autour du capital spatial jusqu’ici a Ă©tĂ© capable de proposer. L’enjeu de l’agencement thĂ©orique paraĂźt un prĂ©alable indispensable si l’on veut engager un dĂ©bat sur le bienfondĂ© du capital spatial, car il dĂ©termine la maniĂšre dont est conçue l’intĂ©gration de la dimension spatiale dans le modĂšle du capital [12].

4. L’enjeu spatial : quelle conception de l’espace pour le capital spatial ?

Dans ce dĂ©bat sur le « capital spatial Â», c’est la conception du « spatial Â» qui semble ĂȘtre l’enjeu le plus problĂ©matique. Certains auteurs refusent le terme « capital spatial Â» au motif du dualisme espace et sociĂ©tĂ© : « quel que soit le signifiĂ© choisi (le contenu confĂ©rĂ© Ă  l’expression), quelle que soit donc la rĂ©ponse Ă  la question de savoir si ce qui est dĂ©signĂ© peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une forme de capital ou pas, c’est le signifiant “capital spatial” qui doit sans doute ĂȘtre Ă©vitĂ© si l’on considĂšre que la gĂ©ographie doit adopter une approche dimensionnelle de l’espace qui soit consĂ©quente, c’est-Ă -dire qui refuse le dualisme qui fait de l’espace et de la sociĂ©tĂ© (du social et du spatial) deux rĂ©alitĂ©s sĂ©parĂ©es Â» (Ripoll 2019, p. 300). Ce dualisme est toutefois une fiction ; il n’existe plus dans les thĂ©ories spatiales contemporaines de sĂ©paration substantialiste entre espace et sociĂ©tĂ© : ces concepts relationnels dĂ©signent des dimensions diffĂ©rentes, le concept d’espace dĂ©signant les dimensions spatiales des sociĂ©tĂ©s humaines [13].

Il s’agit lĂ , selon nous, d’une mĂ©sinterprĂ©tation fondamentale qui se fonde sur l’idĂ©e suivante : utiliser le terme « spatial Â» ou « espace Â» serait en contradiction avec une perspective dimensionnelle et amĂšnerait une conception de l’espace et la sociĂ©tĂ© comme deux objets distincts, qui mĂšnerait Ă  une conception dichotomique. Or, le concept d’espace a acquis ces cinquante derniĂšres annĂ©es une signification toujours-dĂ©jĂ  sociĂ©tale et multi-dimensionnelle : il se rĂ©fĂšre au paysage (Cosgrove 1984), au lieu pour lequel des acteurs diffĂ©rents dĂ©veloppent des significations et interprĂ©tations variables (Relph 1986), au milieu humain (Berque 2000), Ă  l’organisation spatiale de la sociĂ©tĂ© (Brunet 2001), Ă  l’agencement des relations sociales (Massey 2005), Ă  la localisation disputĂ©e d’entreprises ou d’individus luttant contre la gentrification et le droit Ă  la centralitĂ© (Clerval 2008), Ă  la distance entre Ă©lĂ©ments du monde social (LĂ©vy 2013), au territoire comme espace dont l’accĂšs est contrĂŽlĂ© et imaginĂ© (Debarbieux 2015), etc. Dans toutes ces conceptions, l’espace est par dĂ©finition « sociĂ©tal Â» au sens oĂč il est articulĂ© aux processus culturels, sociaux, Ă©conomiques, politiques. On distingue dorĂ©navant des conceptions d’espace absolu, relatif et relationnel (Lefebvre 1974 ; LĂ©vy 1994 ; Werlen 1993 ; Harvey 2002 ; Löw 2015), toutes articulĂ©es aux pratiques sociales.

L’espace comme dimension des sociĂ©tĂ©s est ainsi conçu comme Ă©tant toujours-dĂ©jĂ  d’ordre social [14], il n’y a pas d’opposition possible entre ces deux dimensions, tout comme l’individu ne s’oppose pas Ă  la sociĂ©tĂ© : l’espace en est une dimension, comme les dimensions individuelle, sociale, temporelle et symbolique, pour reprendre le modĂšle penta-dimensionnel de Norbert Elias (1996). Penser la sociĂ©tĂ© d’un cĂŽtĂ© et l’espace de l’autre est une vision que la gĂ©ographie a fini par abandonner au profit d’une conception de l’espace comme concept d’un haut niveau de synthĂšse (Elias 1996) qui subsume un grand nombre d’opĂ©rations telles que : localisation, distance, limite, paysage, qualitĂ© de lieu, territoire, rĂ©seau etc. (Stock 2007). Voire, le dĂ©veloppement d’une thĂ©orie de la pratique oĂč les diffĂ©rentes dimensions spatiales sont conçues comme valorisations et enjeux diffĂ©renciĂ©s (Lussault et Stock 2010 ; Stock 2015). Ainsi, lorsque le terme « spatial Â» est utilisĂ© dans la thĂ©orie gĂ©ographique, il signifie constitution ou production sociale de l’espace, ou spatialitĂ© au sens d’une valorisation sociale d’élĂ©ments d’ordre spatial. Il correspond Ă  une ressource ou contrainte possible issue d’un certain rapport Ă  l’espace, et non pas Ă  l’espace en tant que tel. D’ailleurs, le terme « spatialitĂ© Â» plus qu’« espace Â» rendrait davantage compte de ces rapports sociĂ©taux Ă  l’espace tout comme le capital spatial est moins un capital d’espace qu’un capital de spatialitĂ© [15].

