Tourisme, géographie et sociétés : quelle rencontre !

Mimoun Hillali, Le tourisme international vu du Sud, Presses de l’Université de Québec, 2003.

Olivier Lazzarotti Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Quelles relations peuvent exister entre un touriste qui pratique le monde, un géographe qui le pense et un professeur qui l’enseigne ? Voilà une question sur laquelle la lecture du livre de Mimoun Hillali invite, sans le dire expressément, à se pencher. De fait, si la thèse de Mohamed Berriane (1992) révélait au grand jour l’existence d’un « tourisme national » en même temps que ses effets sur la société marocaine, celle de Mimoun Hillali (2003) pousse encore, et ailleurs, l’avantage : elle installe le tourisme comme entrée de choix dans la problématique des rencontres humaines, posée à partir de leurs dimensions géographiques, certes, mais ouverte à toutes les autres. Voilà donc une décennie qui atteste autant de la dynamique de la science géographique au Maroc que de sa pertinence intellectuelle ; autant aussi que de leurs apports à l’ensemble des scientifiques.

De fait, ce « tourisme international vu du Sud » est tout entier porté par son esprit d’ouverture, d’interrogations critiques et de doutes humains. Car l’étude n’est pas celle d’un tourisme pris comme celle d’un phénomène invariable « confronté » à une société tout aussi « figée » et qui pourrait, à l’occasion, se jouer sur le ton de la déploration pleurnicharde. Sa recherche porte plutôt sur l’interactivité constante qui anime la relation des touristes aux sociétés qui le reçoivent, quand elles ne l’appellent pas. C’est de transformation réciproque dont il est question, tout autant que de ses enjeux. Car ce qui est en cause dans son propos est bien cette relation-là qui fait très exactement l’essence du tourisme et qui ne peut être bien comprise que comme dynamique réciproque, soit à double sens : la rencontre dans un lieu précis de deux habitants pris comme eux-mêmes, mais aussi porteurs des traits des mondes dont ils sont. Or, il n’est peut-être pas de problème plus ardu ni de tâche plus disputée pour la science que l’analyse des interrelations humaines, mais également pas de projet plus impératif ni plus urgent, en particulier dès que l’on prend conscience que « toute rencontre n’est pas rencontre interhumaine », pour peu que l’on veuille bien suivre Françoise Dolto (1985, p. 194) ou bien même l’expérience courante de chacun, fût-il sociologue. Autrement dit, qu’est-ce qui conditionne la rencontre entre deux hommes, qu’est-ce qui s’y joue et comment ? Quelle est la part du rationnel et du conscient, et laquelle ? Quelle est celle de l’inconscient, s’il y en a, et comment, alors, en parler ? Et comment, en travaillant sur le tourisme, pratique de la rencontre s’il en est, ne pas saisir, tout à la fois, cette magnifique occasion de poser la question en même temps qu’une opportunité d’analyse d’une incroyable richesse ? Et comment, à partir du tourisme, ne pas imaginer les bases d’une ambition plus globale ?

Avec la notion de « différentiel » (Équipe Mit, 2002) le rapport de différence entre les hommes et les lieux, la science géographique s’est donné un outil d’analyse et de compréhension particulièrement efficace. De fait, les pratiques touristiques le révèlent autant, du reste, qu’elles l’alimentent. De son côté, le travail de Mimoun Hillali participe à en définir le contenu tout autant qu’à en analyser les modalités et le contenu : quels termes s’immiscent, parfois même à l’insu des protagonistes, au cœur même de ce type de rencontres engendré par le tourisme ?

Comme ceux de la rencontre de deux mondes, quitte à être celle des « Élus » face au « Éprouvés » selon les mots mêmes du chapitre 1 de l’auteur (2002, p. 25). Et voilà une des dimensions qui participent, selon des modalités amplement variables, à faire du tourisme cette « rencontre programmée entre inconnus » (p. 59). Il faut comprendre que si les hommes qui se rencontrent ne se connaissent pas eux-mêmes, c’est-à-dire par l’expérience d’un face-à-face personnel, la rencontre qu’ils font l’un de l’autre convoque des éléments connus l’un de l’autre. Géographiquement, c’est le monde d’où l’autre arrive (Lazzarotti, 2000), jamais totalement inconnu et toujours plus ou moins imaginairement représenté. Cette représentation peut être inspirée, entre autres, par la perspective géopolitique, analysée comme relation dite « Nord-Sud », même si cette formulation est de moins en moins la meilleure. L’auteur développe alors et remonte à la racine de la situation : il montre comment le choix du tourisme comme l’un des moteurs de leur développement réfléchit, pour certains, le choix d’un libéralisme plus ou moins commandé par l’absence de pétrole et, pour d’autres, le résultat de la lutte d’influence pour l’espace que se sont livrés, en leur temps, les États-Unis et l’Urss.

