Leçon de mots, leçon de choses.

Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, cours au collège de France 1982, 2001.

Bénédicte Goussault Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Ce cours de 1982, de Michel Foucault au collège de France : L’herméneutique du sujet est un vrai bonheur. La publication a pu être autorisée par les héritiers, parce qu’il est édité à partir de notes et d’enregistrements d’auditeurs : comme une sorte de parole publique, comme nous le signalent les directeurs d’édition F. Ewald et A. Fontana.

Le texte du cours de M. Foucault est suivi du « résumé du cours » publié dans l’Annuaire du Collège de France par lui-même, et d’« une situation du cours » par l’éditeur F. Gros.

Il ne s’agit pas d’un cours traditionnel (en effet, les auditeurs, très nombreux, n’étaient pas des étudiants), mais la scansion en cours datés, la retranscription et les rapports aux notes et dossiers de Foucault restituent la vivacité d’un discours oral très soigneusement préparé, et laissant place à des digressions ou réponses à des questions. Le développement en boucles du discours, la reformulation incessante d’hypothèses, la construction pas à pas de la vision d’ensemble, les lectures et commentaires personnels des textes, les hésitations, reprises et retours donnent à voir la dynamique d’une pensée et d’une recherche personnelles en train de s’élaborer.

Foucault en effet ne s’intéressait à la philosophie que comme « le travail critique de la pensée sur elle-même (qui) consiste, au lieu de légitimer ce que l’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement »1.

Ce cours s’inscrit dans l’histoire des systèmes de pensée, titre de la chaire de M. Foucault de 1971 à 1984. Il reprend un chapitre : « la culture de soi » de l’ouvrage Le souci de soi, troisième volume de l’Histoire de la sexualité. Il s’agit d’un tournant dans les préoccupations de Foucault : des questions du pouvoir, de ses dispositifs, et de la domination (qu’on retrouvait dans La volonté de savoir que dans l’Histoire de la folie ou dans Surveiller et punir), il se tourne vers la question éthique du sujet et de son rapport à la vérité, le souci de soi : « Comment a pu se constituer à travers cet ensemble de phénomènes et processus historiques que nous pouvons appeler notre culture, la question de la vérité du sujet ? »2. En effet, dans les cours Subjectivité et vérité, de 1981 et Herméneutique du sujet, de 1982 Foucault analyse le souci de soi, le rapport à soi et les techniques de maîtrise de soi, depuis l’antiquité. Que l’étude de l’occident moderne, et l’importance qu’y prennent les systèmes normatifs, de pouvoir et de savoir sur les comportements individuels, l’avaient empêché de percevoir. Pour Descartes, par exemple, l’accès à la vérité est le fait d’un sujet rationnel et connaissant, loin du souci de soi.

Le souci de soi, epimeleia heautou, apparaît comme une préoccupation de toute l’antiquité depuis Socrate dans l’apologie et se retrouve chez Grégoire de Nysse huit siècles plus tard !

Bien sûr l’epimeleia heautou prend des formes et des nuances différentes d’une époque, et d’un auteur à l’autre, et Foucault nous y introduit, pas à pas, de lecture en lecture : toute la démonstration est rigoureusement appuyée sur des textes, lus et commentés.

Foucault distingue trois périodes :

1. le moment socrato-platonicien où le « connais toi toi même » s’articule au souci de soi, par l’enseignement du philosophe à des disciples.

2. les 1er et 2e siècles de notre ère au cours desquels le souci de soi fait partie de la vie quotidienne pour tous ou presque.

3. Les 4e et 5e siècles où la philosophie passe de l’ascétisme païen à l’ascétisme chrétien fondé sur le renoncement à soi même.

Il y a premièrement Alcibiade, important parce qu’il est en quelque sorte le texte de la découverte du souci de soi, mais aussi parce qu’il semble répondre à une objection actuelle (chrétienne occidentale moderne) : Alcibiade est en effet un jeune homme riche, beau, et que son statut promet au gouvernement de la cité. Mais comme le lui fait remarquer Socrate par la plume de Platon, il ne sait pas comment gouverner. Or pour être capable de gouverner les autres il lui faut se soucier de lui, s’occuper de lui. C’est le rapport au politique, la participation à la vie publique qui sont en jeu, et non l’enfermement égoïste dénoncé par le christianisme. Marc Aurèle beaucoup plus tard reprendra ce rapport entre souci de soi et gouvernement des autres, en justifiant qu’un prince doit se comporter comme tout un chacun : s’occuper de soi pour bien gouverner.

Qu’est ce que s’occuper de soi ? et en quoi consiste ce souci de soi ? Le moyen en est gnôthi seauton : connais toi toi-même. Et des techniques de maîtrise de soi. Les pythagoriciens avaient déjà bien antérieurement défini un certain nombre de pratiques et d’exercices de purification, d’endurance ou de concentration, qui devaient permettre d’avoir accès à ce souci de soi.