MalgrĂ© cette clarification thĂ©orique des vingt derniĂšres annĂ©es, les blocages et erreurs subsistent, exemplifiĂ©s dans la citation suivante  : « Ajouter et donc distinguer une espĂšce de capital, prĂ©sentĂ©e comme nouvelle, qui serait par dĂ©finition “proprement spatiale”, laisse entendre que l’espace est Ă  la fois isolable mais aussi, rĂ©ciproquement, totalement absent des autres espĂšces de capitaux (Ă©conomique, culturel, symbolique
) – ce qui est un non-sens quand on prĂŽne une approche dimensionnelle de l’espace, et difficilement tenable jusqu’au bout quand on y rĂ©flĂ©chit sĂ©rieusement Â» (Ripoll 2019, p. 300). Cette phrase fait montre d’une incomprĂ©hension des dĂ©bats thĂ©oriques autour de l’espace et des spatialitĂ©s [16]. Une vision relationnelle de l’espace permet justement d’étudier les dimensions spĂ©cifiques (localisation, limite, extension, distance, territoire, rĂ©seau, accessibilitĂ©, etc.) que les acteurs sont capables de mobiliser en lien avec d’autres pouvoirs. La maĂźtrise de l’accessibilitĂ© comme l’une des dimensions spatiales identifiables, mais non isolĂ©es, est, par exemple, l’un des atouts relatifs que permet synthĂ©tiser le concept de capital de mobilitĂ© (Ceriani-Sebregondi 2007 ; Kaufmann et al. 2004). Loin d’ĂȘtre une impossibilitĂ© thĂ©orique, le concept « capital spatial Â» peut ainsi dĂ©signer la dimension spatiale des diffĂ©rents pouvoirs et capacitĂ© d’action.

La question de savoir « comment faire pour intĂ©grer la dimension spatiale dans la conceptualisation des capitaux de façon satisfaisante, et notamment sans faire de “l’espace” ou du “spatial” une rĂ©alitĂ© substantialisĂ©e et sĂ©parĂ©e du monde social ? Â» (Ripoll 2019, p. 290) induit donc un raisonnement erronĂ©. L’espace n’est « substantialisĂ© Â» que dans son ontologie substantialiste ; les ontologies relationnelles ne conçoivent pas l’espace comme substance, mais moyen de cognition et rapport Ă  la corporĂ©itĂ©. Afin de reconstruire les multiples interprĂ©tations, stratĂ©gies, et pratiques possibles par des types d’acteur trĂšs variables, les sciences sociales travaillent aujourd’hui avec un concept d’« espace relationnel Â». Ainsi, une ontologie relationnelle a pris le pas sur une ontologie substantialiste de l’espace depuis une quarantaine d’annĂ©es en gĂ©ographie et en sciences humaines et sociales (Lefebvre 1974 ; LĂ©vy 1994 ; Werlen 1993 ; Elias 1996 ; Massey 2005 ; Lussault 2007 ; Löw 2015). Le concept d’espace est relationnel au sens oĂč ce sont les rapports diffĂ©renciĂ©s qui valorisent des distances, lieux, agencements de façon variable pour diffĂ©rents types d’acteurs.

La construction sociale de l’espace et la constitution spatiale des sociĂ©tĂ©s sont Ă©tudiĂ©es avec une approche relationnelle de l’espace. Parler de capital spatial n’amĂšne pas Ă  un dualisme, car les dimensions spatiales sont intĂ©grĂ©es dans le fonctionnement des diffĂ©rentes configurations des sociĂ©tĂ©s. Le concept de capital spatial est d’emblĂ©e relationnel, car il valorise un certain rapport Ă  l’espace, et d’emblĂ©e sociĂ©tal, car liĂ© Ă  un certain champ. Il peut ĂȘtre conçu comme une capacitĂ© d’action avec et par les diffĂ©rentes dimensions spatiales, et ne pose pas de problĂšme thĂ©orique particulier comparĂ© aux autres capitaux.

L’enjeu rĂ©side donc dans la conception des dimensions spatiales qui informent un type de capital. Quelles peuvent ĂȘtre ces dimensions spatiales des multiples formes de capital ? Chaque dimension spatiale (localisation, distance, limite, paysage, qualitĂ© de lieu, territoire, rĂ©seau, etc.) conçue comme rapports Ă  l’espace (spatialitĂ©) pourrait-elle ĂȘtre envisagĂ©e comme autant d’atouts, activĂ©s ou activant d’autres atouts ? 

5. L’enjeu du champ : quelle articulation avec le capital spatial ?

Selon Bourdieu, la question du capital est indissociable de la diffĂ©renciation des sociĂ©tĂ©s humaines en termes de champs : chaque jeu social nĂ©cessite ses atouts propres, les espĂšces spĂ©cifiques de capital correspondent aux enjeux et intĂ©rĂȘts du champs considĂ©rĂ©. Ainsi, dans l’écosystĂšme thĂ©orique bourdieusien, le concept de « capital Â» est relationnel, c’est-Ă -dire qu’il n’existe et ne fonctionne qu’en relation avec un champ : il y a une « interdĂ©pendance entre la notion de champ et la notion d’espĂšce de capital. [
] une espĂšce de capital se dĂ©finit dans sa relation avec un champ particulier : il n’y a de capital que spĂ©cifique. En termes simples, on pourrait dire que le capital spĂ©cifique d’un champ est ce qui marche dans ce champ. En termes plus directs encore, c’est “ce qui paie” dans un champ, ce qu’il faut avoir pour appartenir rĂ©ellement Ă  un champ. Â» (Bourdieu 2016, p. 416) Le concept de champ permet de concevoir une configuration sociale organisĂ©e par des forces que forment les interdĂ©pendances et pouvoirs asymĂ©triques des capitaux.

