Lorsque les lieux communs deviennent des lieux de savoir.

Sylvain Allemand, René-Éric Dagorn, Olivier Vilaça, La géographie contemporaine, 2005.

Cristina D’Alessandro-Scarpari Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Image1Ce que la géographie est et ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle a été et ce qu’elle sera, ce qu’elle est ici et ce qu’elle est ailleurs : voici les questions que le géographe se pose lorsqu’il est sur le terrain ou lorsqu’il côtoie des scientifiques appartenant à d’autres disciplines, en lisant ou en participant à des conférences ou lorsqu’une crise existentielle le plonge dans des questionnements du genre « quel est le sens de mon travail ? » ou encore dans des attitudes défaitistes comme « à quoi bon, de toutes les façons je ne vais pas refaire le monde… ». Qui parmi les géographes n’a pas dû faire face à un moment ou à un autre, dans un restaurant ou dans la rue, à des questions du genre : « mais au fait c’est quoi la géographie ? » ou bien « dans la pratique, que faites-vous ? ». Cela peut être frustrant, inutile ou ennuyant, énervant ou comique, mais l’échange peut devenir beaucoup plus intéressant lorsque l’interlocuteur explicite ce qu’est la géographie et ce à quoi elle sert de son point de vue. Les réponses peuvent être fort nombreuses et différentes les unes des autres.

Face è cette panoplie, on peut décider de rejeter le tout en bloc, au nom d’une suprématie du savoir scientifique sur celui des profanes. Mais on peut aussi prendre ces affirmations au sérieux et se demander d’où elles viennent, comment elles se justifient, si elles sont plus ou moins fiables et quels sont éventuellement les arguments utiles à les contrecarrer, car « toutes les idées reçues ne sont pas forcément fausses » (p. 17). Voici la posture qui a été adoptée lors de la conception et de l’écriture de La géographie contemporaine. Il faut préciser que cette entreprise n’est pas un fait isolé : elle se situe à l’intérieur de la collection « Idées reçues », où d’autres ouvrages abordent les thèmes les plus divers (l’Islam, l’intégration, la mondialisation, les banlieues, l’Amérique, l’Algérie et bien d’autres sujets) précisément sous l’angle des lieux communs qu’ils colportent. La géographie contemporaine est un exemple réussi, qui montre combien l’exercice peut être intéressant. Ce genre d’investigation, en effet, peut permettre de dégager une vision critique et dynamique d’un savoir, surtout s’il est question d’une discipline institutionnalisée, sans pour autant renoncer en rien à la scientificité ni au niveau universitaire des connaissances.

Dans le cas précis qui nous concerne ici, celui de l’ouvrage portant sur la géographie actuelle, le but est particulièrement bien atteint aussi grâce aux auteurs du texte. Tous trois ont en commun l’enseignement dans le cadre des séminaires « Enjeux politiques de la géographie » à Institut d’Études Politiques de Paris, qui a sans doute contribué à dégager certaines des réflexions contenues dans l’ouvrage ou qui a occasionné des lectures inspiratrices, ou encore a permis au texte de prendre cette forme. Mais, au-delà de la conjoncture qui leur fait partager la même aventure intellectuelle, les trois scientifiques, bien que différents l’un de l’autre, partagent une vision enthousiaste, réaliste et constructive de la géographie humaine contemporaine, nullement limitée aux frontières de l’Hexagone ou aux cantonnements disciplinaires. Si Sylvain Allemand ne se définit pas comme géographe, puisqu’il se consacre depuis des années au journalisme scientifique, il a certainement une « sensibilité géographique », qui provient de la fréquentation des textes, mais aussi du travail conjoint avec les géographes (Allemand, Ascher, Lévy (dir.), 2005) et il fait preuve d’un questionnement sur le monde contemporain et ses dynamiques qui dépasse les limites disciplinaires et d’un souci de réflexion théorique qui traverse les sciences sociales.

René-Eric Dagorn est géographe, mais ses travaux et ses enseignements utilisent amplement l’histoire, la sociologie et la philosophie ; ses publications portent sur la mondialisation en tant que phénomène géographique majeur de l’époque contemporaine, mais un penchant théorique sur les savoirs géographiques et leurs modalités de constitution est une constante à l’intérieur de sa production. Olivier Vilaça est lui aussi géographe et ses travaux font preuve d’une investigation de plusieurs facettes du monde contemporain : le Sida, l’espace européen, les nouvelles technologies, la mondialisation et la société-Monde, ces investigations n’étant pas dépourvues d’une préoccupation constante autour du devenir des espaces du monde et de la performance des outils intellectuels qui les explorent.

