Conditions géographiques de l’individu contemporain.Peer review

Une entrée par les mobilités touristiques.

Philippe ViolierMathis StockRémy KnafouJean-Christophe GayVincent Coëffé et Giorgia Ceriani Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Crédit photographique : « L'incontournable séance de gymnastique aquatique dans un hôtel club à Djerba (Tunisie) », © R. Knafou, août 2005.

Crédit photographique : « L’incontournable séance de gymnastique aquatique dans un hôtel club à Djerba (Tunisie) », © R. Knafou, août 2005.

Les théories de l’individu sont à nouveau investies, avec de récentes avancées, favorables à une émulation, en particulier au sein de la sociologie française[1]. Bernard Lahire, notamment, a offert une lecture de l’individu comme « homme pluriel » (1998) c’est-à-dire capable de choisir parmi un large répertoire d’identités qui lui est proposé par la société en les endossant chacune leur tour selon un arbitrage personnel. Selon Lahire (1998), l’individu aurait la faculté, qu’il qualifie de « marginalité créatrice », d’infléchir ces rôles prédéfinis pour en produire d’autres, déviants par rapport à la norme sociale, mais tout à fait concordants avec son propre projet. Lahire (2004) a poursuivi ce programme de travail autour de la métaphore de la « dissonance » qui serait au fondement d’un grand nombre de pratiques dites culturelles, « dissonance » signifiant dans ce contexte un conflit émotionnel, un tiraillement entre plusieurs identités et pratiques construites socialement comme étant contradictoires.

Les débats initiés dans la revue EspacesTemps.net (Lévy, Ripert et Tricoire 2004, Dumont et Magand 2004) soulignent finement la démarche doublement dialogique dans laquelle la sociologie est engagée : d’une part, le rapport entre l’individu et le social, d’autre part, la conception multiple de l’individu et l’enrichissement théorique proposé par les approches combinant les différentes figures de l’individu (voir notamment les contributions de François Dubet, juin 2005 et de Danilo Martuccelli, juin 2005).

Nous souhaitons donc alimenter le débat en géographes, et affirmer la place de l’individu dans les théories du spatial, et du spatial dans les théories de l’individu. Nous le ferons à partir de notre objet d’étude, le tourisme, ce qui peut sembler une entreprise doublement délicate tant les sciences sociales ont pris l’habitude d’aborder la géographie comme la science des lieux, voire des espaces, et le touriste comme un objet transporté, en groupe (la « horde ») et sans aucune autonomie (dépendant des injonctions des guides touristiques ou du marché)[2]. Nous avons déjà entrepris de réfuter (Équipe Mit, 2002) ces a priori, en appréhendant géographiquement le tourisme comme un ensemble d’éléments, un « système » dans lequel les individus et les pratiques sont essentiels[3] et non pas subordonnés à des lois d’organisation spatiale extérieures. Un système où les individus sont des acteurs doués de compétences spécifiques et où les pratiques ne sont pas « évidentes » ― taken-for-granted —, mais ont émergé, au terme d’une construction dont les modalités commencent seulement à être étudiées (Équipe Mit, 2005). Partant du principe qu’« on ne naît pas touriste, on le devient » (Équipe Mit, 2002), il faut donc faire un apprentissage des codes pour « être un touriste » (Löfgren, 1999) et s’en donner les moyens. Cela pose évidemment la question de savoir si et comment cette expérience de la mobilité touristique va affecter l’individu et sa construction identitaire, comment elle peut transformer son rapport au Monde, aux autres et à lui-même (Ceriani et al., 2005). En effet, on peut émettre l’hypothèse que l’individu change en raison de son déplacement et de son habiter temporaire de l’ailleurs et ce pas seulement durant la parenthèse du hors quotidien touristique : les expériences faites en dehors et en rupture avec les normes habituelles d’autocontrôle peuvent changer son regard sur, et ses manières de faire du quotidien ainsi que son rapport aux autres lieux pratiqués. Les effets sur la relation aux lieux ne s’arrêtent pas, pour l’individu, en rentrant chez lui. Ils se prolongent, par différents moyens, le récit et la mémoire et de nouvelles compétences spatiales, notamment concernant la pratique touristique (Ceriani et al., 2004), mais aussi concernant l’espace du quotidien. Löfgren (1999) observe cela pour les pays scandinaves, notamment l’usage de l’huile d’olive dans la cuisine[4].

Cela amène aussi à s’interroger sur la façon dont cet apprentissage de la mobilité et de la recréation par les individus s’insère dans un contexte sociétal en mutation, où le travail n’est plus forcément la valeur cardinale (on parle même de « recreational turn ») et où les pratiques sédentaires de l’espace cèdent du terrain aux mobilités.

La réflexion géographique sur l’individu à partir du tourisme permet donc de questionner le rapport de la science géographique à l’individu et la place qu’elle lui accorde dans la réflexion spatiale. Surtout, comme nous souhaitons le montrer ici, elle ouvre la recherche sur deux « situations dynamiques » fondamentales, pour la construction identitaire de l’individu et pour sa place dans le fonctionnement sociétal : se déplacer et habiter.

Au préalable, une question se pose : comment définir le concept « individu » afin qu’il soit capable de nous aider à appréhender l’individu dans sa complexité ? Loin d’être en mesure de retracer le problème que la réalité et le concept posent aux sciences sociales, nous nous contenterons de mettre ici en œuvre une définition de travail qui, dans le prolongement des écrits de Norbert Elias, n’oppose pas individu et société, mais fait de l’individu l’une des cinq ― avec la dimension sociale, spatiale, temporelle et symbolique ― dimensions essentielles des sociétés humaines (Elias, 1996 ; 2000). Cela a notamment pour conséquence de comprendre que l’individu est aussi socialement constitué, que « individu » ne signifie pas « unité biologique insécable » ayant une « âme » ou une « personnalité » indépendante de la société. L’individu, comme dimension des sociétés humaines, est appréhendé en tant qu’élément d’une configuration, en lien avec les processus sociétaux. Ainsi, l’individu n’est pas statique, mais défini comme un « processus », et ce doublement. D’une part, il est en développement par rapport à une échelle temporelle longue où l’individu est en lien avec les processus de civilisation. D’autre part, à l’échelle de la vie humaine, il est aussi en changement et non figé dans un état définitif. Pour résumer, l’individu est ici défini comme la dimension du Soi, c’est-à-dire l’autonomie et le processus d’autonomisation croissante de l’Homme (en fait : Menschen). Dans cette optique, les pratiques touristiques constituent un point d’observation intéressant pour étudier ce qu’Elias avait nommé « l’individu comme processus » : changement de compétences spatiales, du rapport à l’espace, ainsi que du soi confronté à l’altérité et à la distanciation au lieu familier par apprentissage de pratiques et de manières de faire nouvelles.

L’individu géographiquement constitué.

Cette approche scientifique, mettant l’individu et non pas les « structures » ― sociales ou spatiales ― au centre de la réflexion, nous paraît d’autant plus intéressante qu’elle reste encore largement à explorer en géographie, bien que les approches dites « post-structuralistes » soient désormais fortement investies.

La géographie « science des lieux et non des hommes ».