ApprĂ©hender le social comme une multiplicitĂ© de champs permet de souligner que les enjeux entre diffĂ©rentes figurations et intĂ©rĂȘts sont incommensurables : le champ littĂ©raire par rapport au champ touristique, celui du surf par rapport Ă  la mode. De fait, Bourdieu opĂšre des agencements Ă  Ă©chelles variables et de champs interdĂ©pendants : le champ de production culturelle comporte les champs journalistique, littĂ©raire, scientifique, musical, intellectuel (Sapiro 2020a) ; le champ de production idĂ©ologique est reliĂ© au champ du pouvoir (Denord 2020), le champ Ă©conomique s’est autonomisĂ© avec le dĂ©veloppement capitaliste et le champ du pouvoir est apprĂ©hendĂ© comme un mĂ©ta-champ puisque dĂ©terminĂ© par l’État (Lebaron 2020). Certes, il y a un « champ Ă©conomique mondial, notamment dans le domaine financier Â» (Bourdieu 2000, p. 344), structurĂ© en fonction des industries en sous-champs oĂč les agents sont les firmes qui engagent un capital financier, culturel, social, symbolique, technologique, etc (cf. point 6).

La question se pose de savoir si, et dans quelle mesure, des enjeux d’ordre spatial – emplacements, dĂ©placements, cheminements, franchissements, etc. – existent dans le fonctionnement des champs sociaux. Si oui, le terme de capital spatial (ou de spatialitĂ©) pourrait dĂ©signer ces pouvoirs et enjeux spĂ©cifiques. Chez Bourdieu, le fonctionnement du marchĂ© de l’immobilier (Bourdieu 2000), du champ littĂ©raire (Bourdieu 1992b), la localisation rĂ©sidentielle (Bourdieu et Saint-Martin 1976 ; Bourdieu 1993) Ă©voque en passant l’importance des enjeux de proximitĂ©, Ă©cart, distances, localisation, de limites, de mobilitĂ© au sein des champs. Voire, d’un « sens du placement Â», certes exprimĂ© avec une forte charge mĂ©taphorique : « Le sens du placement est le fait de savoir oĂč on est et de connaĂźtre les marges de libertĂ©, les tolĂ©rances Ă  la dĂ©viance, le droit Ă  l’hĂ©rĂ©sie que tolĂšre cette position, le seuil entre “il est fou” et “il est original”. Â» (Bourdieu 2016, p. 246-247, soulignĂ© par nous)

La notion de « champ Â» comme ensemble de liens d’interdĂ©pendance filant la mĂ©taphore d’un champ de forces de la physique est certes critiquable (cf. Lahire 2001), mais permet aussi d’intĂ©grer une « gĂ©ographicitĂ© du champ Â» (i.e. ses dimensions spatiales) dans sa conception. C’est un concept spatial par excellence Ă  condition de renoncer Ă  le traiter purement mĂ©taphoriquement : « un concept abstrait qui permet l’autonomisation mĂ©thodologique d’un espace d’activitĂ© dĂ©fini de façon relationnelle (selon des principes d’opposition structurale qui dessinent une topographie de positions en fonction de la distribution du capital spĂ©cifique) et dynamique (ces positions Ă©voluent en fonction des luttes internes au champ qui imposent une temporalitĂ© propre), Ă  condition que celle-ci se justifie par des raisons socio-historiques. Les frontiĂšres des champs ont trait Ă  la division du travail et aux frontiĂšres gĂ©ographiques, mais ces frontiĂšres ne sont pas donnĂ©es, elles Ă©voluent dans le temps, et sont constamment remises en cause. Â» (Sapiro 2013, p. 71, soulignĂ© par nous) On repĂšre ici le glissement entre les mĂ©taphores spatiales et la conceptualisation spatiale.

Les « champs Â» de Bourdieu sont en effet conçus, sauf exceptions, comme Ă©tant a-spatiaux, reflĂ©tant d’ailleurs le travail de Bourdieu dans son ensemble qui se saisit rarement de la dimension spatiale, probablement l’une des limites majeures de sa thĂ©orie de la pratique et de ses multiples Ă©tudes empiriques. Il y a cependant des exceptions, elles aussi rarement relevĂ©es dans la littĂ©rature scientifique : le travail sur le capital culturel des agriculteurs dont la distance gĂ©ographique rend l’accĂšs aux biens culturels difficiles (Bourdieu et Saint-Martin 1976) et la question de la proximitĂ© comme Ă©lĂ©ment central des liens sociaux (Bourdieu 1980). Plus citĂ© est son travail sur « l’effet de lieu Â» (Bourdieu 1993) qui conçoit l’espace uniquement comme rĂ©sultat d’une « projection Â» de la sociĂ©tĂ© sur ce qu’il appelle « l’espace physique Â», mais Ă©voque aussi des profits par l’espace, l’espace comme enjeu de luttes ainsi que la maĂźtrise de l’espace : « L’espace ou, plus prĂ©cisĂ©ment, les lieux et les places de l’espace social rĂ©ifiĂ©, et les profits qu’ils procurent, sont des enjeux de luttes (au sein des diffĂ©rents champs). Les profits d’espace peuvent prendre la forme de profits de localisation, eux-mĂȘmes susceptibles d’ĂȘtre analysĂ©s en deux classes : les rentes (dites de situation) qui sont associĂ©es au fait d’ĂȘtre situĂ© prĂšs d’agents et de biens rares et dĂ©sirables (tels que les Ă©quipement Ă©ducatifs, culturels ou sanitaires) ; les profits de position ou de rang (comme ceux qui sont assurĂ©s par une adresse prestigieuse), cas particulier des profits symboliques de distinction qui sont attachĂ©s Ă  la possession monopolistique d’une propriĂ©tĂ© distinctive. [
] Ils peuvent aussi prendre la forme de profits d’occupation (ou d’encombrement), la possession d’un espace physique (vastes parcs, grands appartements, etc.) pouvant ĂȘtre une maniĂšre de tenir Ă  distance et d’exclure toute espace d’intrusion indĂ©sirable. Â» (Bourdieu 1993, p. 256-257, soulignĂ© dans l’original)