Aux 1er et 2e siècles, du stoïcisme romain jusqu’à Marc-Aurèle, la culture hellénistique et romaine domine, et l’impératif du souci de soi s’impose à tous et se généralise à toute la vie, comme art de vivre.

Il s’agit là encore à partir d’exercices, d’entraînement à se retourner sur soi par un véritable mouvement (une conversion).Ceci ne peut se faire que dans la relation à un maître. Sénèque notamment dans les lettres à Lucilius, fait de cette conversion l’aboutissement de toute la vie, donc de la vieillesse ; Épictète ouvre une école pour jeunes et vieux, et Philon d’Alexandrie considère ce souci de soi comme une véritable thérapie.

C’est ce souci de soi, détourné de la futilité des apparences, qui assure le salut ! Les 3e et 4e siècles et tout le christianisme ne pensent plus le rapport plein, achevé et complet du sujet à lui-même, le retour personnel de soi sur soi, et sa propre constitution de soi-même, mais le renoncement à soi et la soumission à la loi. Les institutions monastiques dominent, et enjoignent des pratiques telles que l’examen de conscience et l’aveu à un directeur de conscience. C’est par l’obéissance que le sujet atteint la vérité et gagne son salut. De l’ascèse antique à l’ascèse chrétienne, on est passé de la subjectivation à l’assujettissement !

« L’histoire de la subjectivité, c’est-à-dire des rapports entre sujet et vérité [est] la très longue, la très lente transformation d’un dispositif de subjectivité défini par la spiritualité du savoir et la pratique de la vérité par le sujet, en cet autre dispositif de subjectivité qui est le nôtre et qui est commandé, je crois, par la question de la connaissance du sujet par lui-même, et de l’obéissance du sujet à la loi »3.

Conclusion de Foucault : si le défi de la philosophie occidentale est le statut du sujet, pris entre le monde objet de connaissance et en même temps lieu d’épreuve pour lui même, alors vous comprenez bien pourquoi La phénoménologie de l’esprit est le sommet de cette philosophie.

Ce texte de M. Foucault fait écho à des interrogations très actuelles de philosophes et de sociologues, préoccupés par le nécessaire « retour du sujet » face à l’individualisme contemporain, au rationalisme et à l’utilitarisme dominants. Tout ce courant contemporain en sciences sociales, par exemple, qui, à partir de la pensée de P. Ricoeur, et de la question d’un sujet éthique, du « conflit des interprétations » à « soi-même comme un autre » fonde ses analyses sur l’interprétation, l’ontologie de la compréhension, et l’herméneutique comme renouvellement de la phénoménologie. C. Taylor, aussi, qui s’interroge sur la place du sujet libre et autonome, face aux risques de repliement sur soi égoïste, et à l’incertitude des cadres de référence actuels : il propose une ontologie morale, une éthique de l’authenticité contre les conformismes, et l’accomplissement de soi à travers une vie quotidienne pleine et entière qui réponde à la quête de sens. A. Touraine lui-même, qui constate la dissociation actuelle entre l’acteur et le système, la rupture avec les transcendances de la société traditionnelle, et les dominations concurrentes du marché (de l’économie) et des communautés (les idéologies) et parle de résistance. Il préconise l’avènement d’un sujet « producteur de sa vie », c’est à dire ni déterminé par ses appartenances sociales et sa place dans l’organisation sociale, ni condamné à la soumission aux rôles et statuts sociaux liés à l’intégration sociale. Il oppose à une société rationaliste, scientifique, et technologique, la recherche de l’unité intérieure, de la création, de la liberté et de la mémoire. En écho à L’herméneutique du sujet, il y a la recherche d’un réenchantement du sujet face au désenchantement du monde !

Note

1 Dits et Écrits, iv, n°338, « Usages des plaisirs et techniques de soi », cité par F. Gros p. 490.
2 L’herméneutique du sujet, p. 243.
3 L’herméneutique du sujet, p. 305.

Résumé

Ce cours de 1982, de Michel Foucault au collège de France : L’herméneutique du sujet est un vrai bonheur. La publication a pu être autorisée par les héritiers, parce qu’il est édité à partir de notes et d’enregistrements d’auditeurs : comme une sorte de parole publique, comme nous le signalent les directeurs d’édition F. Ewald […]

Bénédicte Goussault

Sociologue.

Pour faire référence à cet article

Bénédicte Goussault, "Leçon de mots, leçon de choses.", EspacesTemps.net, Livres, 01.05.2002
https://www.espacestemps.net/articles/lecon-de-mots-lecon-de-choses/