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Assaisonnements.

Recycler le cycle.

Xavier BernierOlivier Lazzarotti et Jacques Lévy

Source : Maxisciences, 2018.

Elles ont plus d’une fois disparu : à cause de la bombe atomique (années 1950), des satellites (années 1960) et bien sûr du changement climatique (depuis les années 1990), qui permet une capitalisation de cette sagesse populaire transgénérationnelle[1]. Et pourtant, elles sont toujours là dans la musique de Vivaldi[2], à laquelle rendent hommage les pizzas Quattro stagioni, et dans les séries audiovisuelles, qui peuvent même en avoir plus de quatre. La saison est un concept feel good qui garde toute sa légitimité. C’est simple, on en connaît la liste par cœur et elles ont la force rassurante de l’habitude et de la reproduction. Elles sont ce qui change quand rien ne doit changer. Rien d’étonnant à ce qu’elles soient devenues un pilier des idéologies néonaturalistes : il faut les respecter, ne pas chercher à les contester, sinon on bascule dans la démesure humaine, l’hubris, contribuant à la destruction de la nature, qui, inéluctablement, se vengera de l’affront. La traversée de l’équateur par une cerise ou un haricot vert de « contre-saison » sera jugée particulièrement maléfique, même si cela se fait par bateau (par exemple un Mombasa-Le Havre en cargo et un Le Havre-Paris en péniche) et que ce voyage émet moins de gaz à effet de serre que le déplacement de la même cerise et du même haricot quand le « circuit court » consiste à traverser tout un pays en camion, pays dont la diagonale peut atteindre, même en Europe, les 1000 km (par exemple un Perpignan-Paris en camion). La saison devient alors un alibi pour « avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron », c’est-à-dire pour habiller d’une abstraction généreuse une argumentation discutable et, au bout du compte, soutenir les lobbies protectionnistes ou fermer les yeux sur les dégâts du transport routier. La conscience écologique est aussi et d’abord un mouvement de l’esprit, et la dérivée réflexive de ce mouvement consiste à être capable de mettre à distance cette conscience, aussi utile soit-elle, et même justement parce qu’elle est hautement utile[3]. Comme facile joker, la saison est alors à surveiller de près.

Plus généralement, on pourrait considérer que la saison est le cerveau reptilien de notre regard sur la nature, qu’elle serait au climat ce que l’astrologie est à la science du social. Tout va bien quand l’évidence confirme son in/existence. Il est des contrées, comme certaines parties de la zone intertropicale, où, sauf événement météorologique exceptionnel, on a le même temps toute l’année. Quand le soleil se lève à Singapour, on sait qu’il fera 30, 31 ou 32° dans la journée et l’idée de saison y évoque un exotisme total. Inversement, à Dakar ou à Bombay, chacun peut dire sans hésiter si on se trouve dans la saison sèche ou en saison humide et les signes annonciateurs du passage de l’une à l’autre sont guettés comme la Lune à l’approche du mois de ramadan. Il n’est pas difficile dans ces lieux à comprendre comment le temps (weather) a pu être utilisé comme mesure du temps (time).

C’est tout différent dans les climats tempérés océaniques, comme en Europe de l’Ouest, en Nouvelle-Zélande, en Tasmanie ou sur les bords du Pacifique, en Colombie-Britannique et au sud du Chili. La saison prend alors un tour stochastique : la météorologie d’une journée résulte du tirage aléatoire dans une liste de types de temps qui vaut pour toute l’année. On appelle « saison » une certaine combinaison de ces types, plus probable à telle époque de l’année qu’à une autre : par exemple, une journée fraîche et humide peut être rencontrée en hiver, mais aussi à d’autres moments de l’année. Ce n’est pas très simple à concevoir et à mémoriser. Les militants du « il n’y a plus de saisons » aiment à se rappeler les hivers glaciaux et les étés torrides de leur enfance, car seuls ces instants de grâce ont laissé une empreinte dans leur biographie reconstruite. Pour rassurer les téléspectateurs, les présentateurs de la météo, qui occupent une place de choix dans les créneaux du prime time des chaînes généralistes – et encore plus, bien sûr, dans celles qui lui sont entièrement dédiées – ont pris le parti de faire de la moyenne une norme. Les « normales saisonnières » sont pourtant particulièrement absurdes sous ces climats, que caractérise avant tout la variabilité. Si cependant, comme cela s’esquisse depuis 2000, l’Europe de l’Ouest continue à connaître, avec une fréquence croissante, des étés de type méditerranéen, chauds et secs sur une période continue d’un ou deux mois, cela va peut-être changer l’imaginaire climatique des Français, des Belges, des Néerlandais et des Britanniques, voire celui des Irlandais.

