Théâtraliser l’espace.

Sarah Berhnardt à la pointe des Poulains, une mise en scène contrariée.

Frédéric Damato

Dans les espaces naturels protégés du littoral et tout particulièrement dans les sites à point de vue (pointe, falaise, côte rocheuse, îlot), la gestion de la fréquentation touristique reste un enjeu majeur d’aménagement pour les organismes propriétaires, comme le Conservatoire du littoral et des rivages lacustres. Elle passe généralement par la planification de l’accueil du public, la canalisation de la fréquentation, la restriction des usages, la mise en défens des secteurs les plus « dégradés » ou en voie de réhabilitation, le recul des accès au site. Dans le cas de la pointe des Poulains, au delà de ces principes de gestion orientés vers la restauration et la protection du patrimoine naturel et paysager, le projet d’aménagement qui vient récemment d’être achevé (2000-2006) a aussi entrepris de valoriser le patrimoine culturel (bâtiments, jardins, belvédère) en s’appuyant sur l’histoire du site jusqu’à présent occultée (Damato, 2009).

Le plan de gestion ambitionne de mettre en scène la mémoire de Sarah Bernhardt — qui acheta la pointe des Poulains à la fin du 19e siècle et la transforma en lieu de villégiature estivale — afin d’apporter au site une plus-value incontestable. Un scénario de visite a été établi. Il doit permettre aux touristes de redécouvrir ce territoire côtier, en particulier la pointe jusque-là fermée au public, par le tracé d’un nouveau cheminement qui repose sur l’évocation de la tragédienne à la manière d’une pièce de théâtre. Pour convaincre les touristes d’emprunter l’itinéraire de visite balisé, l’organisme en charge du site a aussi eu recours à la carte.

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Mise en scène.

Ce document promotionnel édité par le Conservatoire du littoral se compose principalement d’une carte à grande échelle, ou plan (approximativement au 1/5000e), sur laquelle sont superposés des photographies et commentaires destinés à guider les visiteurs dans leur découverte du site. Ce qui est original dans la conception et la réalisation de la carte tout comme dans l’aménagement de l’espace cartographié, c’est le recours à la métaphore théâtrale. Le traitement de l’espace est pensé comme une pièce de théâtre destinée à être joué par les visiteurs eux-mêmes (les acteurs), dans un espace délimité (la scène), dans un temps limité (celui de la visite). Le cartographe semble avoir tenu compte de ces contraintes proprement théâtrales. Le visiteur-spectateur (« Laissez-vous absorber par ce spectacle grandeur nature »), destinataire du message de la carte, devient complice de la mise en scène de l’espace visité.

Décor.

Le fond de la carte peut être comparé au décor d’une pièce de théâtre. Il délimite la pointe proprement dite, qui est reliée par un tombolo à l’îlot des Poulains (c’est le lieu de l’action). L’artiste-cartographe a pris l’initiative de dessiner les nombreux rochers (peulenn en breton, traduit maladroitement en poulains) qui jalonnent la côte à falaise, d’utiliser des nuances de vert, clair pour représenter les pelouses et landes littorales, foncé pour les haies de tamaris, du noir pour matérialiser les fonds marins tapissés d’algues. C’est le principe de la vraisemblance. Le fond, pensé comme un décor peint, doit rester crédible pour permettre aux touristes de se repérer et se projeter dans l’espace visité. Les informations portant sur le patrimoine « naturel » sont inexistantes (ni légende, ni texte, ni photographie). L’objectif du cartographe est de planter le décor romantique de la côte-spectacle, une esthétique proche du Sublime, où est banni toute présence humaine. Selon le principe de la bienséance, le cartographe attenue tout ce qui pourrait être de nature à choquer le visiteur-spectateur. Les nombreux chemins d’accès, hérités d’une fréquentation touristique autrefois diffuse et mobile, où les visiteurs essayaient d’épuiser toutes les possibilités de vision, en particulier sur l’îlot, sont discrètement indiqués en blanc.

Intrigue.

La deuxième couche (le thème) précise le déroulement de l’action spatiale. Elle s’inspire de l’action dramatique pour faire progresser la visite du site (l’intrigue), d’un point de départ (une situation initiale), c’est-à-dire le parking, à un lieu d’arrivée (le phare des Poulains), qui en constitue le dénouement. L’itinéraire de la visite (flèche verte à sens unique), en référence à l’action théâtrale, est organisé autour de quatre temps forts clairement annoncés à renfort de textes et de photographies. Les textes ou énonciations du cartographe peuvent être comparés à des didascalies qui découpent la visite en plusieurs étapes et oriente la mise en scène des lieux visités.

