Un livre qui tient la route…

Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski, Si la route m’était contée. Un autre regard sur la route et les mobilités durables, 2007.

Benjamin Pradel

Ce compte-rendu a été publié dans la revue Pouvoirs Locaux n°74. La rédaction d’EspacesTemps.net remercie Pouvoirs Locaux pour l’autorisation de publication de cet article.

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Ils remettent ça. Après Si la ville m’était contée, en 2005, Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski, respectivement économiste et géographe — et nomades-flâneurs sans état d’âme —, reprennent leur exercice de style avec Si la route m’était contée. Les deux auteurs, amis dans la vie, ont trouvé un style bien à eux, à la fois hétéroclite dans la forme et homogène sur le fond. Cette introduction à la route propose un état des lieux, des clés de lecture et des conseils pour redécouvrir et réévaluer le chemin et la route, ce qui fait le trajet et le voyage, face aux nouveaux enjeux du 21e siècle.

La route, un sous-bassement à la mobilité.

Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski proposent de découvrir la route sous trois angles d’approches imbriqués : la route comme microcosme social avec ses peuples, ses codes, ses usages et ses temps propres ; la route comme objet avec ses structures, ses techniques, ses façonneurs ; la route comme trajet enfin, métaphore du voyage et du périple. La route a une triple histoire depuis que tous les chemins mènent à Rome jusqu’à ce que les autoroutes nous apprennent juste à passer les nôtres, à oublier le trajet, à fermer les yeux sur le voyage, à ne considérer que les points d’arrivée et de départ. Ce n’est plus la route qui est admirée et entretenue, mais la mobilité et la vitesse qu’elle supporte et qui deviennent des valeurs en soi, élevées au rang de mode un-livre-qui-tient-la-routehellip-1de vie. Car le réseau français, de l’autoroute au chemin communal, en innervant l’espace, cristallise et supporte les recompositions des territoires, des rythmes et des modes de vie remaniés par la vitesse.

La route n’est plus qu’un soubassement à la mobilité. Concurrencée par l’avion ou le Tgv, elle semble avoir perdu de sa superbe et s’affaiblit — s’affadit ? — sous le détournement du regard collectif du support vers le flux, du paysage vers l’habitacle, du voyage vers la vitesse, du réel sentier de terre vers le virtuel backbone Internet. Les temps changent et la route est au centre de ces mutations. Elle doit faire face à de nouvelles évolutions — « l’État brade la route » (p. 17) —, un nouveau contexte — « les nouvelles formes de mobilité » (p. 31) —, de nouvelles pratiques — « le tourisme urbain » (p. 37) — et de nouveaux impacts — « pollution et nuisances » (p. 40). Ainsi chahutée mais toujours objet et sujet du voyage, la route doit continuer de raconter et d’être racontée sur le mode du sensible, mais avec un regard neuf, conscient des multiples enjeux qu’elle supporte.

Il faut alors prendre le temps de « faire étape » et de contempler la route sous ses différents angles : en la traversant, en la longeant, en l’empruntant, en ralentissant pour la re-découvrir. Il faut comprendre la route à la fois en prenant en compte la vision du mobile en action, celle de l’immobile qui le regarde passer, celle de celui qui ne s’en laisse plus conter, celle enfin de celui qui ne la verra jamais. Les deux auteurs proposent ainsi de « changer de regard » sur la route et ses protagonistes pour construire une mobilité durable, consciencieuse et pragmatique, pour redonner au trajet une épaisseur sensible et à la route une identité moderne afin de mieux la comprendre et lui « construire un nouvel avenir » (p. 209).

Prise de conscience.

Mais attention, si certains passages exposent des problématiques relevant de travaux académiques, Si la route m’était contée est avant tout grand public, proche du lecteur dans l’écriture et la mise en forme. Il propose une vision kaléidoscopique de la route qui se retrouve dans la mise en page avec plus de deux cents titres et sous-titres, des paragraphes courts parfois inégaux, des témoignages divers (un ouvrier immigré, une prostituée, un facteur, etc.) et des correspondances épistolaires, qui font parfois sourire, entre les deux auteurs partis en vadrouille. L’ouvrage ressemble à une mini encyclopédie impertinente, à un abécédaire engagé. Si l’éclatement formel de l’écriture peut laisser perplexe au premier abord, le mode d’emploi se découvre au fur et à mesure de la lecture qui gagne à ne pas être linéaire.

