De la pratique d’un arrêt de bus.

Ou brève étude sur la définition et l’utilisation d’un lieu : le terminus « Gare d’Austerlitz » de la ligne 61 vers 19h30 en semaine l’hiver.

Nathanaël Gobenceaux

La peau ridée du quotidien, quand elle est bourrée de sens, devient étonnamment voluptueuse. (Virginia Woolf)

Image1

Le quotidien est au départ de ce texte : je prends tout simplement le bus 61 les soirs de semaine depuis plusieurs années. J’ai eu le loisir d’observer les usagers et de m’apercevoir qu’il y avait certaines règles tacites autour de ce terminus de bus. En quelque sorte, l’observation curieuse mais non systématique par l’usager que je suis s’est transformée par la force du quotidien en une « étude » s’approchant de la micro-géographie. Ce sont les lignes directrices présidant à l’utilisation de ce lieu singulier qui sont exposées ici. Les objets participant à sa définition et à son utilisation sont présentés sous la forme d’un bref glossaire. Proprement empirique, cette « étude » est basée presque uniquement sur le regard, un peu à la manière de Georges Perec lorsqu’il se postait place Saint-Sulpice.

L’arrêt.

Comme tous les arrêts de bus, on trouve ici un « arrêt », c’est-à-dire une plaque avec le numéro et la couleur du bus ou des bus s’y arrêtant, un plan du parcours dudit bus et ses horaires de passage. Parfois il n’y a qu’une espèce de champignon Ratp lorsque la place sur le trottoir n’est pas suffisante pour mettre une guérite fermée sur trois côtés et ouverte vers la rue (ce qu’on appelle un abribus). Ici nous avons un abribus. Souvent un des côtés de ce dernier est réservé à la publicité, les deux autres étant en verre transparent. Au dos de l’arrêt, on trouve systématiquement un plan du réseau de bus parisien. Lorsqu’il y a un vent froid ou lorsqu’il pleut, c’est à l’abri de ces trois murs de verre que se regroupent la plupart des usagers.

La borne de départ.

C’est devant cette borne que le bus positionne systématiquement sa porte avant. Le chauffeur descend avec une sorte de clef qu’il insère dans un trou de la borne prévu à cet effet, puis la tourne. Cela indique qu’il est arrivé et qu’il est prêt pour le prochain départ. Ce départ lui sera donné par une sonnerie. Lorsque le bus est en retard sur l’horaire théorique, cela sonne dès que la clef est insérée. Cette borne de départ se trouve en amont de cinq mètres environ par rapport à l’abribus. Les initiés, les habitués pressés de monter se postent à proximité de la borne sachant que c’est là qu’ils seront le plus près de la porte. Dès que le bus arrive à l’horizon, on perçoit un mouvement des gens qui se rapprochent ostensiblement de ce point névralgique.

Le banc.

Un banc a été placé entre l’arrêt et la borne. Il s’agit d’un banc double. Un des côtés est orienté vers le nord-est d’où arrive le bus. L’autre, qui lui fait dos, est face aux grilles du Jardin des Plantes et de la grande galerie de l’Évolution. Le plus souvent, c’est le côté faisant face au bus qui est prioritairement occupé. On ne regarde pas le Jardin des Plantes à 19h30 ; on est plutôt concentré pour rentrer chez soi.

Le Jardin des Plantes.

Lorsque l’on regarde dans le sens où arrive le bus, c’est-à-dire vers le pont d’Austerlitz, on a le Jardin des Plantes dans le dos. À cette heure-là, le jardin est bien entendu fermé. Il est même très sombre. On peut juste apercevoir quelques gardiens de nuit qui patrouillent dans leurs manteaux vert foncé. Le fait que le jardin soit sombre et désert n’amène pas vraiment les passants et les usagers du bus à regarder dans ce sens. On lui tourne donc plus volontiers le dos.

Le carrefour.

À l’inverse du jardin, le carrefour est à la fois grandement illuminé ― pour que les automobilistes puissent voir les piétons ― et très animé en raison du grand nombre de voitures l’empruntant. Notre regard est donc attiré par cet espace lumineux qu’est le carrefour. Les lumières qui y sont installées sont dans les tons jaunes et lui donnent un aspect mélancolique, aspect encore accentué lorsqu’il pleut et que l’on observe des réverbérations sur le bitume mouillé.

Les regards.