Même dans les climats plus contrastés, ce qui mériterait d’être souligné, ce serait plutôt la continuité des effets de la révolution de la Terre autour du Soleil : un changement lent, presque insensible aux abords de l’équateur, de la longueur du jour et de la nuit. Le malentendu que recèle la notion de saison porte donc aussi sur la tentation d’une périodisation topologique, avec un basculement du jour au lendemain, alors que la continuité topographique, faite de gradients tuilés et aux limites floues, décrirait bien mieux le phénomène. Le fait même d’utiliser les bornes astronomiques comme les solstices et les équinoxes fait des saisons ainsi délimitées des objets faussement climatiques, puisqu’elles surestiment l’inertie de la température vis-à-vis des durées d’ensoleillement : dans les climats tempérés de l’hémisphère Nord, il fait tout de même en général plus chaud en juin (« printemps »), plus proche du solstice d’été, qu’en septembre (« été »), d’un degré environ à Paris, de deux à Barcelone, de trois à Londres et de quatre à Pékin. Dans plusieurs pays de l’hémisphère Nord, les gouvernements ont alors été conduits à intégrer, au nom de la météorologie, septembre en automne, décembre en hiver, mars au printemps et juin en été[4], tout cela n’affectant pas le caractère d’abord conventionnel de ces découpages.

D’où une question : la saison est-elle un faux concept dont on devrait seulement se moquer, ou qu’il faudrait en tout cas lourdement assaisonner d’une sauce critique ? Eh bien… pas forcément, si l’on prend le temps d’en comprendre les logiques sociales. Dans les langues néo-romanes, saison vient du latin satio, semaille. C’est la relation des humains avec le monde vivant, bien plus que le climat lui-même, dont rend compte le saisonnement. En russe (время года) ou en allemand (Jahreszeit), on donne plutôt l’idée d’un découpage abstrait, tandis qu’en chinois (季节) et en japonais (季節) on trouve le même idéogramme, qui évoque ce découpage particulier de l’année que constitue la saison. En fait, le calendrier des travaux agricoles a pu constituer un point de départ, mais d’autres éléments, souvent religieux, ont re-cyclé à leur manière les périodisations climatiques, pour apposer leur marque sur la vie des sociétés. En arabe classique, la « saison » (مَوْسِم, mawsim, qui, en passant par le portugais et le néerlandais, a donné le français mousson) est aussi la période du pèlerinage à La Mecque, mais peut, par extension, s’appliquer à n’importe quel découpage relatif du temps (la saison des examens, la haute saison), tandis qu’on utilisera un autre mot (فَصْلٌ) pour désigner précisément l’une des quatre saisons habituelles. Souvent, la ritualisation des cycles annuels a été facilitée par la présence d’événements fondés sur une régularité astronomique immanente, légitimant un ordre transcendant, comme la naissance du Christ, située au moment du solstice d’hiver. D’où l’intérêt de discontinuités temporelles franches, prenant leur indépendance par rapport aux mécanismes physiques. Ainsi, dans l’univers chrétien médiéval, les premiers mois de l’année étaient scandés, de l’épiphanie à Pâques, par une série d’événements majeurs et de ponctuations secondaires : le Carnaval (se terminant par le Mardi gras), la Chandeleur, le Carême (du Mercredi des Cendres au Jeudi saint, avec une petite réplique du carnaval à la Mi-Carême) et la Semaine Sainte, du dimanche des Rameaux au dimanche de la Résurrection… en attendant l’Ascension et la Pentecôte. Mircea Eliade[5] a montré comment cette temporalisation par le sacré constituait l’infrastructure de toute la vie sociale. Les saisons sont alors devenues les périodes totalement quadrillées de rituels cumulant souvent des cosmogonies multiples et accompagnés de dictons météorologiques très respectés, bien que peu prédictifs ou contradictoires entre eux (en France par exemple : « À la Chandeleur, l’hiver se meurt ou prend vigueur » ou de nombreux autres, reliés à des jours précis incarnés par des saints). C’est aussi pour cela qu’elles nous apparaissent désuètes et anecdotiques.