La géographie a eu, pour s’emparer de l’individu comme objet d’études, plusieurs écueils à surmonter. D’abord, considérée comme la « science des lieux et non des hommes » (Vidal de La Blache, 1911), elle a fait un investissement considérable dans la description de la différenciation spatiale de la surface terrestre et négligé les fonctionnements sociaux qui contribuent à fabriquer de l’espace. Voulant intégrer la géographie parmi les sciences, les géographes du 19e siècle ― de Carl Ritter à Friedrich Ratzel en passant par Paul Vidal de la Blache ― n’ont eu de cesse de prendre modèle sur les sciences naturelles, dont le statut scientifique n’était pas discuté. Puisque ces dernières classaient les espèces, la géographie se devait d’inventorier les espaces. La géographie se plaça ainsi, parmi les sciences humaines, comme celle qui était la plus proche des sciences biophysiques. Cette posture de « science de synthèse » est encore tenue par une partie des géographes.

Qui plus est, le déterminisme géographique, sous ses différentes formes ― le milieu biophysique, mais aussi la distance et la situation géographique ― a été érigé en principe explicatif unique ou, au moins, en principe de la dernière instance, de certains phénomènes sociaux : résultats électoraux, développement urbain, sous-développement, migration, etc. Cette tendance a été contrebattue notamment grâce à l’apport de géographes français (Rochefort, 1962), allemands (Hartke, 1959) et états-uniens (Lowenthal, 1961) qui se sont efforcés de promouvoir une entrée par la subjectivité et/ou les acteurs. « Les hommes d’abord, l’espace ensuite » a été le credo de ce « renversement » dans la géographie française (Rochefort, 1982). En France et en Allemagne, le courant dit de la « géographie sociale », aux États-Unis celui de la « humanistic geography », puis celui de la « cultural geography » ont développé cette posture.

Cependant, un tel renversement de perspective ne saurait suffire, car il perpétue l’opposition entre espace et société, au lieu d’aborder leur articulation dynamique à l’aide d’une théorie. Cette perspective fait comme si la dimension spatiale était le résultat d’une simple projection du social sur l’espace, et se range ainsi dans une lignée des sciences sociales à tendance théorique a-spatiale. Le dépassement de ces deux perspectives antagonistes ― celle du déterminisme géographique et celle du déterminisme ou « projectionnisme » social ― est l’un des enjeux fondamentaux des sciences sociales contemporaines ; il permet de poser notamment la question des manières dont les individus « font avec » l’espace (Stock, 2001). Ceci permet de considérer par exemple qu’un lieu est touristique par les touristes qui le pratiquent et que, dialogiquement, il correspond plus ou moins au projet formé par les touristes (équipe Mit, 2002) ; encore faut-il l’inventer comme tel (équipe Mit, 2005). On peut noter que cette proposition, d’apparence anodine, s’inscrit en opposition frontale avec l’approche classique du tourisme par la géographie. Depuis que les géographes ont rencontré le tourisme, ils mettent en relief au contraire l’attraction par les lieux. Lorsque les acteurs sont abordés, c’est dans une subordination aux lieux, et les touristes ne sont pas considérés comme des individus, mais comme des flux abstraits et sans grande marge de manœuvre (Cazes 1992, Dewailly et Flament 1993 et 2000). La posture défendue constitue donc un changement de paradigme (Knafou et al. 1997, Knafou et Violier 2000, Violier 2001, Équipe Mit 2002), où le projet des touristes, exprimé par leurs pratiques, fait avec la qualité de l’espace. C’est ainsi qu’il devient possible de modéliser, de façon théoriquement satisfaisante, l’articulation espace/société.

Enjeux d’une analyse géographique de l’individu.

Ensuite, et en géographie plus tardivement qu’en sociologie, le passage du « groupe » à l’individu n’a été possible que depuis une trentaine d’années, en passant par les approches phénoménologiques et les représentations (Tuan 1974, 1977, Relph 1976, Buttimer 1976, Seamon 1980). Une contribution importante fut celle de Torsten Hägerstrand (1970), qui plaida pour une prise en compte de l’individu, plus précisément, de l’analyse géographique à l’échelle des individus, afin de comprendre comment la coordination spatio-temporelle s’effectue[5]. On peut même oser la thèse selon laquelle l’avancée majeure de la géographie des dix voire vingt dernières années a été la reconnaissance de l’individu comme nouveau problème cognitif stimulant pour la recherche (Pile et Thrift, 1996). Que ce soit comme acteur ou sujet, que ce soit par les représentations ou l’imaginaire, il existe dorénavant des travaux auxquels se raccrocher[6]. La grande difficulté réside dans le manque de méthode : comment constituer une personne en objet géographique ? Cette question n’est pas résolue.

Le retard pris par la géographie dans la réflexion sur l’individu a entraîné des lacunes flagrantes dans la prise en compte de la dimension spatiale de l’individualité, en géographie mais aussi dans les autres sciences sociales. Elle reste trop souvent escamotée ou renfermée dans la boîte noire de « l’intériorité » (Debarbieux, 1997), encore considérée comme la chasse gardée des psychologues et psychiatres[7]. Si « l’homme pluriel » se construit culturellement et socialement, il se détermine aussi en fonction de son rapport aux lieux, des référents géographiques de son identité, de ses expériences de l’ailleurs, des technologies spatiales à sa disposition, de ses compétences spatiales, de ses conceptions d’espace, de ses trajectoires résidentielles, bref de « l’habiter ». Cette pluralité culturelle et sociale de l’individu, oscillant entre pratiques légitimes et illégitimes, est donc tout aussi vérifiable dans sa spatialité, qui varie en fonction de ses projets et de ses compétences. L’étude des pratiques des lieux ou des « styles d’habiter » par les individus peut alors devenir un moyen d’approcher une partie de leur individualité et les dynamiques qui l’affectent.

Or si d’un point de vue géographique, l’individu est spatialement constitué, cette dimension spatiale est traitée incidemment dans le meilleur des cas, quand elle n’est pas éludée, par les sciences sociales. Ainsi Norbert Elias (1994), dans son « spectre du temps libre » ignore complètement la dimension spatiale. Il donne une clé de lecture pour appréhender les différentes activités de loisir et construit avec force l’argument de la « dé-routinisation », mais il ne voit pas que celle-ci se constitue aussi par les lieux autres et par un déplacement, un changement de place dont nous verrons par la suite en quoi il est fondamentalement dé-routinisant. « Aller ailleurs » et associer des lieux autres à n’importe quelle pratique, voilà l’un des processus sociaux fondamentaux de nos sociétés contemporaines par lesquels l’individu se construit. De même, Bernard Lahire (1998 ; 2004) propose le cadre théorique convaincant de l’individu comme étant « pluriel » et « dissonant », mais il oublie sa dimension spatiale. Les individus sont aussi « géographiquement pluriels » (Stock, 2001 ; 2006a), car ils associent différents lieux à leurs pratiques et ont des référents géographiques multiples de leur identité. Et c’est, notamment, par les pratiques touristiques que cette individualisation géographique se constitue.

Choisir la mobilité.