Cependant, le fonctionnement des champs nĂ©cessite un « sens du placement Â» (Bourdieu 2016) dans un sens non-mĂ©taphorique, donc la prise en compte des hauts-lieux, de l’accĂšs aux lieux de pouvoir ou de l’exclusion de ces mĂȘmes lieux, quel que soit le champ considĂ©rĂ©. N’y-a-t-il pas pour chaque « champ Â», un problĂšme de pratiques des lieux, des lieux centraux, valorisĂ©s, et d’autres pĂ©riphĂ©riques, stigmatisĂ©s, des accessibilitĂ©s, des distances, des proximitĂ©s, des limites Ă  franchir, des acteurs impliquĂ©s les uns par rapport aux autres oĂč la localisation et la mobilitĂ© des corps est en jeu ? La maĂźtrise de l’espace serait ainsi une condition sine qua non pour valoriser les autres espĂšces de capitaux. La notion de champ pourrait alors ĂȘtre redĂ©finie comme un agencement spatio-temporel d’acteurs dotĂ©s de pouvoirs asymĂ©triques par rapport Ă  des enjeux et intĂ©rĂȘts singuliers [17]. La question des dimensions spatiales des espĂšces de capital ou bien d’un capital spatial en propre peut ĂȘtre reprise avec plus de prĂ©cision : une certaine forme de capital spatial – jamais la mĂȘme en fonction des champs – donnerait des avantages par rapport Ă  d’autres acteurs dans n’importe quel champ social : capital d’autochtonie comme avantage local dans un champ social singulier, capital international dans un champ Ă©conomique, capital de mobilitĂ© dans un champ migratoire etc.

Une deuxiĂšme voie d’investigation existe. Vincent Veschambre pose la question suivante : « les capitaux Ă©tant [
] insĂ©parables des champs sociaux oĂč ils sont reconnus et efficaces, peut-on dĂ©gager l’existence d’un “champ spatial” relativement autonome oĂč les “capitaux spatiaux” seraient des armes et des enjeux spĂ©cifiques ? Â» (Veschambre 2006, p. 477). Cette maniĂšre de poser la question vise la logique d’adĂ©quation entre le capital spatial comme espĂšce spĂ©cifique et champ, et de poser la question d’un champ spatial. On trouve chez Bourdieu une piste de rĂ©flexion sous l’appellation de « champ territorial Â».

En effet, en s’intĂ©ressant Ă  la politique du logement, il indique que « le vĂ©ritable sujet de la mise en Ɠuvre du rĂšglement n’est autre chose que le champ territorial Ă  l’intĂ©rieur duquel se dĂ©terminent les “choix” des responsables (ou, plus exactement, l’état de la structure de ce champ Ă  un moment donnĂ©). Â» (Bourdieu 1990, p. 92, soulignĂ© par nous) Il ne s’agit donc plus de la gĂ©ographicitĂ© de n’importe quel champ social (surf, musique, tourisme, littĂ©rature, science, mode, droit, etc.), mais d’un champ d’un type particulier, un territoire au sens d’espace politiquement dĂ©limitĂ© sur lequel s’exerce la souverainetĂ© d’une autoritĂ©. Celui-ci constitue un champ qui possĂšde des enjeux (dont la mise en application de rĂšglements) et intĂ©rĂȘts spĂ©cifiques au sein duquel la maĂźtrise des Ă©chelles est un Ă©lĂ©ment important : « la mise en Ɠuvre des rĂšglements s’accomplit Ă  travers cette multiplicitĂ© de pouvoirs concurrents qui s’opposent au sein du champ territorial tout en restant intĂ©grĂ©s dans les champs nationaux (celui des prĂ©fets, celui des architectes, celui des ingĂ©nieurs des DDE, etc.). Â» (Bourdieu 1990, p. 93, soulignĂ© par nous) Si on suit ce raisonnement du champ territorial controversĂ© et traversĂ© de luttes, le capital spatial des agents s’engage autour des enjeux d’accessibilitĂ© (politique de transport), d’immobilier (politique du logement), d’amĂ©nagement du territoire (politique d’amĂ©nagement du territoire), ou encore d’urbanisme.

L’enjeu consiste donc Ă  articuler le capital spatial Ă  un champ. La rĂ©ponse peut ĂȘtre variable : en tant que capital spĂ©cifique, le capital spatial peut ĂȘtre conçu comme un atout dans un champ territorial ; en tant qu’espĂšce fondamentale, le capital spatial peut ĂȘtre conçu comme intervenant en tant qu’avantage ou limite dans n’importe quel champ social.

6. L’enjeu de l’acteur : individuel ou collectif ?

Un autre enjeu n’a, lui non plus, jamais Ă©tĂ© abordĂ© jusqu’ici dans la discussion sur le capital spatial : celui du type d’acteur concernĂ©. En effet, les rĂ©flexions se portent uniquement sur les « agents Â» individuels. Or, Bourdieu accorde aussi du capital Ă  deux autres types d’acteurs, l’État et l’entreprise.