Un mouvement d’envergure internationale.

Ces trois jeunes scientifiques partagent donc une même vision de la géographie contemporaine, en tant que science sociale qui étudie les espaces et les dynamiques spatiales du social. Ils montent qu’il s’agit certes d’une « nouvelle géographie », au moins en ce qui concerne le monde francophone, assez différente de ce que la tradition disciplinaire a véhiculé pendant plus d’un siècle (en France), attentive aux processus et aux transformations, plus qu’aux permanences ou aux résultats. Cet ouvrage peut s’inscrire parmi les créations originales qui découlent de cette posture intellectuelle, parmi lesquelles on peut citer le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés de Jacques Lévy et Michel Lussault (Lévy, Lussault, 2003).

La structure du texte s’explique par la pensée qui l’inspire. Les idées reçues sont divisées en trois groupes : celles sur la discipline, celle sur les objets et celle sur les enjeux de société. Il n’est donc pas question de distinguer la géographie humaine de la géographie physique, ou de séparer les typologies spatiales (la ville, la frontière) des phénomènes (les risques) ou des outils heuristiques (le paysage), car ils sont tous des objets géographiques à part entière. La géographie s’intéressant au monde contemporain et aux dynamiques les plus récentes, les débats les plus actuels et ceux qui font la une des médias y figurent parmi les enjeux de société : qu’il s’agisse de l’entrée de la Turquie dans l’Europe, de la délocalisation ou des changements climatiques, car la distinction entre le politique, l’économique et le physique ne se justifie plus guère.

Cet ouvrage est donc convaincant : bien qu’écrit à six mains, il fait preuve de grande cohérence et d’homogénéité. Sans banaliser les concepts et sans renoncer à la rigueur de l’argumentation, il est accessible à un public de non-spécialistes et agréable à la lecture. Les 114 pages du texte (si on exclut les annexes) montrent une capacité de synthèse et concision, surtout pour ce qui est de la restitution en quelques lignes de l’apport fondamental d’ouvrages importants : que l’on pense à La Galaxie Internet de Manuel Castells (2001) (pp. 94-95) ou à la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington, qui rend compte aussi des interprétations postérieures et des critiques (pp. 75-77). À côté des géographes du passé, Paul Vidal de la Blache, Elisée Reclus, mais aussi Max Sorre et Raoul Blanchard, nous avons pu constater avec plaisir que les ouvrages les plus récents y sont cités et utilisés : c’est le cas du livre de Luc Gwiadzdzinski, La nuit, dernière frontière de la ville, publié il y a seulement quelques mois (Gwiadzdzinski, 2005). Les publications de ce type n’ont-elles pas aussi parmi les autres finalités, celle d’informer le lecteur des dernières parutions portant sur le domaine et d’en rendre compte ?

Des éléments de critique.

Néanmoins, des affirmations telles que « il est vrai que la carte est l’outil privilégié des géographes […]. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’elle soit le seul dont ils disposent, ni qu’ils ne peuvent pas s’en passer, car il est fréquent de trouver des ouvrages de géographie qui n’en contiennent aucune » (p. 27) nous posent problème, malgré la nuance, car cette primauté accordée à l’outil cartographique escamote des contextes, des situations ou des sociétés pour lesquels d’autres instruments sont mieux aptes à véhiculer le savoir géographique. C’est le cas qui est offert par les géographes africanistes, faisant du terrain en Afrique sub-saharienne et montrant que la photographie peut se révéler bien plus performante que la carte (D’Alessandro-Scarpari, 2005). La thèse de Paul Pélissier montre que pour l’étude des dynamiques spatiales complexes, telles que celles des sociétés agraires sénégalaises, les schémas et les photographies montrent bien mieux que les cartes comment ces sociétés transforment les espaces dans lesquels elles vivent (Pélissier, 1966). La chorématique de Roger Brunet prolonge une réflexion qui reste implicite chez Pélissier (Brunet, 1997) en montrant que pour le géographe la cartographie présente des limites non seulement iconographiques (pour illustrer les phénomènes) mais surtout analytiques (pour étudier et expliquer les dynamiques).