La question de l’autonomie est au cœur de la problématique de l’individu. Chez Elias (1987), on la trouve construite de façon processuelle, ici comme processus d’individualisation, donc à travers une autonomie croissante (au cours du temps) par rapport aux autres membres de la société, et par rapport aux règles sociétales. Ceci est particulièrement clair vis-à-vis de l’État : « La transition du primat de l’État par rapport au clan signifie une poussée de l’individualisation. Comme on le voit, la montée de l’humanité vers l’unité de survie dominante signifie de même une poussée d’individualisation. En tant qu’être humain, l’individu a des droits que même l’État ne peut pas lui refuser » (Elias, 1994, pp. 309-310)[8]. Se déplacer, c’est faire un choix et donc manifester une certaine autonomie par rapport aux normes sociétales mais aussi intériorisées par l’individu. Certes, autonomie n’est pas synonyme de liberté et le choix de la mobilité ne signifie pas un affranchissement total vis-à-vis des contraintes ou des valeurs environnantes. Il constitue néanmoins la manifestation d’une marge d’autonomie certaine de l’individu dans la mesure où il peut choisir entre différents lieux, pratiques, rythmes… On peut même faire l’hypothèse que l’ouverture et la multiplication des mobilités constatées durant les dernières décennies sont le reflet et le moteur d’une dynamique d’individualisation et d’autonomisation telle qu’elle alimente la sortie de la sédentarité comme rapport exclusif à l’espace.

Aller ailleurs pour être plus autonome.

Dans la pratique touristique, aller ailleurs c’est rompre avec les normes et routines du quotidien. C’est faire le choix de changer d’air, voire de s’affranchir de toutes les normes, mêmes morales, pendant un temps dont on sait qu’il sera circonscrit à celui du déplacement. La première norme mise entre parenthèses est celle du travail et de sa valeur rédemptrice, à travers la conquête progressive d’un temps pour soi, dédié au plaisir et à la recréation individuelle. Avec l’apparition de l’option touristique, le desserrement du contrôle social, déjà présent dans la fête, prend un nouvel élan par l’invention d’un espace-temps spécifique : le hors quotidien s’invente un ailleurs, et cette évolution met l’individu en situation accrue d’autonomisation (Équipe Mit, 2002). En effet, en dehors de la routine du « métro-boulot-dodo », l’individu peut, par les vacances ou tout autre temps touristiquement utilisable, découper une « fenêtre de temps » qui échappe en partie aux règles de fonctionnement du quotidien[9]. Cela se traduit d’ailleurs souvent par un contre-pied radical vis-à-vis de la norme du quotidien, décalant les heures du lever, du coucher, des repas, ralentissant les rythmes et multipliant les moments de farniente ou encore d’activités nouvelles, par exemple sportives, qui ne sont pas exercées dans le quotidien. En fait, le changement temporaire de lieu permet un abaissement de l’autocontrainte des individus, donnant un sentiment de liberté totale. L’un des exemples les plus spectaculaires est constitué par le springbreak[10] en Floride ou à Cancún, où l’objectif principal et explicite du voyage réside dans le relâchement brutal de la « civilisation des mœurs » en vigueur dans le quotidien de cette jeunesse américaine, souvent issue des États les plus conservateurs du pays.

Le déplacement touristique permet donc aux individus de trouver des interstices de liberté par rapport aux contraintes du quotidien, aux pressions sociales, familiales, personnelles… Des interstices qui sont en train de prendre de plus en plus de place, temporelle et spatiale, puisque les pratiques touristiques se multiplient dans l’année, échappant ainsi progressivement à la saisonnalité et que les lieux touristiques se remplissent de populations permanentes qui viennent « travailler sur le lieu des vacances ». Mais changer de place, c’est aussi s’offrir du recul par rapport aux lieux et aux temps du quotidien et s’offrir une ouverture sur d’autres lieux. Cela signifie que l’individu élargit son horizon géographique et qu’il se donne le choix entre plusieurs lieux par la suite. Cette expérience de déplacement amène aussi à relativiser la place qu’il occupe dans le lieu du quotidien, à mettre en perspective ce qui peut sembler comme un absolu dans l’immersion de la routine.

À l’ouverture de l’horizon temporel, le développement du tourisme ajoute un élargissement de l’horizon géographique des individus. Ainsi, l’espace n’est plus compris comme une assignation à résidence contraignante induite par le travail, mais comme une multitude de possibles qui s’offrent au choix de l’individu. L’individu pourrait donc choisir de pratiquer plusieurs lieux en dehors de ceux du quotidien et se construire ainsi des référents géographiques multiples de son identité. Ainsi, les pratiques touristiques contribuent à la constitution de ce qu’on pourrait appeler un « individu géographiquement pluriel » (Stock, 2001 ; 2005c).

Ceci dit, cette pluralité de la dimension géographique des individus est déjà en passe de devenir la norme sociale dominante puisque les sociétés humaines contemporaines sont entrées dans une époque de valorisation de la mobilité géographique. Ceci est historiquement nouveau : après un « régime d’habiter » marqué par la sédentarité, les indices se multiplient pour reconnaître l’émergence, depuis deux cents ans, d’un « régime d’habiter » dans lequel la mobilité géographique devient la façon dominante de faire avec l’espace[11] (Knafou et al. 1997, Knafou 1998, Urry 2004, Stock 2006). La mobilité comme valeur sociale positive est un « acquis » récent et va de pair avec le processus d’urbanisation (Rémy, 1996)[12]. Par ailleurs, dans les pays dits en développement[13], la migration internationale ou transnationale est en passe de devenir la norme sociale dominante séparant les parcours de réussite sociale et individuelle des itinéraires d’échec (Faret, 2004).

Il n’en demeure pas moins que partir relève en partie d’une stratégie individuelle. Si dans les systèmes sociaux à haut niveau de vie, la pratique touristique est une option fréquente adoptée par au moins 60 à 70 % des individus, ceux qui restent ne sont pas tous contraints par leur condition sociale (Rouquette, 2001, 2003). Ils effectuent un arbitrage entre plusieurs choix possibles : avoir un enfant à telle date et donc rester pendant la période estivale ; préférer acquérir une maison et y réaliser, ou surveiller, des travaux ; opter pour découvrir sa région de résidence, éventuellement après une mutation professionnelle ; considérer que lorsqu’on habite une région touristique il est inutile de pratiquer le tourisme ailleurs ; refuser d’abandonner sa région de résidence pendant les vacances qui permettent d’y vivre autrement… tous exemples loin d’être incongrus. On peut ajouter que toutes ces options ne valent qu’un temps, un même individu pouvant varier dans le temps, ce qui vaut aujourd’hui est remis en cause demain.

Cependant, cette multiplication des choix pour les individus n’est pas sans entraîner de nouvelles contraintes, dont les deux principales sont la capacité à accéder aux lieux et celle de cohabiter dans les lieux avec une multitude d’individus ayant tout autant de pratiques et de rapports à l’espace.

Savoir accéder aux lieux.

“How have we acquired the skills of taking a sight, having a picnic on the beach, or producing a holiday album? In learning to be tourists we haul along a lot of baggage from earlier periods, often in rather unreflective ways” (Löfgren, 1999, p. 7).

Comment l’individu organise-t-il l’accès aux lieux autres, comment aller à « Elsewhereland » comme le nomme Orvar Löfgren (1999) ? L’accès aux lieux est en effet l’étape cruciale pour pratiquer les lieux autres, car la mobilité ne réside pas seulement dans la capacité à s’affranchir de certains lieux mais aussi dans celle d’en maîtriser d’autres. La notion d’organisation de l’accessibilité ― que ce soit du point de vue des tours opérateurs, des compagnies aériennes ou de chemin de fer ou que cela incombe à l’individu ― est ici cruciale. Elle est définie comme l’ensemble des dispositifs plus ou moins articulés produits par des acteurs et appropriés ou détournés par les individus pour accéder à un lieu autre.