À partir du parking, réaménagé à 250 mètres en arrière de la pointe, le visiteur doit se rendre à la villa Lysiane1 : c’est l’exposition ou acte I. Ce moment du lieu précise aux touristes l’organisation et le fonctionnement du site, son histoire à travers Sarah Bernhardt, et fournit les renseignements nécessaires au bon déroulement de la visite. L’objectif est ici de sensibiliser le public aux enjeux de préservation du site avant qu’il n’en prenne possession.

Le visiteur s’engage ensuite sur le chemin balisé (« Suivez bien le chemin des Poulains ») pour entrer dans le nœud de l’intrigue (actes II et III), c’est-à-dire dans l’espace muséographique (lieu central dans le réaménagement du site, délimité en jaune) consacré à Sarah Bernhardt, avec la visite de la « villa des cinq parties du monde »2 et du fort. La progression de l’action spatiale se poursuit sur l’îlot des Poulains : c’est l’acte IV (les péripéties), qui oriente la visite vers la découverte du patrimoine naturel de la pointe et des enjeux de sa préservation, avant le dénouement (acte V), qui devrait correspondre à la fin de la visite (le retour au parking).

Il y a donc tout un jeu instauré par la carte, la mise en scène du site à travers Sarah Bernhardt et aussi celle des visiteurs eux-mêmes, car il s’agit au final d’un lieu pensé, traité, révélé et construit par l’aménageur en vue de la pratique de la visite. La carte (tout comme l’aménagement du site) est structurée à la manière d’une pièce classique, car elle s’impose la règle des trois unités :

  • unité d’action : une action principale, la visite du lieu, matérialisée par un figuré linéaire, décomposée en plusieurs actes selon un schéma actanciel clairement exposé.

  • unité de temps : celui de la visite, qui caractérise le site touristique, qui est uniquement fréquenté pour du passage et sans fonction d’hébergement (Équipe Mit, 2002).

  • unité de lieu : l’action spatiale prend place dans un seul lieu, celui de la pointe des Poulains, qui constitue le décor ou fond de carte.

Dénouement.

La carte ambitionne de fournir aux visiteurs le mode d’emploi de l’espace et de les inciter à suivre le scénario de visite « clé-en-main » afin d’emprunter le chemin d’accès balisé par les gestionnaires. Outil de communication, elle contribue certainement à « vendre » aux touristes de séjour, en organisant leur fréquentation du site, le récit enchanté de la fondation du lieu par Sarah Bernhardt à la fin 19e siècle. Mais participe-t-elle véritablement à agir sur les pratiques et la lecture du lieu de tous les acteurs touristiques ?

Sur les 150 000 visiteurs annuels, l’espace muséographique a enregistré 20 000 entrées en 2007, soit seulement 15% de la fréquentation totale du site. La carte, et à travers elle l’itinéraire proposé, se heurte à un problème de réception et d’usage par les excursionnistes et/ou autocaristes (80% des visiteurs en juillet-août), dont les stratégies spatiales sont conditionnées par un temps de visite très limité. Des observations de terrain ont permis de constater que ces derniers, qui ne disposent que de quarante-cinq minutes pour visiter le site à pied, choisissent stratégiquement de se rendre directement au bout de la pointe, par le chemin le plus court, en contournant l’espace muséographique, pour profiter du paysage et des points de vue sur l’îlot des Poulains. Au retour, ils s’arrêtent sur la plage de galets (surtout lors des belles journées ensoleillées), puis reviennent rapidement au parking en empruntant le chemin le plus court. Le succès d’une carte, comme d’une pièce de théâtre, dépend aussi et avant tout de sa réception par le public.

Bibliographie

Lysiane Bernhardt, Sarah Bernhardt, ma grand-mère, Paris, Pavois, 1945.

Frédéric Damato, « La pointe des Poulains à Belle-Île-en-Mer. Patrimonialisation d’un site touristique insulaire » in Mappemonde, n°92, 2008.

Équipe Mit, Tourismes 1. Lieux communs, Paris, Belin, 2002.

Note

1 Prénom de la petite fille de Sarah Bernhardt.
2 Edifiée en 1897. Chaque chambre porte le nom d’un continent : « Ma nourrice et moi habitions l’Asie, mon père l’Afrique, ma mère l’Amérique, ma sœur l’Europe, et la servante l’Océanie » (Bernhardt, 1945, p. 321).

Résumé

Dans les espaces naturels protégés du littoral et tout particulièrement dans les sites à point de vue (pointe, falaise, côte rocheuse, îlot), la gestion de la fréquentation touristique reste un enjeu majeur d’aménagement pour les organismes propriétaires, comme le Conservatoire du littoral et des rivages lacustres. Elle passe généralement par la planification de l’accueil du […]

Frédéric Damato

Frédéric Damato est professeur d’histoire et de géographie dans l’enseignement secondaire.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Frédéric Damato, « Théâtraliser l’espace. », EspacesTemps.net, Objets, 2009/09/18. URL : https://www.espacestemps.net/articles/theatraliser-espace/