Géohistoire.

Alain Reynaud, Une géohistoire. La Chine des Printemps et des Automnes, 2000

Emmanuelle Tricoire

Image1La venue d’Alain Reynaud à l’Institut de Géographie de Paris a permis à quelques-uns et à quelques-unes de (re)prendre contact avec un ouvrage qui constitue une référence en géohistoire : paru en 1992, La Chine des Printemps et des Automnes montre clairement l’intérêt de croiser deux disciplines et propose une méthode de travail novatrice, reprenant en quelques dizaines de pages les résultats d’un lourd travail en trois volumes, publié en 19851.

Reynaud propose d’exploiter une source qui semble anodine, pauvre (p. 25) c’est-à-dire une rébarbative chronique chinoise qui s’étend sur près de trois siècles (722-481 avant Jc), la Chronique de la principauté du Lu. La méthode qu’il utilise retiendra particulièrement notre attention. Il associe délibérément les traditionnels domaines réservés de l’histoire et de la géographie, se référant non seulement à Fernand Braudel et à Paul Veyne, mais aussi à Marcel Granet, dont il souligne l’ouverture à la sociologie. Il invite ainsi à une ouverture à l’ensemble des sciences sociales. A partir de milliers de données extraites de cette chronique, relevant toutes formes de flux entre les différentes principautés chinoises, il procède à une lecture de l’évolution des relations entre elles entre le 8e et le 5e siècle. Il expose ses résultats sous forme de cartes, et construit progressivement un modèle spatial d’évolution historique, fondé sur les concepts de centre et de périphérie : celui de l’acquisition lente par des principautés périphériques d’un rôle central ; celles-ci succédant à la « Fleur centrale » constituée de petites principautés anciennes. Cette période constitue, au-delà de l’instabilité, un cas de polycentrisme fort intéressant. Car c’est le caractère périphérique, notamment à travers les contacts avec les « barbares », qui permet finalement à ces principautés d’ébaucher une centralité, d’obtenir un rôle moteur dans l’ensemble régional, sans jamais que l’une d’entre elles réussisse à s’imposer de façon définitive. Reynaud propose enfin de faire fonctionner le modèle en l’appliquant à différents cas historiques, et finalement au monde actuel, ce qui aiguise les enjeux, sans être vraiment convaincant.

On peut être tenté un instant par l’idée que derrière l’étude de la Chine antique, objet intéressant mais qui peut nous sembler dénué d’enjeux, se dissimule un ouvrage à clefs. Mais Reynaud est un véritable sinophile sinisant, et c’est bien la Chine qui l’intéresse. Cependant les enjeux peuvent se préciser lorsqu’il évoque pour son modèle à d’autres applications (jusqu’à suggérer… une lecture du monde : les États-Unis et l’Urss, périphéries de l’Europe, devenus centres, p. 208), et son étude propose une réflexion s’inspirant de la logique spatiale des villes (p. 29-30). Enfin on peut y voir à maintes reprises au cours de l’ouvrage une manière de décrypter l’histoire européenne. (p. 21)

La méthode employée inspire beaucoup d’idées de travaux envisageables pour réduire cet « analphabétisme spatial » (William Bunge est cité p. 28) dont peut faire preuve la discipline historique… Applicable à bien des domaines historiques et des sources, elle pourrait aboutir à des cartes inédites et une connaissance spatiale de champs de l’histoire qui paraissent pourtant classiques, voire rebattus : existe-t-il, par exemple, une véritable connaissance de l’espace antique grec ? Les cartes établies à partir des données ont pour fonction non seulement de présenter les résultats, mais surtout d’établir des connections nouvelles entre différentes données spatialisées.

Les critères retenus pour déterminer différents types de relations entre principautés sont pertinents et transposables à d’autres études. Sont pris comme indicateurs de puissance relative le nombre et le sens des ambassades, des mariages, des conférences « internationales », des prisonniers de guerre, des exils. Un certain nombre de flux, considérés comme étant caractéristiques de régions périphériques, en ce qu’ils évoquent les relations avec les barbares et l’affirmation de la culture chinoise qui peut devenir un atout pour la principauté concernée, sont déterminés, recensés et cartographiés : guerres, déportations, colonisations, intégrations, échanges culturels, tributs instaurant des relations de dépendance, flux commerciaux ou démographiques, échanges de présents diplomatiques, circulation d’élites, autant de critères de mesure d’une puissance en formation. D’autres signes relèvent la volonté de crédibilité à travers l’affirmation culturelle et l’ancrage dans l’histoire : ainsi l’invention vis-à-vis des autres principautés d’une histoire mythique qui ferait référence à une culture ancienne réinventée ou encore les manifestations de patriotisme. Les indices de la dynamique même du polycentrisme ainsi détecté par Reynaud sont tout aussi intéressants : querelles de préséance, guerres, retournements d’alliance, d’où l’instabilité de ce polycentrisme « actif ».