À travers cette notion, nous essaierons bien sûr de saisir avec plus de précision la question classique des rôles des transports, qui de fait définissent l’accessibilité des lieux, mais également de nous interroger sur le double mouvement de multiplication des contraintes et d’autonomisation des individus vis-à-vis des moyens d’accéder aux lieux.

L’ouverture des transports au plus grand nombre, permettant des déplacements rapides à coûts plus faibles, a joué un rôle majeur dans l’accès des individus à la liberté de circuler et donc aux différentes pratiques de mobilité. Au sein de ces différents moyens d’accessibilité, l’automobile a fortement contribué à la dynamique d’autonomisation des êtres humains et les premiers à l’utiliser l’ont bien compris : « elle permet de choisir son itinéraire, de s’arrêter à sa guise sans dépendre des horaires du chemin de fer » (Bertho-Lavenir, 1999, p. 171).

Cependant, la maîtrise de l’offre de transport, outre son coût, requiert un certain nombre de compétences et donc des apprentissages pas toujours faciles. Cela commence par le permis de conduire, bien sûr, dont le coût élevé peut être un obstacle, mais concerne aussi la maîtrise des nouvelles plateformes multimodales des hauts lieux du transport mondial, dans lesquelles il devient de plus en plus difficile de se repérer sans un guide ou une certaine expérience. En effet, malgré la facilitation technique au déplacement et la récente valorisation des mobilités, les lieux demeurent plus ou moins ouverts, en termes physiques (éloignement et faible connexité), économiques (cherté de la destination) et politiques. Ainsi, certains États régulent encore la plus ou moins grande ouverture vers l’extérieur de leurs frontières, comme la Chine qui actualise chaque année une liste de destinations touristiques internationales accessibles aux Chinois et de lieux nationaux ouverts aux touristes étrangers[14]. De plus, il ne faut pas confondre l’existence d’une offre de mobilité avec son actualisation par les individus. L’utilisation des potentiels technologiques à disposition du plus grand nombre demande des compétences spécifiques que tous n’auront pas et qui ne permet donc pas de faire un lien automatique et proportionnel entre offre et actualisation (Kaufmann et al., 2003).

Le tourisme a également développé ses propres technologies spatiales, afin de rendre accessibles des lieux en y aménageant la rencontre avec l’altérité. C’est le cas du comptoir, qui fonctionne comme un sas, permettant aux individus touristes de franchir un certain horizon d’altérité à travers le déplacement, tout en organisant l’ouverture vers l’inconnu de manière graduelle et contrôlée.

L’individu règle également ses savoirs géographiques en fonction du lieu où il doit se rendre, en s’interrogeant sur celui qui semble le plus adéquat pour son projet, bref en questionnant son orientation et sa coordination spatiale sur le globe terrestre. En effet, être mobile nécessite aussi de savoir associer le lieu qui convient aux projets que l’on veut construire et aux pratiques que l’on veut développer sur place (Stock, 2001). Or, la connaissance du lieu lointain est souvent plus lacunaire que la connaissance du proche, celle-ci étant relativement plus facile à obtenir. Les récits de voyage ont d’abord comblé ce vide : le voyageur du 16e siècle pouvait emporter une caisse pleine de ces ouvrages aussi subjectifs que volumineux. Face à cette littérature certes plaisante, mais alimentant davantage l’imaginaire qu’elle n’aidait à résoudre les problèmes du quotidien touristique, le guide imprimé s’est imposé, entre 1830 et 1860, comme un auxiliaire autrement plus efficace, avec ses renseignements précis, vérifiés et assez rapidement alimentés par l’expérience des touristes eux-mêmes. Bien que les professionnels aient très tôt cherché à influer sur les contenus ― Laurent Tissot (2000) souligne que dès les années 1860 des pressions s’exerçaient sur les auteurs —, le guide imprimé a permis de réduire l’incertitude. Les guides se sont multipliés et on peut considérer que le choix très large proposé pour certaines destinations renforce aussi l’individualisation dans le sens où le touriste peut choisir entre différents modèles, voire en emporter plusieurs en voyage, pour se construire une opinion personnelle à travers une lecture comparée, même si, d’un guide à un autre, la diversité des lieux décrits s’inscrit dans un éventail généralement limité.

À la suite de Roland Barthes (1957), on a souvent insisté sur le caractère impératif du guide. Mais ne faut-il pas prendre le guide pour ce qu’il est, un outil qui permet d’accéder à des lieux inconnus ou mal connus, sans lequel l’opacité du réel serait trop grande pour un touriste, dont on ne dira jamais assez qu’il dispose d’un temps limité et qu’il n’a pas nécessairement les moyens de multiplier les déplacements pour se faire sa propre opinion ? Et, au-delà, on observe des usages multiples des guides : on peut s’en passer, en adopter un et lui être fidèle, en changer, en trimbaler plusieurs, le lire au retour ou bien encore le lire et ne jamais partir… De ce point de vue, il manque des études approfondies sur l’usage des guides touristiques dans la pratique touristique et de nombreuses questions restent en suspens. Peut-on considérer que le guide, à travers sa massification diversification, participe au processus d’autonomisation des individus à travers la pratique touristique ? Comment les pratiques touristiques des individus diffèrent-elles des prescriptions des guides ? L’histoire de l’évolution des guides est-elle le reflet et/ou le moteur de l’évolution des pratiques individuelles ?

Avec Internet, un saut a été franchi, accroissant encore l’autonomie du touriste. Son éventail des fonctionnalités a été accru de manière considérable avec des effets dévastateurs sur l’appareil économico-touristique qui est amené à se reconfigurer. Internet peut permettre d’abord d’accéder à l’information sans passer par le canal des tours opérateurs. Le touriste peut entrer en contact direct avec des hébergeurs, dans la limite certes des compétences des uns et des autres. Des modes d’accès nouveaux aux lieux se sont fait jour : que seraient les riads de Marrakech sans Internet ? (et, en retour, du reste, sans Internet, les riads n’auraient probablement jamais pu s’aligner sur les tarifs des hôtels qu’ils concurrencent). La comparaison entre les offres des tours opérateurs est devenue un jeu grâce aux moteurs de recherche et aux portails spécialisés. Des forums entre touristes complètent la panoplie, par la mise en ligne et en commun des expériences et des souvenirs. Cependant, là encore, on manque de recherches sur lesquelles s’appuyer pour analyser les effets de la démocratisation de l’Internet sur les pratiques de mobilités des individus et sur le processus d’autonomisation et d’individualisation en cours. S’agit-il d’une simple intensification quantitative, ne faisant que renforcer les tendances déjà à l’œuvre, ou d’un basculement qualitatif, remettant en cause la nature même des pratiques touristiques et la gestion du déplacement par les individus ? Dans quelle mesure le fait d’avoir accès à Google Earth depuis son bureau ou de pouvoir partir dans l’heure en achetant son billet sur le site lastminute.com peut-il transformer la façon d’être touriste, tant dans le déplacement que dans l’habiter temporaire des lieux ?

Habiter temporairement les lieux : une négociation permanente avec soi et avec les autres.