C’est ainsi que pour lui, l’« Ă‰tat est l’aboutissement et le produit d’un lent processus d’accumulation et de concentration de diffĂ©rentes espĂšces de capital : capital de force physique, policiĂšre ou militaire [
], Ă©conomique [
], informationnel [
], et symbolique. Â» (Bourdieu 2000, p. 28) Il dispose Ă©galement d’un capital juridique et technologique (Bourdieu 2012). ParallĂšlement, il envisage un capital technologique, social, culturel, financier, organisationnel, juridique, commercial et symbolique aux entreprises qui sont les acteurs d’un champ Ă©conomique, lui-mĂȘme structurĂ© en fonction des diffĂ©rentes industries : « ce sont les agents, c’est-Ă -dire les entreprises, dĂ©finies par le volume et la structure du capital spĂ©cifique qu’elles possĂšdent, qui dĂ©terminent la structure du champ qui les dĂ©termine, c’est-Ă -dire 1’état des forces qui s’exercent sur 1’ensemble des entreprises engagĂ©es dans la production de biens semblables. Â» (Bourdieu 2000, p. 293) L’usage du terme de capital par Bourdieu est donc Ă  la fois prĂ©cis et extensif en saisissant et mesurant les atouts de diffĂ©rents types d’acteurs. Ainsi, les collectifs jouent-ils aussi de diffĂ©rentes espĂšces de capital ; engagent-ils aussi des avantages que l’on pourrait interprĂ©ter comme relevant d’un capital spatial ?

La gĂ©ographie, plus que d’autres disciplines des SHS, construit comme objet scientifique des lieux gĂ©ographiques singuliers et de la gouvernance de ceux-ci en tant qu’acteurs collectifs. Le concept de capital spatial pourrait ainsi s’appliquer Ă  des juridictions Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles (municipale, intercommunale, rĂ©gionale, Ă©tatique, internationale) qui engagent des atouts d’ordre spatial dans la lutte menĂ©e dans diffĂ©rents champs. En gĂ©ographie, certaines expressions laissent entendre une conception de ce genre : un collective symbolic capital de certaines villes par rapport Ă  d’autres (Harvey 2002), un « capital urbain Â» des villes (Lussault 2003), un « capital touristique Â» des stations touristiques dans un champ touristique mondial (Clivaz et al. 2011 ; Darbellay et al. 2011), un capital d’urbanitĂ© des stations touristiques (Equipe MIT 2011), un « capital territorial Â» des rĂ©gions (Camagni et Capello 2013), ou encore un « capital environnemental Â» pour les parcs naturels (Geffroy et Depraz 2017). Dans cette veine, on pourrait considĂ©rer que le paysage valorisĂ© comme atout est l’une des dimensions du capital spatial d’un lieu valorisable par exemple dans le champ sportif. Similairement, la souverainetĂ© sur un territoire d’Outre-mer constituerait un avantage comparatif stratĂ©gique d’ordre spatial pour un État dans la lutte pour l’accĂšs Ă  des ressources.

L’enjeu consiste donc Ă  dĂ©finir le type d’acteur pouvant mettre en jeu un capital spatial. La thĂ©orie de Bourdieu autorise des acteurs collectifs Ă  engager de multiples formes de pouvoir dans leurs actions. Cela fait-il sens de concevoir un capital spatial de l’État, des collectivitĂ©s locales et des entreprises, en plus de celui des agents individuels ?

7. Enjeux de géographes vs. de sociologues : un effet de champ ?

Un champ est notamment rĂ©gi par un enjeu partagĂ© par les agents le constituant, ce que Bourdieu nomme illusio, c’est-Ă -dire « la croyance fondamentale dans la valeur des enjeux et du jeu lui-mĂȘme Â» (Bourdieu 1997, p. 25). Pour illustrer ce problĂšme, il prend l’exemple du gĂ©ographe (non sans malice) : « Un champ [
] se dĂ©finit entre autres choses en dĂ©finissant des enjeux et des intĂ©rĂȘts spĂ©cifiques, qui sont irrĂ©ductibles aux enjeux et aux intĂ©rĂȘts propres Ă  d’autres champs (on ne pourra pas faire courir un philosophe avec des enjeux de gĂ©ographes) et qui ne sont pas perçus de quelqu’un qui n’a pas Ă©tĂ© construit pour entrer dans ce champ (chaque catĂ©gorie d’intĂ©rĂȘts implique l’indiffĂ©rence Ă  d’autres intĂ©rĂȘts, d’autres investissements, ainsi vouĂ©s Ă  ĂȘtre perçus comme absurdes, insensĂ©s, ou sublimes, dĂ©sintĂ©ressĂ©s). Â» (Bourdieu 1984b, p. 113) Le problĂšme a Ă©tĂ© jusqu’ici analogue pour le capital spatial : les intĂ©rĂȘts empiriques et thĂ©oriques ne sont pas identiques pour la sociologie et la gĂ©ographie. Il y a donc un enjeu disciplinaire Ă  considĂ©rer.

La gĂ©ographie pose la question de la pratique, de la maĂźtrise ou de l’appropriation de l’espace et de la valorisation diffĂ©rentielle des lieux. En gĂ©ographie, les maniĂšres inĂ©gales et diffĂ©renciĂ©es de faire avec l’espace ainsi que les luttes pour la localisation ou l’espace public, constituent l’objectif cognitif. L’espace comme concept est une aide Ă  l’interprĂ©tation d’une dimension relativement moins soulevĂ©e dans d’autres disciplines.