Complémentaire, le chapitre 2 explore alors comment la rencontre touristique met en jeu, à travers les termes de l’« environnement », des données physiques, certes, mais aussi sociales, scientifiques, culturelles, voire identitaires. Dans de telles perspectives, Mimoun Hillali peut alors avec raison demander si l’argument du « durable » vaut comme tentative de « moralisation », si besoin était, des rapports sociaux qu’engagent le tourisme ou, plutôt, compte comme démarche marketing.

Puis, avec le chapitre 3, il convoque l’histoire comme autre dimension et autre enjeu de cette rencontre du tourisme ? Dans ce cas précis, elle est celle d’une mer différemment mais toujours traversée, ce que le tourisme, entre autres, prolonge et incarne aujourd’hui. Cela dit, un tel mouvement ne se saisit pleinement que dans la relativité de sa portée et de ses enjeux. Car le fait de l’histoire, c’est aussi le sens variable du déplacement, donc de la rencontre pour les uns et les autres : « voyage d’agrément », du Nord vers le Sud ; « voyage d’impécuniosité » du Sud vers le Nord (p. 147).

La quatrième et dernière partie de l’ouvrage nous a semblé, paradoxalement, la moins stimulante. Dans une étude croisée, sans doute assez « technique », des « espaces culturels » et des « espaces touristiques », l’auteur soulève avec beaucoup de pertinence les problèmes de « culture », de « tradition » et de « patrimoine ». Mais ses analyses spatiales, tout à fait admissibles au demeurant, paraissent plus conventionnelles, tant en fonction des chapitres précédents que des typologies les plus répandues en la matière. Ainsi, la classification du patrimoine en fonction du tourisme ne croise pas les deux phénomènes, mais décline des catégories plus ou mois arbitraires et convenues (patrimoine à caractère spirituel, historique, etc., p. 176).

Malgré ces réserves, on comprendra que l’intérêt de ce travail dépasse largement son propre sujet, et c’est en cela qu’il est, stricto sensu, remarquable. Car une telle réflexion tranche largement avec les « classiques » du genre, par l’orientation de ses choix intellectuels fondamentaux.

Elle porte, d’une part, sur celui de l’interactionnisme, qui se révèle ici particulièrement fécond, même si l’auteur aurait pu encore mieux valoriser l’avantage : en rebondissant, par exemple, sur les pratiques de ces hommes et de ces femmes, Résidents Marocains à l’Étrangers, de retour au Maroc le temps de leurs vacances. Car ils transfèrent, à l’occasion, des pratiques acquises en Europe, par exemple.

Elle développe, de l’autre, le parti la relativité et de ses multiples croisements possibles : chercheur marocain, enseignant à Tanger, géographe diplômé de l’université de Liège en Belgique et auteur publié au Québec, un Français pouvait bien espérer trouver son compte de perspectives et un mot à en dire. Car, à multiplier les « déplacements », on finit par se rendre compte à quel point le tourisme est un champ qui fait « levier » : du coup et vue d’ici, cette étude se présente comme celle du monde, abordée à partir de la problématique Nord-Sud, singulièrement européano-maghrébine tout autant que maghrébo-européenne, à partir du tourisme.

S’ajoute aux deux précédentes l’entrée par la réflexivité. S’inscrivant dans une logique résolument scientifique au risque d’une « socio-philosophie » (p. 15), l’auteur en cultive l’intérêt autant qu’il en limite, autant que faire ce peut, les critiques. Doutes et mises en avant d’analyses et d’interprétations constamment problématisées participent à donner à ce texte, servi par une maîtrise véritablement subtile de la langue, un constant esprit d’ouverture. Dans ce prolongement, l’auteur s’interroge lui-même et interroge la science qu’il sert et qui lui sert à la manière d’un outil au service d’une pensée. Ce faisant, il situe aussi le chercheur dans sa pleine portée politique, en montre les enjeux et se situe lui-même comme chercheur dans cette perspective. En affirmant le primat du savoir scientifique et de la raison, il définit encore les conditions d’une vie collective démocratique pour l’opposer aux intégrismes, religieux et politiques définis, entre autres, par « l’élitisme qui se transmet par héritage et où le nom prime souvent sur le diplôme » (p. 102), autant que comme ce « sadisme économique nommé ultralibéralisme » (p. 208) et qui sont, finalement, autant de manière de contrôler les modalités et les résultats des rencontres interhumaines. Et si une telle remarque peut paraître rebattue dans un pays comme le nôtre, ce qui n’est pas sûr du reste, il n’est pas évident qu’elle paraisse aussi banale et anodine dans d’autres…