Autre piste de travail, même si elle n’est que suggérée, l’idée de confronter une hiérarchie officielle, apparaissant à travers le rôle des rites et des traditions dans le maintien du réseau, à une hiérarchie réelle (p. 31) : certaines principautés interprétant par exemple très mal la négligence des préséances, étant mieux placée dans une hiérarchie officielle, alors que d’autres n’en ont cure, étant mieux placées dans une hiérarchie réelle. L’interprétation, conservatrice ou au contraire audacieuse, de tels rites ou signes religieux peut constituer un thermomètre de l’adaptabilité des sociétés aux évolutions en matière de politique : on pense aux difficultés permanentes posées par l’interprétation des oracles par les cités grecques à l’époque classique, notamment l’oracle de Delphes qui jouait un rôle dans la politique internationale. Reynaud suggère plus loin de confronter les hiérarchies de type arborescent et celles se présentant plutôt un réseau, du type du rhizome évoqué par Deleuze et Guattari. (p. 201)

On se plaît alors à imaginer, non seulement des applications d’une méthode similaire à d’autres « lieux d’histoire », mais encore d’autres champs possibles… La recherche de liens équationnels entre la vastitude d’un espace, le poids démographique qu’il constitue (ce que Reynaud nomme « ressources humaines » et qui pourrait être un poids démographique « utile », comme on dirait de la surface agricole : qui a des conséquences productives, un rendement, un effet) et le rythme des événements (critère qui reste largement à définir et à mesurer !)… Reynaud évoque un certain nombre de concepts intéressants : polycentrisme passif, espaces vides/espaces pleins, isolats/océan pour parler d’espaces denses mais isolés, et d’espaces vastes mais légers… on peut imaginer une étude tendant à examiner si la mer Égée est bien une mer ou au contraire un espace plein, ou encore vectoriel ; si les îles sont des isolats ou au contraire des carrefours… On entrevoit, afin de nous arracher à la contemplation hébétée de cartes grises nous informant avec une précision sans faille sur la localisation de la moindre île et du moindre promontoire, des cartes insolites et évocatrices de l’espace sociétal grec, bref, des cartes « historiques » d’espaces aux contours variables au cours de leur histoire.

Malgré ces perspectives, certains aspects du travail de Reynaud nous laissent sur notre faim. L’origine subjective de la source, établie par l’une des principautés et non par une instance qui dominerait l’ensemble des principautés chinoises, n’est pas négligée (p. 29). Ne pourrait-on cependant aller au-delà ? Reynaud pose le problème, sans le résoudre, de l’écart entre ce point de vue et la « réalité ». Sa référence à une « réalité » intangible, à laquelle tendrait l’étude des sources, mériterait d’être dépassée par une approche moins positiviste et plus constructiviste Si l’on écarte la référence à cette réalité pour s’intéresser aux représentations des espaces selon des points de vue différents, travailler selon cette méthode des sources historiques variées pourrait donner lieu à des croisements intéressants dans d’autres contextes, et ouvrir des perspectives nouvelles : pourquoi ne pas croiser des chroniques thébaine, athénienne et spartiate durant le 5e siècle, pour prendre un exemple qui paraît bien connu ? En établissant des cartes des relations entre ces trois entités spatiales, ainsi que leurs représentations réciproques.

Le travail conceptuel, théorique, reste limité. Il repose sur des préexistants déjà bien établis et eux aussi considérés comme tels, indiscutés. (centre et périphérie ; nationalismes et régionalismes, p. 54, par exemple) Le terme de « réseau » n’apparaît pas une fois dans l’ouvrage. L’audacieuse entreprise de Reynaud ne demande qu’à être prolongée. Faut-il encore nommer « polycentrisme » un ensemble qui serait « passif », sans relations internes ? Pourquoi évoquer des « périphéries » entre guillemets, pour ensuite démontrer qu’elles ne sont pas vraiment périphériques mais qu’elles « sont en réalité des centres » (p 128) ? L’aspect global de l’étude du centralisme et du polycentrisme est précieux, mais peut-être faut-il alors distinguer, afin de les modéliser différemment, la sphère du culturel, que la chronique évoque en arrière-plan seulement (p. 29) et que Reynaud présente comme signe de l’ancienne centralité, maîtrisée par la « Fleur Centrale » (p. 32), de la sphère du géopolitique et de celle de l’économique : plusieurs modèles plus complexes et associés apparaîtraient peut-être. On attend ainsi la création de concepts propres à la géohistoire, puisqu’ils permettraient de caractériser des espaces selon leur forme et leur type d’évolution dans le temps. L’innovante construction reste expérimentale, et le domaine ouvert en attente de concepteurs.