Se déplacer signifie nécessairement un jeu d’absence et de présence dans différents lieux. C’est ainsi que les individus habitent temporairement tous les lieux : ils quittent leur lieu de résidence dans différentes intentionnalités ― résidence, travail, loisir, achalandage, circulation pour ne retenir que les fonctions, certes insuffisantes, des Congrès Internationaux de l’Architecture Moderne (Le Corbusier, 1947) ― et pratiquent d’autres lieux qui se substituent ou complètent les premiers. Cet habiter temporaire plus ou moins poussé des lieux constitue le fondement de la caractéristique des individus contemporains[15]. Cela a pour conséquence notamment d’affronter des lieux autres, c’est-à-dire des lieux qui ont une composante d’altérité plus ou moins difficile à gérer. Cela signifie également, notamment pour les touristes, se mouvoir dans une nouvelle « société », celle des touristes d’une part ― aboutissant à des phénomènes de club ― et celle des résidents du lieu d’accueil d’autre part[16].

Faire avec les lieux autres.

Pratiquer des lieux autres ne signifie pas seulement une libération temporaire des contraintes sociales du lieu d’origine, mais aussi la confrontation avec l’altérité. Ceci pose la question de la capacité des individus à « faire avec » les lieux de leur projet, et aussi celle de la qualité des lieux ainsi choisis[17]. C’est notamment la question de l’altérité qui fait problème pour les individus mobiles, non seulement celle des lieux ou des autres personnes, mais aussi celle de soi-même (Ceriani et al., 2005). Il y a un enjeu autour de la confrontation avec l’altérité. En effet, la capacité des individus à faire avec l’altérité est différente, d’où différentes façons d’aménager cette rencontre avec l’altérité[18]. Les touristes peuvent, par exemple, recourir à des sas de transition plus ou moins hermétiques que sont les hôtels-club ou les voyages en groupes. Par le tourisme, l’individu se place dans un ailleurs qui lui ouvre de multiples possibilités. Tout d’abord il est physiquement ailleurs, ce qui constitue une expérience originale sans rapport avec la découverte du Monde par le truchement des médias : une confrontation avec la réalité, non dénuée de représentations bien sûr, mais moins médiatisée. Même si la confrontation au réel se limite au trajet de l’aéroport à l’hôtel-club, on n’en est pas moins en tant que touriste face au réel (ses images, ses bruits, ses odeurs, etc.), et par ailleurs, car ce travers est fréquent, le retranchement exclusif dans le comptoir touristique n’est que l’une des modalités de la présence des touristes dans le Monde. Par les excursions souvent proposées et par les circuits, le touriste est bien souvent davantage confronté au réel qu’on ne le dit, même si cette confrontation est, dans le cadre du tourisme organisé, soigneusement bornée. Ensuite, dans les lieux, le touriste est soumis à de multiples tensions qui l’affectent.

Dans le cadre du tourisme, la confrontation avec l’altérité plaçait souvent l’individu, jusque dans les années 1980, face à une alternative simple : ou en passer par les fourches caudines des tours opérateurs et par les contraintes des voyages à forfait, ou mettre en acte les valeurs d’autonomie et de liberté en faisant la route, ce qui, dans certaines régions, n’était pas sans péril. Actuellement le touriste est placé par l’appareil économique du tourisme dans une situation de choix multiples qui diversifie et accroît les modes d’accès aux lieux et ce, d’autant plus que le touriste d’aujourd’hui a, en moyenne, plus d’expérience de lieux autres que celui de la génération précédente. Tout un continuum de possibilités s’offre désormais au touriste, entre le voyage tout compris, qui subsiste et permet d’accéder à des lieux de très forte altérité, et le voyage auto-organisé, mode privilégié pour accéder à des lieux relativement familiers, ceux qu’on habite touristiquement mais à échéances régulières, comme ceux qu’on découvre mais qui offrent une faible altérité. Par exemple, avec « l’auto tour » le tour opérateur prend en charge les segments contraignants de l’organisation d’un voyage, comme la réservation du vol, de la voiture et la réservation des hébergements. Le touriste conserve l’organisation de ses loisirs, la part souvent la plus séduisante du déplacement. Ce faisant, l’appareil économique du tourisme déploie une stratégie d’encerclement : proposant aux touristes des formules plus souples, il tente de récupérer à son profit les valeurs d’autonomie, mais, dans le même temps, il démultiplie les modes d’accès aux lieux, et permet aux touristes via des formules dans lesquels ils mettent en jeu leur expérience, un apprentissage progressif du savoir-être-touriste et une maîtrise fine de l’altérité[19].

Les individus mobiles peuvent également développer des stratégies individuelles de gestion de ces ouvertures à d’autres possibles, en s’appuyant notamment sur le caractère temporaire de leur séjour qui réduit, au moins psychologiquement, les nécessités d’adaptation. Chez le touriste, l’établissement constitue par essence une parenthèse, qu’il faudra nécessairement refermer à une date le plus souvent, et plus ou moins fermement, convenue au départ. C’est l’une des raisons pour lesquelles on peut affirmer que le tourisme est bien parmi les modalités de la mobilité celle qui permet le plus largement d’expérimenter, voire d’essayer les lieux[20]. Les migrants internationaux utilisent notamment le tourisme comme un moyen de partir en reconnaissance de lieux autres qui sont tous de potentielles destinations des migrations futures et dont on aura pu tester les qualités de façon temporaire avant de décider de s’y installer éventuellement, ou du moins de construire le projet de s’y rendre, comme une alternative à la présence dans le lieu de résidence actuel (Ceriani, 2006).

Les choix de la mobilité et de la destination permettent donc de mettre en évidence à la fois l’analyse dialogique entre le poids du social et la marge de manœuvre des individus, et l’autonomisation croissante des individus permise par le système touristique lui-même, la sophistication croissante des moyens et surtout l’accumulation des apprentissages construits par le tourisme et les autres formes de mobilité, en dehors du tourisme, mais investis dans le tourisme comme l’éducation scolaire aux langues et à l’ouverture culturelle.

Co-habiter avec les autres.

La pratique touristique ne se limite pas au déplacement, dont nous avons montré qu’il met déjà en jeu la construction identitaire des individus et leur positionnement dans la société, elle implique aussi des pratiques spécifiques de recréation. Le concept de recréation permet d’appréhender la réalité d’un hors quotidien pendant lequel l’individu met en œuvre un projet de reconstruction de soi selon trois modalités principales qui sont le repos, le jeu et la découverte (Knafou et al. 1997, Équipe Mit 2002, Stock et al. 2003, Stock 2005). Il s’agit d’une pratique de rupture par rapport au quotidien. En effet, si l’on reprend la théorie de Norbert Elias, le processus de civilisation dans les sociétés occidentales se caractérise par une balance plus équilibrée entre autocontrôle des individus et relâchement de l’autocontrôle (Elias, 1939 ; 1987 ; 1994 ; 1996). Elle exprime notamment la dualité entre activités et temps de travail relativement plus contrôlés et activités et temps de loisir relativement plus enclins au relâchement (Jafari 1988, Elias et Dunning 1994). Ainsi, la notion de recréation a été conçue comme concept englobant permettant d’analyser cette dualité de l’organisation sociale occidentale, en synthétisant un grand nombre de pratiques spécifiques pour opérer comme un principe directeur de pratiques[21].