Finalement, l’analyse de Mimoun Hillali est aussi riche de son « indéterminisme ». La rencontre entre les peuples qui se joue avec le tourisme produit toujours ses effets, mais on ne saurait jamais dire lesquels (p. 217) : « Le tourisme, répétons-le, forme ou réforme, transforme ou déforme, sans jamais indiquer à l’avance ni la direction à prendre ni le terminus à atteindre. C’est pourquoi il est temps de bien l’orienter en balisant son futur parcours. » Autrement dit, sa nature et ses conséquences dépendent, aussi, de ceux-là mêmes qui l’opèrent, au-delà des « pratiques de duperies » (p. 206), en deçà de ses « sentiments inavoués » (p. 207). Or, le comportement des touristes et de ceux qui les accueillent n’est jamais donné.

Et c’est donc logiquement que les travaux scientifiques tout autant que les paroles des enseignants se croisent. De fait, par ses mots, l’auteur agit sur la matière qu’il traite et, par elle, sur les esprits de tous et de chacun. En l’occurrence, Mimoun Hillali, scientifique, est aussi un militant. Comme tel, il cerne les traits d’un tourisme éthique, dont on sent bien qu’il engage, au-delà des pratiques touristiques, mais aussi à travers elles, l’humanité de l’homme dans ce qui lui semble la voie de la tolérance, de la paix c’est-à-dire, et en un mot, du progrès.

Et l’on comprend ici toute la cohérence et l’intérêt de la démarche de cet homme, dans son effort de « clarification », par l’analyse scientifique, des données humaines de la rencontre en général, donc de la rencontre touristique, en particulier (p. 61). Et l’on peut espérer, avec lui, que cette voie d’un « idéalisme réconfortant » ne soit pas celle d’une « utopie déconcertante » (p. 212).

Et si l’on doit laisser la validation de cette hypothèse aux convictions de chacun, ce livre n’en rappelle pas moins que la rencontre entre le tourisme, la science et les scientifiques, à l’occasion touristes eux-mêmes, est une réalité dont la portée peut être tout, sauf anodine…

Mimoun Hillali, Le tourisme international vu du Sud. Essai sur la problématique du tourisme dans les pays du Sud. Sainte-Foy, Coll. Tourisme, Presses de l’Université de Québec, 2003. 228 pages, 38 euros.

Bibliographie

Mohamed Bériane, Tourisme national et migrations de loisirs au Maroc (Étude géographique). Université Mohamed 5, Série : thèses et mémoires, 16, Publications de la faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Rabat, 1993.

Françoise Dolto, « La rencontre, la communication interhumaine et le transfert dans la psychanalyse des psychotiques », in Le cas Dominique, Paris, Le Seuil, Coll. Points, 1985.

Mimoun Hillali, Le tourisme international vu du Sud. Essai sur la problématique du tourisme dans les pays du Sud. Sainte-Foy, Coll. Tourisme, Presses de l’Université de Québec, 2003.

Olivier Lazzarotti, « Regards croisés sur Morienval », in Oise, Autrement, coll. France, n°20, août 2000.

Équipe Mit, Tourismes 1, Lieux communs, Paris, Belin, 2002.

Alfred Schütz, L’étranger, Paris, éd. Allia, [1966], 2003.

Résumé

Quelles relations peuvent exister entre un touriste qui pratique le monde, un géographe qui le pense et un professeur qui l’enseigne ? Voilà une question sur laquelle la lecture du livre de Mimoun Hillali invite, sans le dire expressément, à se pencher. De fait, si la thèse de Mohamed Berriane (1992) révélait au grand jour […]

Olivier Lazzarotti

Professeur de Géographie à l’Université de Picardie Jules-Verne. Après avoir travaillé sur les loisirs périurbains, le tourisme et les relations entre le tourisme et le patrimoine, il oriente ses recherches autour d’une approche existentielle et politique de la géographie par le concept d’habiter. Parmi ses publications les plus récentes : « Lhorizon géographique, entre continu et discontinu », The Canadian Geographer / Le Géographe canadien, vol. 49 (2), juin 2005, pp. 140-154. « Franz Schubert était-il viennois ? », Annales de Géographie , n°638-639, juillet-octobre 2004, pp. 425-444. Participation à l’ouvrage Équipe Mit, Tourismes 1, lieux communs. Paris, Belin, 2002. « Tourisme et patrimoine : Ad augusta per angustia » Annales de Géographie, n°629, janvier-février 2003, pp. 91-110.

Pour faire référence à cet article

Olivier Lazzarotti, "Tourisme, géographie et sociétés : quelle rencontre !", EspacesTemps.net, Livres, 12.10.2005
https://www.espacestemps.net/articles/tourisme-geographie-et-societes-quelle-rencontre/