Naturellement, le regard est plutôt attiré par la lumière du carrefour, c’est-à-dire légèrement sur notre droite en regardant le pont d’Austerlitz. Mais les regards subissent aussi d’autres influences. On distinguera ainsi deux principaux cheminements qu’ils suivent. Un premier, que l’on pourrait qualifier de « regard de profondeur » : le regard se projette au-delà du pont, le plus loin possible afin d’apercevoir le bus arriver sur l’horizon puis revient en suivant le flot des voitures (un sens unique étant imposé sur le pont, sauf pour les bus). Et un second ― latéral ― qui va de gauche à droite : nous sommes sur une bretelle réservée aux bus venant de l’Institut du Monde Arabe ; les bus arrivent sur notre gauche et continuent leur chemin sur notre droite. Lorsqu’un bus passe ainsi, nous le suivons naturellement du regard, regrettant que ce ne soit pas le 61, ou de ne pas habiter vers la gare de Lyon ou la Bibliothèque Nationale de France.

Les correspondances.

Sur cette bretelle réservée aux bus (et aux taxis et aux vélos), on recense quatre lignes : le 61 donc, le 89 (Porte de Vanves/Bibliothèque Nationale de France), le 24 (Gare Saint-Lazare/Alfort-École vétérinaire) et le 63 (Porte de la Muette/Gare de Lyon). Lorsque l’on vient du Panthéon, de Saint-Michel, de l’Institut du Monde Arabe, et de plus loin encore, ces correspondances s’avèrent utiles.

À la différence du Métro qu’on ne voit qu’une fois arrivé sur le quai, le bus s’aperçoit de loin alors qu’on est encore dans le véhicule précédent. On guette les signes d’un départ imminent du 61 pour savoir si l’on va devoir courir pour l’attraper.

Répartition des gens qui attendent.

Les usagers des transports en commun se répartissent d’une façon différente en fonction du temps qu’il fait. S’il ne pleut pas, qu’il n’y a pas de vent froid, la répartition ressemblera à cela : ceux qui savent que le bus s’arrête systématiquement devant la borne de départ, se posteront à proximité de cette dernière. D’autres se mettent devant l’abribus pensant que c’est ici que le bus s’arrêtera. D’autres encore, plus fatigués sûrement, s’assiéront sur le banc. Enfin, quelques personnes s’appuieront sur les grilles du jardin. Reste aussi quelques résidus (statistiques) qui trouveront mieux de s’installer ailleurs, voir d’errer entre ces différents lieux.

Les exceptions.

Les jours de pluie, ces différents centres obéissant aux connaissances de chacun se regroupent sous l’abribus, couvert, en y faisant ainsi glisser le centre… sauf pour ceux qui préfèrent l’abri de leur parapluie. Lorsque pour une raison ou une autre, un élément déroge aux règles tacites exposées ici ― par exemple, le chauffeur s’arrête devant l’abribus au lieu de s’arrêter à la borne ― on peut sentir comme un étonnement, voir un mécontentement des usagers. D’autres phénomènes sont à même de perturber le fonctionnement exposé ici. Une vitre de l’abribus cassée et l’on n’est plus protégé du vent, des inondations sur les quais de Seine et le bus 89 arrive par le même pont que le 61, créant ainsi des interférences.

Voilà comment un carré noir appelé Gare d’Austerlitz sur le plan longiligne du trajet ― et a priori perçu comme un simple arrêt de bus ― se métamorphose par un changement d’échelle, celui du passage du plan indicatif à l’échelle 1/1 de la réalité, en un espace vécu multipolaire.

Résumé

La peau ridée du quotidien, quand elle est bourrée de sens, devient étonnamment voluptueuse. (Virginia Woolf) Le quotidien est au départ de ce texte : je prends tout simplement le bus 61 les soirs de semaine depuis plusieurs années. J’ai eu le loisir d’observer les usagers et de m’apercevoir qu’il y avait certaines règles tacites […]

Nathanaël Gobenceaux.

Nathanaël Gobenceaux, géographe, libraire ; travaille sur les relations entre géographie et littérature et plus particulièrement sur « la dimension géographique de l’oeuvre de Michel Butor ». Un entretien avec cet auteur, « Quelques éclaircissements sur la relation de Michel Butor à la géographie », est publié sur le site de Cybergéo.

Pour faire référence à cet article

Nathanaël Gobenceaux, "De la pratique d’un arrêt de bus.", EspacesTemps.net, Objets, 19.07.2007
https://www.espacestemps.net/articles/de-la-pratique-arret-de-bus/