Quitter les lieux du quotidien pour cette recréation implique de nouvelles manières d’être et de faire dans les lieux habités temporairement. C’est cette association entre recréation et déplacement qui constitue un « cocktail explosif », en ce sens que le potentiel de « liberté », en fait « relâchement de l’autocontrôle » (Elias, 1994), est relativement plus important que dans d’autres associations pratiques/lieux, tels que les lieux du quotidien à la recréation (loisirs) ou bien le travail dans un lieu du hors-quotidien (voyages d’affaire) (Stock, 2005). En effet, « habiter touristiquement » implique la mise à distance du contrôle social de manière privilégiée. Le contexte d’anonymat, encore renforcé par le renouvellement social qui affecte les lieux touristiques, en est l’un des aspects ; le passage d’un quotidien routinier à un hors-quotidien « dé-routinisant » en est un autre ; l’existence d’autres normes régulant la société locale, et par lequel le touriste est affecté, par exemple la circulation dans l’espace public, en constitue un troisième.

Cette dynamique d’autonomisation et de mise à distance caractéristique de la pratique touristique peut entrer en tension avec les normes régulant la société locale, obligeant ainsi les uns et les autres à se repositionner. Il en résulte le reproche, fréquemment adressé au touriste par des chercheurs ou des journalistes, d’une irresponsabilité, régulièrement attribuée à l’individu mobile (notamment le touriste dont la position éphémère dans la société locale est encore exagérée), faiblement conscient d’en être, incompétent du point de vue des règles sociétales (Ceriani, Knafou et Stock, 2004) et même porteur d’une certaine forme de corruption morale et culturelle. Cette tension pourrait, au contraire, être considérée comme le signe de l’existence d’une rencontre effective entre touriste et société locale. En ce sens, la dynamique d’autonomisation et d’individualisation du touriste n’est pas synonyme d’un égocentrisme doublé d’un individualisme forcené car la pratique touristique se fonde sur la rencontre de l’Autre, autre Soi, autre touriste, autre local (Ceriani et al., 2004). Au point que les lieux touristiques, notamment les lieux fermés comme les comptoirs, peuvent être analysés comme de véritables clubs de rencontre.

De même, le touriste pratique rarement les lieux de manière isolée. Qu’il soit en famille, entre amis ou encore en groupe organisé, sa pratique s’inscrit dans le collectif. Ce dernier peut également informer les pratiques individuelles, par exemple en termes d’apprentissage, au sein de la famille entre plusieurs générations, mais aussi dans la rencontre avec d’autres touristes. Ainsi le tourisme en club, organisant la coprésence d’individus anonymes, est-il déjà une manière privilégiée de favoriser la rencontre entre touristes provenant d’horizons variés et avec des vécus touristiques diversifiés. Car le tourisme c’est aussi habiter touristiquement avec les autres touristes. La rencontre avec cette altérité touriste est plus ou moins simple et demande d’être aménagée. Cependant, dans ce contexte de « liberté » lié à la pratique touristique, une cohabitation pacifique entre pratiques et postures très différentes devient possible. Ainsi, les Japonais donnent à voir cette réalité lorsque sur les plages du Monde les jeunes générations poussent parfois très loin la pratique du hâle, dans une coprésence avec les anciennes générations, qui continuent à valoriser pour le moment la blancheur de la peau sous ombrelle.

Dans cette optique, on pourrait même se demander si l’individu mobile, et surtout le touriste qui associe déplacement et recréation, n’est pas aussi le garant d’un équilibre fragile entre renforcement et relâchement de l’autocontrôle, dans une société où les contraintes externes tendent à se multiplier. Et même, pour les tenants du recreational turn, la balance ne serait-elle pas en train de pencher vers le relâchement, ou du moins vers de nouvelles formes d’autocontrôle, intégrant différemment la norme sociale et se ménageant de nouveaux interstices de liberté individuelle ?

Par ailleurs, le tourisme étant un temps pour soi, dans un ailleurs « réparateur », peut être aussi temps de (re)construction sexuelle. Cela fait plus d’un demi-siècle que le Club Méditerranée l’a compris. Aujourd’hui, des hôtels, des clubs de vacances, proposent des séjours pendant lesquels les enfants peuvent être gardés en début de soirée, afin de libérer le parent esseulé des familles recomposées et de le rendre disponible pour de nouvelles rencontres. Bien que le rôle du contexte touristique dans la constitution des couples ou dans l’épanouissement de leurs relations ne soit pas étudié en profondeur, on sait qu’en France, pour la période 1977-1986, le pic des naissances se situe en mai, c’est-à-dire correspondant à des conceptions en août, le mois des vacances, des rencontres, de la redécouverte de son corps et de celui de son partenaire[22]. Certains lieux touristiques ont une réputation sulfureuse, pas complètement usurpée, en raison des pratiques sexuelles qui s’y épanouissent, tel l’échangisme.

Ce lien entre sexualité et tourisme semble être de la plus haute importance, étant donné que les tabous les plus forts ont porté et portent sur le sexuel ― allant des fantasmes aux pratiques les plus diverses ― et que le tourisme est l’un des moyens, voire un prétexte pour les quitter et de faire l’expérience d’autres manières de faire. Aller (voir) ailleurs signifie à nouveau s’affranchir des règles sociales en vigueur ― pour le meilleur et pour le pire ― et de rencontrer d’autres individus, les érotiser, être au contact d’autres corps. La récupération d’une partie de ces pratiques plus ou moins déviantes, voire criminelles, par des entreprises touristiques est relativement nouvelle : cela va des « stag parties » à Prague (enterrer sa vie de garçon, en buvant et en finissant la nuit dans une maison close)[23] à l’exploitation sexuelle de mineurs dans des pays pauvres.

La plupart des commentaires sont négatifs par rapport à ce phénomène ; la morale occidentale contemporaine réprouve ce qui est appelé « tourisme sexuel »[24] et, par conséquent, le travail des chercheurs est informé par ces jugements de valeur. La raison en tient aux rapports de pouvoir asymétriques fondés sur le financier, qui permettent aux touristes occidentaux d’acheter des rapports sexuels dans des pays dits « du Sud », mais aussi à la place de la prostitution et des rapports sexuels entre adultes et mineurs dans l’échelle des valeurs. S’y ajoute la situation postcoloniale contemporaine, dans laquelle le tourisme, et a fortiori les relations sexuelles « interraciales », sont vus comme prolongement de la colonisation par d’autres moyens (cf. par exemple Michel, 2006). Cependant, la dimension sexuelle du tourisme soulève aussi la question du « care », du soin. Un grand nombre de pratiques de soin ― que ce soit du corps ou du monde symbolique ― a été externalisé de la sphère familiale et amicale, puis professionnalisé : infirmière, psychiatre, garde d’enfant, prostitué(e), instituteur, professeur, etc.[25] Cette externalisation concerne le monde touristique tout comme le monde du quotidien : les pratiques et imaginaires plus ou moins érotiques, plus ou moins « porno » sont poly-topiques (métropoles et lieux touristiques), avec des lieux dédiés ― backrooms des bars pour homosexuels, clubs de vacances, rues, lieux touristiques, quartiers de prostitution, etc. ― et des réseaux sociaux plus ou moins organisés. La sexualité des individus, lors de leur habiter touristique avec d’autres exprime donc précisément l’ordre social contemporain.