Ce qui est un objectif cognitif important en gĂ©ographie est secondaire en sociologie. Pour cette derniĂšre – pour autant que l’interprĂ©tation spatiale fait sens par exemple dans la « sociologie de l’espace Â» (Simmel 1995 ; Löw 2015) ou la sociologie urbaine (Joseph 1998) –, ce sont les inĂ©galitĂ©s telles qu’elles peuvent se mesurer par des diffĂ©rences en termes d’accĂšs aux lieux, placement, accessibilitĂ©s, etc. qui sont en ligne de mire. La maĂźtrise de n’importe quel champ social peut-elle faire abstraction d’un capital spĂ©cifiquement spatial ? La position sociale et les pratiques (goĂ»ts, domination, habitus) sont-elles dĂ©pendantes d’avantages d’ordre spatial ? Plusieurs propositions ont Ă©tĂ© faites en sociologie pour intĂ©grer la dimension spatiale dans l’analyse par capital sans cependant utiliser l’expression « capital spatial Â» : Wagner (2011) parle du « capital international Â» des Ă©tudiants, RetiĂšre (2003) et Renahy (2010) construisent le terme « capital d’autochtonie Â» pour parler des effets d’interconnaissances locaux, limitĂ© Ă  un seul lieu, tandis que d’autres auteurs Ă©voquent un « capital de mobilitĂ© Â» (Kaufmann et al. 2004 ; Kaufmann et Jemelin 2008). On voit donc Ă  l’Ɠuvre ce que Bourdieu nomme des « effets de champ Â» disciplinaires dans la maniĂšre de s’emparer des dimensions spatiales.

S’y ajoute l’enjeu de l’usage stricto sensu ou lato sensu de l’écosystĂšme thĂ©orique de Bourdieu. En gĂ©ographie, on observe un usage plutĂŽt lĂąche : LĂ©vy (1994) invente le terme « capital spatial Â», Centner (2008) en fait un usage crĂ©atif, Cailly (2007) discute en profondeur les « profits d’espace Â» en lien avec les enjeux de lutte et postule l’existence de « champs spatiaux Â». Certes, Ripoll (2019) plaide pour une lecture stricte de Bourdieu, mais prĂ©sente une vision peu complexe du modĂšle qui Ă©vacue notamment la question du champ, mais aussi l’articulation aux autres concepts-clĂ©s de la thĂ©orie bourdieusienne. En sociologie, l’usage est souvent plus strict, avec la recherche de correspondance entre capital et champ, voire la mise en en Ɠuvre d’autres concept spĂ©cifiques tels que « habitus Â» et « espace social Â», mais sans vĂ©ritable prise en compte des enjeux relatifs aux dimensions spatiales. S’y ajoute enfin le problĂšme des mĂ©taphores spatiales : l’Ɠuvre de Bourdieu est saturĂ©e de mĂ©taphores spatiales (champ pour dĂ©signer les interdĂ©pendances, position sociale pour dĂ©signer la hiĂ©rarchie des acteurs individuels, espace social pour dĂ©signer la sociĂ©tĂ© dans son ensemble, etc.) qui peut conduire Ă  des erreurs d’interprĂ©tation. Jusqu’ici, le dĂ©bat autour du capital spatial ne fait pas mention des diffĂ©rents projets cognitifs et propriĂ©tĂ©s de la thĂ©orie elle-mĂȘme.

Ces enjeux disciplinaires forment un biais qui informe de maniĂšre implicite un grand nombre de rĂ©flexions et constitue un obstacle Ă©pistĂ©mologique. Si l’on considĂšre que la gĂ©ographie constitue un champ scientifique avec ses thĂ©ories propres, il fait sens de dĂ©velopper la notion de capital spatial de façon autonome. Cependant, dans une discussion interdisciplinaire – la gĂ©ographie et la sociologie non comme deux sciences indĂ©pendantes mais deux perspectives spĂ©cifiques dans le champ des SHS (avec l’anthropologie, l’économie, l’histoire, la science politique, etc.) – l’avantage d’un vocabulaire partagĂ© est patent.

Dans l’objectif de bĂątir une thĂ©orie des formes de capital en lien avec la thĂ©orie des champs en incluant les dimensions spatiales (ou temporelles, autre dimension sous-estimĂ©e), l’une des prĂ©mices Ă  la discussion est de remettre non seulement en cause le terme « capital spatial Â», mais aussi les autres espĂšces fondamentales de capital. Pourquoi tenir pour acquis les uns et non pas les autres ? Les distinctions proposĂ©es jusqu’ici – capital culturel, social, Ă©conomique, symbolique – ne font pas nĂ©cessairement beaucoup plus sens que le capital spatial. D’autant que ces distinctions Ă©voluent dans l’Ɠuvre de Bourdieu.

De la nécessité pour la géographie de capitaliser.

Ce travail critique dĂ©montre qu’il n’y a pas de raison conceptuelle de rejeter l’existence d’un « capital spatial Â». Ni le risque d’une approche dichotomique de l’espace ni le manque d’interrelation avec d’autres formes de pouvoir ne peuvent ĂȘtre retenus comme raison suffisante pour ne pas travailler avec ce concept. Cependant, il y a au moins sept enjeux, d’ordre thĂ©orique et Ă©pistĂ©mologique, qui mĂ©ritent d’ĂȘtre approfondis.