La notion même de l’espace qui est à la base de l’étude pourrait être développée : un « espace vide » est-il un espace de même nature qu’un « espace plein » ? Pourquoi ne pas dire qu’un espace vide est petit ou inexistant2, si l’on veut vraiment rompre avec une conception de l’espace qui n’aurait plus rien à devoir à la géomorphologie, mais qui assumerait entièrement sa nature d’espace sociétal ? L’espace extrait par Reynaud de cette chronique ardue pourrait être remodelé selon d’autres fondements. La cartographie mériterait d’être anamorphosée et non pas seulement modélisée, évoquant ici les premiers modèles l’École de Chicago. Le traitement de l’espace comme un personnage, à l’occasion de l’étude de cas du dernier chapitre, est audacieuse et permet un discours qui met en valeur des logiques directes entre les espaces, mais peut-on se contenter de dire que « le Zheng pense que… » sans amorcer préalablement une solide réflexion pour justifier ce traitement par le personnel ? La considération d’un espace acteur est extrêmement séduisante, mais un espace dont les logiques s’expliqueraient en faisant appel à des mécanismes psychologiques (la double contrainte, étudiée par Gregory Bateson3, p 179) perd de sa profondeur si l’on s’y arrête, même si cette technique est intéressante pour mettre en valeur les interactions simples entre principautés. La multiplicité de logiques superposées mériterait d’être étudiée à travers plusieurs modèles sur un même espace.

Dès l’introduction, quelques phrases pourtant bien senties sur la recherche montrent une pensée forte parce que simple, mais qui refuse la complexité : la recherche scientifique, armée de ce cadre de pensée qui est « la problématique, la théorie », procède selon Reynaud par une « imprégnation progressive » du corpus documentaire (p. 9). « L’imprégnation » évoquée ne masque pas cette évocation d’une dichotomie entre du matériau, connaissances à travailler d’un côté, avec l’aide d’une structure qui serait une problématique, de l’autre. « La géographie historique consiste à traiter des thèmes géographiques dans un compartiment du passé » (p. 12) : c’est dans cette juxtaposition de deux domaines préexistants que l’on trouve les limites de la réflexion de Reynaud. On observe à d’autres reprises cette séparation entre deux domaines : la problématique et le matériau, l’approche historique structurelle et l’approche événementielle (p. 33)– le secret consistant à doser de façon équilibrée les deux corps préexistants. Retrouver les logiques de l’évolution de l’espace revient alors trop souvent à donner au déroulement de l’action une dimension nécessaire, inéluctable : l’évolution du rôle de la « Fleur centrale » par rapport aux grandes principautés extérieures, est décrite a posteriori, sans arguments particuliers, comme une logique inhérente à l’espace même. On y cherche la présence des sociétés. Et l’on voit poindre le vieux débat qui oppose les historiens, hantés par la phobie du déterminisme et les géographes à la recherche de modèles et de vastes logiques. Reynaud pose avec clarté ce problème (p. 201 sq) mais ne propose pas de contours théoriques suffisants pour dépasser ce débat.

La simplicité même de sa méthode a permis à Reynaud de rendre accessible une démarche originale et la rend pédagogique. Mais cette « Géohistoire » n’est encore qu’une juxtaposition d’histoire et de géographie. Il manque la création d’outils conceptuels spécifiques, d’une sphère propre à cette discipline qui en deviendrait autonome, et qui permettrait de faire en sorte que cette « géohistoire » ne reste pas une curiosité marginale, peu connue des étudiants, pas du tout assumée par la plupart des historiens, et considérée comme un projet à part par les géographes.

Lecture fertile donc, stimulante pour la réflexion, évoquant de façon convaincante une étude de cas. Il reste cependant à développer la portée théorique de ce travail, afin de créer solidement une sphère disciplinaire attractive, qui deviendrait incontournable et non plus marginale, avec ses outils propres, ses méthodes adaptées, sa complexité et sa profondeur. Le nouvel espace créé par Reynaud est une fenêtre ouverte. La discipline géohistorique y figure en bourgeon, prête à éclore.

Une très courte présentation de l’ouvrage d’Alain Reynaud sur le site des éditions Belin.

Note

1 Alain Reynaud, Le polycentrisme dans la Chine des Printemps et des Automnes, Reims, Presses de l'Université de Reims, 1985.
2 Patrick Poncet, L'Australie du tourisme ou la société de conservation, 2003, p 36 : « L'Australie est un petit espace ». Conception qui apparaît dans une cartographie par anamorphose.
3 (1904-1980) Anthropologue, psychologue et spécialiste de la communication, cybernéticien, de l'École de Palo Alto. Le concept de « double contrainte » est lancé en 1956, il est exposé ensuite dans son ouvrage Steps to an ecology of mind, New York, Valentines'books, 1972.

Résumé

La venue d’Alain Reynaud à l’Institut de Géographie de Paris a permis à quelques-uns et à quelques-unes de (re)prendre contact avec un ouvrage qui constitue une référence en géohistoire : paru en 1992, La Chine des Printemps et des Automnes montre clairement l’intérêt de croiser deux disciplines et propose une méthode de travail novatrice, reprenant […]

Emmanuelle Tricoire

Historienne et géographe, elle est professeure d'Histoire, de Géographie et d'éducation civique dans le Secondaire ; elle a enseigné à Metz, à Marseille et à Paris. Elle fait partie du comité de Rédaction d'EspacesTemps.net.

Pour faire référence à cet article

Emmanuelle Tricoire, "Géohistoire.", EspacesTemps.net, Livres, 18.06.2003
https://www.espacestemps.net/articles/geohistoire/