 

À l’issue de ce cheminement, nous avons souhaité pointer l’importance de l’approche géographique pour le traitement de l’individu, cette dimension essentielle des sociétés humaines. Mais la connaissance de la dimension spatiale de l’individu est encore largement à construire, et la géographie peut et doit y contribuer, notamment via l’analyse de la reconfiguration des modes d’habiter dans les lieux touristiques ainsi que les changements de la qualité d’espace. Dans ces conditions, il est urgent de travailler, c’est-à-dire de faire des recherches poussées, d’un point de vue spatial sur l’individu. Ceci est une invitation tant aux géographes qu’aux sociologues, anthropologues, psychologues, économistes, juristes, philosophes et chercheurs des nouveaux champs disciplinaires (informatique, neurosciences, cultural studies, porn studies, artificial intelligence, sciences de l’éducation, sciences de la communication, etc.), à aborder de front cette question cruciale, dont l’un des résultats pourrait être une théorie de l’habiter. L’une des questions essentielles à aborder serait celle des référents géographiques de l’identité de l’individu ; le tourisme constitue l’une des manières de les aborder. L’individu des sociétés contemporaines habite aussi touristiquement et ceci constitue l’une de ses identités temporairement endossées. On peut même penser qu’il s’agit là d’une des identités majeures, conformément aux thèses de la « civilisation de loisir » (Dumazedier, 1988), de l’« l’Erlebnisgesellschaft » (Schulze, 1997) ou du « recreational turn » (Stock, 2006b). Ceci peut être étayé notamment par l’observation de l’importance de la pratique touristique dans la constitution de nouveaux projets de vie : par exemple, créer une maison d’hôte à Essaouira pour mettre de la distance avec un mari resté en France, chercher un lieu pour la retraite, etc. En comprenant mieux comment l’individu se construit spatialement au cours de sa vie et, notamment, l’importance que revêtent les pratiques touristiques et les lieux touristiques dans ce processus, en s’interrogeant sur les apprentissages nécessaires à l’autonomisation de l’individu touriste, on peut viser à comprendre comment l’expérience touristique du Monde contribue aujourd’hui à l’intelligence du Monde. Réciproquement, l’analyse de la gestion sociale de la pluralité géographique des individus devrait aboutir à une réflexion, indispensable aujourd’hui, sur la façon dont les lieux et les sociétés intégreront ces évolutions, et notamment cette transformation du mode d’habiter les lieux à travers différentes formes de mobilité. Comment « faire société » avec des individus géographiquement pluriels ? À quels niveaux d’échelle ? Quel modèle sociétal pour les sociétés à individus mobiles ? Questions de politique qu’il est urgent d’aborder.

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Note

[1] François Dubet (1994), Bernard Lahire (1998, 2004) et Jean-Claude Kaufmann (2001), François de Singly (2000, 2003).

[2] Pour clarifier, cette approche du tourisme exclut ce que beaucoup nomment le « tourisme d’affaires » qui est une mobilité spatiale, certes, mais qui ne rompt pas avec les contraintes du quotidien, au sens où l’individu, même dans des postures ludiques, demeure sous le contrôle de l’employeur. Même avec un sourire de façade, le cadre sautant à l’élastique, lors d’un voyage de stimulation, le fait afin d’améliorer ses performances dans le travail. Voir Knafou et al. (1997), Équipe Mit (2002), Knafou et Stock (2003b), Stock et Duhamel (2005), Stock (2005) pour la mise en place de cette définition.

[3] Voir Knafou et Stock (2003b) pour la définition du tourisme comme « système d’acteurs, de pratiques et d’espaces qui participent de la “recréation” des individus par le déplacement et l’habiter temporaire hors des lieux du quotidien » (p. 931).

[4] On peut également tisser le lien entre pratiques sportives rencontrées lors de séjours vacanciers et le prolongement de ces activités dans le quotidien. Duhamel (1997) montre la possibilité de transformer Palma de Mallorca comme lieu autre des pratiques touristiques en lieu résidentiel pour Européens.

[5] Hägerstrand et sa time-geography ont eu des conséquences importantes sur la géographie britannique et états-unienne et également sur la sociologie, par le truchement de l’ouvrage Constitution de la société d’Anthony Giddens.

[6] À condition de ne pas les ignorer. L’ouvrage récent de Gumuchian et al. (2003) déplore l’absence des acteurs dans la littérature sur le territoire tout en « oubliant » les ouvrages et articles qui, dans la géographie francophone, anglophone et germanophone, développent des travaux sur l’acteur. Parmi le grand nombre de contributions, seuls Werlen (1986, 1993, 1995, 1997), Thrift (1996), Lussault (1996, 2000, 2003), Lévy (1999) et, dans le champ du tourisme, Violier (1999), sont retenus ici.

[7] Norbert Elias ([1970], 1991) montre combien l’extérieur et l’intérieur est une métaphore spatiale qui traite les individus comme étant des « homini clausi » et non pas des « homini aperti ».

[8] « Der Übergang zum Primat des Staates im Verhältnis zu Sippe und Stamm bedeutete einen Individualisierungsschub. Wie man sieht, bedeutet der Aufstieg der Menschheit zur dominanten Überlebenseinheit ebenfalls einen Individualisierungsschub. Als Mensch hat ein Individuum Rechte, die ihm auch der Staat nicht verweigern kann » (Elias, 1994, pp. 309-310).

[9] Ceci étant dit, le contrôle social s’exerce aussi d’une certaine façon sur ce temps du hors quotidien, à travers notamment la mise en place des congés payés pour les fonctionnaires et salariés, et, plus récemment en France, celle du décalage des périodes de vacances scolaires et du passage aux « 35 heures », qui contribue au morcellement des périodes de vacances, sous la forme d’une multiplication des longs week-ends. C’est donc un temps à soi et pour soi, mais accordé par la société et en partie contrôlé par elle.

[10] Pratique de défoulement des étudiants américains, au moment des vacances de printemps, consistant à aller fréquenter une plage subtropicale ou tropicale pour goûter tout à la fois au sexe, à l’alcool et au farniente. Cette pratique, inaugurée il y a maintenant près d’un demi-siècle, est un phénomène social non négligeable, avec ses destinations consacrées (Miami Beach ou Daytona Beach dans les années 1960, Cancún aujourd’hui), ses voyagistes, sa filmographie, etc.

[11] Le terme « régime d’habiter » est utilisé ici pour exprimer une façon dominante d’ordre et d’ordonnancement de l’espace. Voir Stock (2003-2004 ; 2004) pour la mise en place de cette notion.

[12] La thèse de l’urbanisation est que la généralisation du « mode de vie » urbain selon Wirth (1938) s’accompagne d’une montée en puissance de l’individu et d’une tendance sociétale à l’intensification des mobilités (Rémy, 1996).

[13] Il n’existe pas, à notre connaissance, d’appellation convaincante de ce type de lieux spécifiques, appelé parfois « pays en voie de développement », « pays sous-développés », « pays du Sud », anciennement « Tiers-Monde ». Ils ne peuvent être dits « en développement », car tous les pays le sont : les sociétés humaines ne cessent de se développer (Elias, 1987). On pourrait suivre l’approche d’Alain Reynaud (1982) et les classer en différents types de périphéricité par rapport aux centres.