Le « capital spatial Â» est selon nous nĂ©cessaire dans la mesure oĂč les dimensions spatiales sont co-constitutives des pouvoirs d’action. En dĂ©finitive, face Ă  la multiplicitĂ© et l’évolution des capitaux, un capital spatial n’est, a priori, ni moins ni plus pertinent que d’autres types de capitaux. D’ailleurs, les expressions « profits d’espace Â» (Bourdieu 1993) et « sens du placement Â» (Bourdieu 2016), rares Ă©vocations du spatial non-mĂ©taphorique dans la thĂ©orie de la pratique de Pierre Bourdieu, mettent sur la piste de la nĂ©cessaire prise en compte des dimensions spatiales du jeu entre formes de capital et champs sociaux. En tous cas, l’espace Ă©tant un concept relationnel, ce sont fondamentalement les spatialitĂ©s – i.e. les rapports Ă  l’espace et non l’espace en tant que tel – qui sont en jeu. L’hypothĂšse du capital spatial implique que les acteurs (individuels et collectifs) disposent d’une capacitĂ© diffĂ©rentielle – localisation, valorisation, etc. – dans la maĂźtrise des champs sociaux.

L’enjeu du capital spatial concerne probablement moins son intĂ©rĂȘt intrinsĂšque qu’un positionnement dans un agencement thĂ©orique. En effet, notre investigation a montrĂ© que de multiples solutions existent pour intĂ©grer les dimensions spatiales comme pouvoir d’agir : comme espĂšce fondamentale de capital existant sous diffĂ©rents Ă©tats – incorporĂ©s (compĂ©tences), objectivĂ©s (matĂ©rialisation) ou institutionnalisĂ©s –, comme espĂšce spĂ©cifique dans un champ territorial spĂ©cifique ou encore comme condition sine qua non pour maĂźtriser un champ et mobiliser d’autres capitaux. Le problĂšme fondamental d’un agencement thĂ©orique pertinent et de la capacitĂ© d’engager des recherches empiriques reste cependant entier.

Le dĂ©bat autour de la notion de capital spatial peut ĂȘtre bĂ©nĂ©fique pour la thĂ©orie gĂ©ographique Ă  condition de saisir les rĂ©fĂ©rents thĂ©oriques et de se rendre compte des enjeux thĂ©orico-empiriques. L’une des faiblesses du dĂ©bat a rĂ©sidĂ© jusqu’à prĂ©sent dans l’incapacitĂ© Ă  rendre prĂ©cisĂ©ment compte de la thĂ©orie dans son ensemble. La focalisation sur la notion de capital fait perdre de vue les autres notions (champ, espace social, habitus, hexis corporelle, doxa, illusio, stratĂ©gie, intĂ©rĂȘt, sens pratique, agent, domination, schĂšme, rĂšgle, double bind, disposition, libido, intĂ©rĂȘt, position sociale, etc.) constitutives de la thĂ©orie de la pratique [18]. De mĂȘme que le dĂ©bat est rendu difficile par l’évolutivitĂ© du rĂ©fĂ©rent : la rĂ©flexion de Pierre Bourdieu est marquĂ©e par des remaniements importants et certains s’appuient sur ses travaux des annĂ©es 1970, d’autres sur ceux des annĂ©es 1980, 1990 ou 2000. Cette complexitĂ© doit ĂȘtre prise en compte, faute de quoi tout dĂ©bat restera vain.

Résumé

Cet article propose une rĂ©flexion sur le « capital spatial », concept proposĂ© pour complĂ©ter les capitaux introduits par Pierre Bourdieu dans sa thĂ©orie de la pratique et y intĂ©grer la dimension spatiale comme enjeu de sociĂ©tĂ©. Mais ce concept provoque un dĂ©bat chez les gĂ©ographes. Cet article propose d’y contribuer en discutant en dĂ©tail le cadre conceptuel bourdieusien et en soulevant sept principaux enjeux Ă  considĂ©rer pour y intĂ©grer un « capital spatial ». L’objectif est de montrer en quoi ce concept est nĂ©cessaire, spĂ©cifiquement dans la comprĂ©hension des spatialitĂ©s humaines, et plus largement dans une contribution gĂ©ographique Ă  la thĂ©orie de la pratique.

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Notes

[1] Le texte alternera entre « acteur Â» et « agent Â» : nous garderons Ă©videmment le terme choisi par les auteurs dans nos rĂ©fĂ©rences/citations Ă  leurs travaux/pensĂ©es, afin de ne pas dĂ©naturer leurs positions (Pierre Bourdieu utilise volontairement le terme « agent Â»), mais emploierons dans nos propos celui d’« acteur Â» pour exprimer la dimension stratĂ©gique inhĂ©rente Ă  l’existence d’un capital : « l’idĂ©e mĂȘme d’un capital, mis en jeu dans une stratĂ©gie de valorisation, conduit Ă  reconnaĂźtre Ă  l’agent une marge de manƓuvre. Si les ressources disponibles sont de diverses natures, le degrĂ© de libertĂ© s’accroĂźt encore car des arbitrages permettent d’opter pour le dĂ©sintĂ©rĂȘt, lâ€™â€œĂ©pargne” ou la “rĂ©alisation” d’une des espĂšces de capital plutĂŽt que de l’autre. Â» (LĂ©vy 2003, p.125)

[2] Tout comme plus largement la prise en compte de la dimension spatiale de la sociĂ©tĂ© dans sa thĂ©orie de la pratique, cela en faisant une limite importante d’un point de vue gĂ©ographique (cf. infra)

[3] « D’abord, chacune de ces expressions peut-elle lĂ©gitimement prĂ©tendre Ă  dĂ©signer quelque chose comme du capital ? Ensuite, si c’est bien le cas, la variante de capital ainsi identifiĂ©e est-elle Ă  ajouter aux “espĂšces fondamentales” de capital identifiĂ©es-conceptualisĂ©es par P. Bourdieu [
] ou bien qualifient-elles une sous-espĂšce [
], ou bien encore des combinatoires de capitaux existants ? TroisiĂšmement, les nouveaux syntagmes proposĂ©s sont-ils heureux ou doivent-ils ĂȘtre Ă©vitĂ©s du point de vue des usages dominants et des connotations qu’ils vĂ©hiculent ? Et enfin, question cruciale s’agissant des variantes Ă©tudiĂ©es ici et de la gĂ©ographie, comment faire pour intĂ©grer la dimension spatiale dans la conceptualisation des capitaux de façon satisfaisante, et notamment sans faire de “l’espace” ou du “spatial” une rĂ©alitĂ© substantialisĂ©e et sĂ©parĂ©e du monde social Â» (Ripoll 2019, p. 290).