Entre expériences personnelles, chiffres hétéroclites — saviez-vous que la somme des « écosystèmes de bord de route » est supérieure en surface aux parcs régionaux français ? — propositions diverses pour changer notre rapport à la route, chacun y trouvera quelque chose, un témoignage pour comprendre, une idée pour débattre, une réponse à une question. Le livre est lui-même une « route » que le lecteur peut emprunter de diverses manières, par ses chemins de traverse ou ses voies tracées par les chapitres, chacun à sa propre manière nous diraient peut-être les auteurs. Ces derniers sont d’ailleurs très présents. Ils impriment une cadence et prennent régulièrement à parti le lecteur. Ils l’enjoignent à se « mettre en route » (p. xiv) pour déboucher sur la préface de Xavier Emmanuelli, de s’équiper de « bonnes chaussures » (p. xxii), de « ne pas suivre les guides » (p. xxiii) mais de les suivre eux — et lui proposent une bonne dizaine de fois des directions, des conseils, des méthodes… Si ce style pèse parfois sur la lecture que l’on aimerait plus fluide, il n’enlève rien à la sympathie et à la reconnaissance que peut éprouver le lecteur à l’égard des auteurs, de leurs expériences et de leur vision sensible de la route. Cette sympathie se transforme très vite par la suite en sentiment propre à une prise de conscience. Ils ont alors atteint leur but, investir le champ des représentations collectives de la route, en faire le tour et y distiller une manière de voir sensible et multidimensionnelle pour opérer un glissement du regard du lecteur.

Force de propositions.

Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski sont des conteurs qui tentent à la fois de re-narrer la route tout en racontant leur propre route, en s’y dévoilant régulièrement. Trop peut-être pour certains, qui ne s’identifieront pas forcément au style de vie qui semble transparaître à travers certaines anecdotes teintées de nostalgie. D’ailleurs, dès la douzième page, il faut pouvoir se positionner vis-à-vis d’une série de « si comme nous… » pour savoir si l’on est « mûr pour partir à l’assaut de ce petit ouvrage ». Ainsi, le non-conducteur pourra se sentir déboussolé dès le début face à ces globe-trotters modernes qui s’émerveillent devant le Tour de France « même si Yvette Horner n’est plus là… » (p. 174) tout en jugeant que « les cabas à roulette ont été remis au goût du jour par des bobos en mal d’authentique » (p. 66). L’ouvrage ressemble alors à une boîte de chocolat aux parfums inégaux, un mélange parfois bancal, mais qui dans l’ensemble « tient la route » pour celui qui souhaite se laisser porter comme pour celui qui y cherche des clés de compréhension claires.

Il faut arriver à la fin pour que, forts de leurs connaissances empiriques, les auteurs finissent par tomber le masque de conteur et deviennent force de proposition : fixons des objectifs pour la route en intégrant le développement durable dans ses composantes écologiques, économiques et sociales, travaillons les technologies propres, valorisons les mobilités douces, renouvelons les méthodes et les outils de compréhension et d’organisation de la mobilité grâce à la recherche. Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski n’ont donc pas écrit un ouvrage proprement académique, mais n’ont pas non plus totalement vulgarisé leur propos. Ils posent un regard plein d’expériences et d’étonnements, un regard d’entomologiste de la route qui n’apprendra pas grand-chose aux spécialistes des questions de mobilité mais qui, pour certains, fondra dans la bouche comme une madeleine de Proust et pour d’autres dessinera de nouveaux modes d’action et construira un nouveau regard sur ce qui reste le meilleur moyen de s’évader.

Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski, Si la route m’était contée. Un autre regard sur la route et les mobilités durables, Paris, Eyrolles, 2007.

Résumé

Ils remettent ça. Après Si la ville m’était contée, en 2005, Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski, respectivement économiste et géographe — et nomades-flâneurs sans état d’âme —, reprennent leur exercice de style avec Si la route m’était contée. Les deux auteurs, amis dans la vie, ont trouvé un style bien à eux, à la fois […]

Benjamin Pradel

Doctorant en urbanisme et aménagement du territoire à l’Université de Paris–Est, au Laboratoire Ville Mobilité Transports (Inrets-Enpc-Umlv). Il prépare une thèse sur les espaces événementiels et les centralités sociales : enjeux urbanistiques des usages collectifs de l’espace public, sous la direction de François Ascher et de Francis Godard.

Pour faire référence à cet article

Benjamin Pradel, "Un livre qui tient la route…", EspacesTemps.net, Livres, 24.09.2007
https://www.espacestemps.net/articles/un-livre-qui-tient-la-route/