Il en est de même un peu plus loin. « La géographie pouvait apparaître comme une science naturelle tant que l’espace des sociétés semblait permanent et immobile. Les sociétés fortement rurales reproduisaient des espaces quasi-identiques de génération en génération […]. Cette position n’est bien sûr plus tenable aujourd’hui : dans des sociétés complexes, qui modifient leur propre espace à très grande vitesse, le point de départ explicatif ne peut plus être la nature » (p. 35). La conviction que les sociétés rurales transforment peu et lentement l’espace et que celles du passé ont produit des espaces moins complexes par rapport aux capacités de transformation et à la vitesse atteinte par les sociétés contemporaines, n’est-elle pas aussi une idée reçue ancrée dans l’imaginaire des géographes ? Combien de spécialistes de l’Afrique sub-saharienne ou de l’Asie (que l’on songe à Paul Pélissier ou Pierre Gourou) ont montré par leurs travaux que des sociétés rurales non occidentales, tels que les Sérères au Sénégal ou les habitants du delta du Tonkin, ont pu donner lieu à des géographies et à des espaces hautement complexes ? Ceci étant nous cédons à la fascination, lorsque les auteurs en arrivent à affirmer qu’Élisée Reclus « est l’un des premiers à être capable de penser en termes de “système” » (p. 40) : le fait de le dire en ces termes constitue une ouverture intéressante sur d’autres explorations autour de la notion de système et de ses usages.

L’image de la géographie qui ressort de la lecture de cet ouvrage est celle d’une discipline scientifique actuelle et intéressante, ayant ses propres spécificités par rapport aux autres sciences sociales, pour autant en phase avec les travaux qu’elles produisent ; il s’agit aussi d’« une science sociale particulièrement utile pour comprendre la société et le monde contemporain » (p. 5).

Sylvain Allemand, René-Éric Dagorn, Olivier Vilaça, La géographie contemporaine, Le Cavalier Bleu Éditions, coll. « Idées reçues », Paris, 2005. 126 pages. 9 euros.

Bibliographie

Sylvain Allemand, François Ascher, Jacques Lévy (dir.), Le sens du mouvement. Modernité et mobilités dans les sociétés urbaines contemporaines, Belin, Paris, 2005.

Roger Brunet, Champs & contrechamps. Raisons de géographe, Belin, Paris, 1997.

Manuel Castells, La Galaxie Internet, Fayard, Paris, 2001.

Cristina D’Alessandro-Scarpari, Géographes en brousse, L’Harmattan, Paris, 2005.

Luc Gwiadzdzinski, La nuit, dernière frontière de la ville, Éditions de L’Aube, La Tour d’Aigues, 2005.

Jacques Lévy, Michel Lussault (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés, Belin, Paris, 2003.

Paul Pélissier, Les paysans du Sénégal. Les civilisations agraires du Cayor à la Casamance, Imprimerie Fabrègue, Saint-Yrieix, 1966.

Résumé

Ce que la géographie est et ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle a été et ce qu’elle sera, ce qu’elle est ici et ce qu’elle est ailleurs : voici les questions que le géographe se pose lorsqu’il est sur le terrain ou lorsqu’il côtoie des scientifiques appartenant à d’autres disciplines, en lisant ou en participant […]

Cristina D’Alessandro-Scarpari

Après un doctorat en géographie humaine à l'Université François Rabelais de Tours et une recherche postdoctorale à la West Virginia University (États-Unis), elle est enseignante à l’Institut des Sciences Politiques de Paris et chercheuse contractuelle à la Msh de Tours. Sa spécialité est la géographie humaine de l'Afrique subsaharienne. Elle s'intéresse tout particulièrement à l’étude géographique des situations problématiques (protection environnementale transfrontalière, usages des outils visuels et impérialisme digital, géographie des massacres) et aux enjeux théoriques dans les sciences sociales. Elle est l’auteure de Géographes en brousse, (2005, L’Harmattan) et le coéditrice de l’ouvrage Espaces, savoirs et incertitudes (Ibis Press). Elle travaille dans l’équipe administrative d’EspacesTemps.net.

Pour faire référence à cet article

Cristina D’Alessandro-Scarpari, "Lorsque les lieux communs deviennent des lieux de savoir.", EspacesTemps.net, Livres, 27.11.2005
https://www.espacestemps.net/articles/lorsque-les-lieux-communs-deviennent-des-lieux-de-savoir/