[4] En ce sens, il suit le programme de recherche énoncée dans la traverse Pratiques spatiales (https://www.espacestemps.net/en/articles/debating-spatial-dimensions-of-practices/).

[5] Cf. aussi le travail sur le « capital symbolique Â» de Bourdieu (Dubois et al. 2013)

[6] Cf. Sapiro (2020b) pour une explicitation des Ă©volutions de l’Ɠuvre.

[7] Le terme « capital spatial Â» peut ĂȘtre ambigu en laissant penser Ă  un « capital d’espace Â». Or, ce sont les rapports Ă  l’espace dont il est fondamentalement question. Parler d’un « capital de spatialitĂ©(s) Â» serait une possibilitĂ© pour enlever cette ambivalence.

[8] Cf. la critique de Krais (2006) et Neveu (2013) sur ce point.

[9] Cet extrait alerte sur l’écueil que pourrait constituer le registre du lĂ©gitime dans cette discussion : y-aurait-il des capitaux autorisĂ©s et d’autres qui ne le seraient pas ? Qui ou quoi dĂ©ciderait ? La cohĂ©rence thĂ©orique ? La pertinence thĂ©orico-empirique ?

[10]   Cf. les analyses sur les agriculteurs et l’accĂšs Ă  la culture dĂ©pendant de la distance gĂ©ographique aux lieux culturels (Bourdieu et Saint-Martin 1976) et l’analyse sur les stratĂ©gies rĂ©sidentielles pour les lycĂ©es prestigieux (Poupeau et François 2008).

[11] Nous ne prenons ici la relecture de Fabiani (2016) qu’à titre d’exemple d’interprĂ©tations possibles de l’Ɠuvre de Bourdieu. Elle est sujette Ă  caution. Notamment, Joly (2017) montre que Fabiani (2016) fait nombre de mĂ©sinterprĂ©tations flagrantes ; mais cela nĂ©cessiterait une investigation approfondie.

[12] Cf. Bourdieu (1993) oĂč on trouve aussi une thĂšse qui relie la dimension spatiale â€“ ici la co-prĂ©sence – au capital social : « la proximitĂ© dans l’espace physique permet Ă  la proximitĂ© dans l’espace social de produire tous ses effets en facilitant ou en favorisant l’accumulation de capital social et, plus prĂ©cisĂ©ment, en permettant de profiter continĂ»ment des rencontres Ă  la fois fortuites et prĂ©visibles qu’assure la frĂ©quentation des lieux bien frĂ©quentĂ©s Â» (p. 257-258, soulignĂ© par nous) : la proximitĂ© topographique a un effet sur le capital social, ce qui ajoute de fait une dimension spatiale au capital social.

[13] Ceci est bien illustrĂ© par l’abandon de l’expression « socio-spatial Â» de la gĂ©ographie sociale des annĂ©es 1980, qui a fait place Ă  « spatial Â», expression qui connote les multiples dimensions spatiales (localisation, agencement, territoire, aire, rĂ©seau, distance, placement, milieu humain, etc.) du social, du politique, de l’économique et du culturel.

[14] Cf. par exemple : « Toute distance est par dĂ©finition sociale Â» (LĂ©vy 2013, p.290)

[15] La mĂȘme observation a Ă©tĂ© faite par Relph (1986) lorsqu’il plaide pour ne pas confondre une identity of place et une identity with place (cf. aussi Stock 2006 pour les rĂ©fĂ©rents gĂ©ographiques de l’identitĂ©).

[16] La mĂȘme erreur se retrouve dans les citations antĂ©rieures : « On peut faire l’hypothĂšse que s’il {Bourdieu, MS/LL} n’a pas franchi le pas, c’est que parler de capital spatial, mĂȘme si l’on peut hĂ©riter par exemple d’une aptitude Ă  la mobilitĂ©, pose un problĂšme thĂ©orique de fond : peut-on placer sur le mĂȘme plan l’économique, le culturel, le relationnel, le symbolique, etc. et le spatial ? Â» (Ripoll et Veschambre 2005, p. 477). Également ici : « Cet article rend aussi compte d’un premier travail critique de la notion de “capital spatial”proposĂ©e par certains gĂ©ographes comme modalitĂ© d’intĂ©gration de la dimension spatiale dans l’analyse des ressources, ce qui pose un double problĂšme : d’une part, le signifiant laisse penser que l’espace peut constituer un capital en soi et Ă  part et que les autres espĂšces de capitaux n’ont aucune dimension spatiale Â» (Ripoll et Tissot 2010).

[17] Proche en cela de la notion de « figuration Â» de Norbert Elias (1991).

[18] Cf. pour ces notions l’excellent Dictionnaire international Bourdieu (Sapiro 2020b) qui offre une entrĂ©e fascinante dans l’Ɠuvre de Bourdieu.

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