Cependant, nous dit Ryoko Sekiguchi[6] en explorant de nombreuses pratiques culturales et culinaires, la saison mérite toute notre attention. Cet auteur met à jour un paradoxe : le propre de la saison, c’est qu’on essaie d’échapper autant qu’on le peut à ses contraintes. Nagori (名残), cela veut dire quelque chose comme « empreinte des vagues », « vestige », « relique », « arrière-saison » et « nostalgie du temps qui vient de passer ». Et Seguchi nous convainc que la tentative d’échapper à la dictature du climat est un point commun d’à peu près toutes les civilisations agraires, bousculant ainsi le mythe d’une « harmonie » entre les sociétés rurales et la nature. Si on suit l’auteur, on comprend que l’idée de tricher en s’arrangeant pour que la récolte se fasse avant ou après la date habituelle constitue une pratique aussi vieille que l’agriculture. Aujourd’hui, cela se traduit par la production de semences très travaillées, de la sélection et de la greffe aux OGM, ou d’intrants qui favorisent la pousse des plantes dans des conditions adverses ou imprévisibles, et défient ainsi les contraintes et l’irrégularité des rythmes climatiques. C’est une longue histoire, faite de chimie ou de génétique, mais aussi de multiples savoir-faire parfois très anciens, décisifs pour éviter les famines, qui sont partie prenante d’un patrimoine technique artisanal et qui sont souvent considérés aujourd’hui, sans doute à tort, comme plus respectueuses d’un « ordre naturel » que les pratiques contemporaines. Ces ruses sont l’occasion d’innovations remarquables car, pour contrer les obstacles climatiques, les paysans et les agronomes n’ont pas seulement prolongé la saison productive mais ont aussi modifié les produits ainsi obtenus. Ainsi, en Europe, la sélection de blés à forte densité d’épis plus courts a été un outil de gestion des aléas climatiques qui a contribué à la diversité des semences.

En poussant jusqu’au bout le raisonnement, on pourrait dire que la station Ski Dubaï (où l’on fait du ski indoor quand, dehors, il fait 45°) appartiendrait à la même famille d’activités humaines que la production de vin « vendanges tardives » de l’Europe viticole. Sans aller jusque-là, l’auteur nous conduit à embrasser d’un même regard les typologies météorologiques d’échelle annuelle (les quatre saisons habituelles) et les multiples interprétations, dociles ou dissidentes, qu’en font les habitants de la planète. Le classement tout comme les usages qu’on en fait relèvent tous de l’action humaine et Seguchi conclut à la beauté des saisons, non comme une condition imposée qu’il faudrait accepter avec résignation, mais comme une contradiction permanente qui ouvre sur une éthique et une esthétique. La saison, c’est à la fois une énonciation climatique telle que nous la construisons et la multitude d’inventions astucieuses qui jouent et déjouent cette proposition.

Ce que nous dit la saison, c’est que même dans le plus répétitif et le plus prévisible, même dans ce qui nous échappe, nous ennuie ou nous contraint, il y a une place pour l’humanité – comme peuple et comme valeur – pour sa force, parfois souveraine, parfois désespérée et pour la beauté que, ce faisant, elle pose sur l’univers. Parler saisons pourrait cesser d’être un rappel à l’ordre hargneux fait aux dieux ou aux hommes et se muer en une invitation supplémentaire à, poétiquement, habiter le monde.

Note

[1] « C’est ma grand-mère qui avait raison », affirme Gauvain Sers, un chanteur « engagé » dans le sillage de Renaud, dans son emblématique « Y’a plus de saisons ».

[2] Les Quatre Saisons (Le quattro stagioni) d’Antonio Vivaldi (1725) ont bénéficié d’innombrables enregistrements commercialisés. Le site Presto Classical en recense 323. Selon certaines sources, il y en aurait eu environ 1000 depuis 1939.

[3] Voir, sur les saisons et dans EspacesTemps.net : Edwige Motte et son texte « L’art d’inventer le climat. L’hiver hollandais au 17e siècle » (2013). Plus généralement, sur les débats climatiques : le texte de Martine Tabeaud et Xavier Browaeys, « Montrer le froid pour souffler le chaud » (2008).

[4] Voir à ce sujet la note de Météo-France, « Pourquoi les saisons météorologiques diffèrent-elles des saisons astronomiques ».

[5] Eliade, Mircea. 1965. Le sacré et le profane. Paris : Gallimard.

[6] Sekiguchi, Ryoko. 2018. Nagori. Paris : Éditions P.O.L.

Résumé

Seasons are commonly presented as meteorological cycles deriving from climatic phenomena. They rather are conventional divisions of time and are part of the ritualization of social life’s repetitive components. As a result, when the presence or the absence of "natural" seasons and their supposed qualities or flaws are simplistically invoked, vigilance might be required. However, societies constantly strove to bypass cyclic weather constraints. Contradictions between official seasons and climatic practices actually paved the way for worthy-of-attention imaginaries and aesthetics.

To refer to this post (ISO 690)

Xavier BernierOlivier Lazzarotti et Jacques Lévy, « Assaisonnements. », EspacesTemps.net [En ligne], Little Big Things, 2019 | Mis en ligne le 1 October 2019, consulté le 01.10.2019. URL : https://www.espacestemps.net/en/articles/assaisonnements/ ;