[14] De ce point de vue, l’idée d’un « borderless world » (Ohmae, 1990) ou celle de la fin de la géographie en raison de la « fin de la distance » (O’Brien, Cairncross) ne sont pas pertinentes pour penser la dimension spatiale du Monde actuel. On assiste à une recomposition, grâce aux différentes technologies spatiales, de la coordination spatio-temporelle de produits, d’images, d’information, de personnes, etc.

[15] Cette dimension temporaire de l’habiter et aussi de la qualité des lieux, notamment des villes, est encore sous-estimée par la recherche urbaine et par les politiques urbaines. Les stations touristiques avec leur saisonnalité ainsi que les « recreational communities », pleines de résidences dites secondaires sont, de ce point, mieux comprises. Cf. cependant les avancées récentes de la recherche sur les temporalités urbaines (par exemple Eberling et Henckel, 1997 ou Gwiazdzinski, 2002 qui s’interrogent sur les droits des usagers temporaires de la ville).

[16] Cette question est traitée dans Ceriani et al. (2005).

[17] Il se pose notamment la question de savoir si les déplacements accrus et son corollaire l’économie ont pour conséquence la fabrication de lieux standardisés dont certains ont été qualifiés de « non-lieux » (Augé, 1992). C’est là un problème intéressant à résoudre : la mondialisation signifie-t-elle une homogénéisation croissante avec des lieux standardisés ou bien, au contraire, assistons-nous à un processus de différenciation accrue des lieux les uns par rapport aux autres ? Les deux thèses sont défendues dans la littérature (cf. Augé, 1992 et Benko, 1997 pour la thèse de l’homogénéisation ; Dollfus, 1997 pour la thèse d’une « valeur accrue des lieux » dans le Monde actuel). Par ailleurs, et quelle que soit la dynamique à laquelle on se réfère, on peut être réservé par rapport au qualificatif de « non-lieu » dont le succès est à mettre à la fois en rapport avec le jeu de mots et une certaine difficulté à accéder au Monde tel qu’il se fait. Définir un « non-lieu » comme nécessairement issu de traditions et d’un ancrage identitaire perpétue en fait un modèle qu’on pourrait appeler « Heidegger-Moles », d’après deux auteurs ayant marqué les sciences sociales : la congruence entre société locale et lieu, la proximité comme élément nécessaire de l’identité, et l’immobilité nécessaire à la sécurité ontologique suite à un modèle de l’homme ego- et loco-centré. Ce modèle n’est plus pertinent pour décrire la qualité des lieux contemporains, en raison de la « fabrique d’espaces» faits d’habitants temporaires et d’exploitation accrue des différentiels de la valeur des lieux.

[18] Cf. Équipe Mit (2002), Ceriani et al. (2005) et Stock (2005) pour le traitement de cette question.

[19] Ceci affecte également le trekking au Népal (Sacareau, 1997). La mise en produit de l’aventure constitue un voyage plus méticuleusement organisé que n’importe quel voyage à forfait, ne serait-ce qu’en raison des risques encourus ? puisque, par principe, ces déplacements sont effectués dans des conditions sinon difficiles, du moins de forte altérité, à l’écart des hébergements standardisés et autres médias en facilitant la confrontation. On peut y lire la fin de l’aventure ; on peut y voir aussi l’accès à des destinations lointaines pour des touristes plus nombreux.

[20] Il faut cependant remarquer que les individus sont loin d’être assignés à un seul type de rapport à l’altérité et qu’ils évoluent au contraire vers une émancipation croissante vis-à-vis des structures d’encadrement les plus contraignantes au fur et à mesure de leurs expériences de mobilité (Ceriani, Knafou et Stock, 2004). Il s’agit d’un apprentissage individuel (et collectif, par exemple familial) qui fait évoluer l’individu.

[21] Ce concept est central pour notre théorie générale du tourisme, et continue à être travaillé. On trouve en effet différentes manières de le définir : 1) « ensemble de pratiques, de normes, d’institutions et de représentations qui se caractérisent par un “relâchement des contraintes” (Elias, 1994) et des pratiques « déroutinisantes », bref une libération contrôlée du self-control quotidien. Elle est en rupture avec la sphère du quotidien, marqué par un fort autocontrôle des émotions et un caractère récursif des pratiques » (Stock et al., 2003, p. 286). 2) « concept permettant de synthétiser un grand nombre de pratiques de rupture vis-à-vis les pratiques routinières, aboutissant à un relâchement plus ou moins contrôlé de l’auto-contention des émotions (relâchement, défoulement, permissivité, etc.), lié à la mise à distance du quotidien » (Équipe Mit, 2005, p. 341). Étant donné que le concept se construit face et avec un autre concept, celui du quotidien, il est pertinent pour des situations et des systèmes sociaux dont le passage entre deux univers existe effectivement. Qu’en est-il pour des sociétés plus différenciées où le quotidien serait moins structuré ? Il y a là une question de recherche à approfondir.

[22] On peut y voir là une preuve d’émancipation de l’homme par rapport à ses pulsions sexuelles archaïques, puisque le printemps, saison classique des amours, est la période où les conceptions sont les plus faibles…

[23] Le mouvement est tout sauf marginal : c’est un « vrai » produit touristique dont le succès pose problème aux autorités pragoises. Quand on fait une recherche sur Google avec « stag » et « Prague », on obtient 460 000 réponses ! Ce type de produit, né en Grande-Bretagne, est désormais couramment vendu en Europe sous l’étiquette pateline « enterrez votre vie de garçon ». Une des conditions essentielles a été la desserte de l’aéroport de Prague par des compagnies « low costs ».

[24] Ce vocable est récent (et désigne de façon désormais réductrice le lien complexe entre tourisme et sexualité). On sait que ces pratiques ne sont pas nouvelles (un André Gide ne s’en cachait pas, mais la société ou l’époque avaient alors des complaisances que nous n’avons plus). Il signifie le fait que des touristes ? hommes ou femmes ? se déplacent avec pour objectif principal d’avoir des rapports sexuels, surtout dans les pays du Maghreb, de l’Asie du Sud-Est et des Caraïbes ; une part de ces pratiques sont délictuelles (rapports avec des mineurs) et de plus en plus dénoncées par des campagnes d’information dans les pays riches.

[25] L’organisation du care dans la société-Monde révèle sans surprise des chaînes d’interdépendances longues ? allant jusqu’aux « nounous » philippines gardant des enfants à Francfort, et embauchant à leur tour une « nounou » pour ses propres enfants restés à Manille ? et cela concerne également l’organisation de la sexualité.

Résumé

Les théories de l’individu sont à nouveau investies, avec de récentes avancées, favorables à une émulation, en particulier au sein de la sociologie française[1]. Bernard Lahire, notamment, a offert une lecture de l’individu comme « homme pluriel » (1998) c’est-à-dire capable de choisir parmi un large répertoire d’identités qui lui est proposé par la société en les […]

Pour faire référence à cet article

Philippe ViolierMathis StockRémy KnafouJean-Christophe GayVincent Coëffé et Giorgia Ceriani, "Conditions géographiques de l’individu contemporain.", EspacesTemps.net, Travaux, 13.03.2008
https://www.espacestemps.net/articles/conditions-geographiques-individu-contemporain/