Le feuilleton de la grande histoire.

Umberto Eco, Le cimetière de Prague, 2011.

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Image1Le dernier roman d’Umberto Eco se présente comme un mélange de journal intime et de roman-feuilleton du 19e siècle. L’ouvrage est long, d’écriture foisonnante, illustré de gravures, et semble changer constamment de sujet au hasard d’une inspiration fantasque. Eco a-t-il ainsi cherché à tromper la vigilance des lecteurs et à leur faire croire qu’il ne s’agissait là que d’un opus mineur ? Ou l’a-t-il cru lui-même ? Beaucoup de critiques semblent s’être fait prendre au piège. Ils ont vu une trame confuse où se perd le lecteur, le portrait effrayant d’un personnage monstrueux, voire la dangereuse évocation de complots trop crédibles. Lucetta Scaraffia (2010), dans sa chronique à L’Osservatore Romano, le journal du Vatican qui, on le sait, se situe, depuis sa création en 1861, à la pointe de la lutte contre l’antisémitisme, a vigoureusement dénoncé le « voyeurisme » de l’auteur face au « mal » que constitue la haine des juifs, tandis que Pierre-André Taguieff (2011) a reproché à Eco d’avoir donné des arguments à de vrais comploteurs ou d’avoir craché dans la soupe en traitant avec un humour déplacé les conspirations graves qui nous menacent et constituent son propre fond de sauce intellectuel. Décidément, la scolastique peur du rire, qui constituait le ressort du Nom de la rose ([1980] ;1982), n’a toujours pas disparu au 21e siècle.

La science comme fiction.

À la fin du livre, cependant, le narrateur ne peut résister au plaisir de nous révéler que, à un détail près, tout ce qui est raconté dans le livre est historiquement attesté. Affectant d’aider le lecteur « à la peu foudroyante comprenette » (p. 546) en distinguant l’« intrigue » de l’« histoire », il crée, malicieusement, une nouvelle confusion entre la narrativité de son récit et l’historicité en action. En fait, il s’agit bien d’un livre d’historien, mais avec ce petit détail en plus, justement. L’invention d’un personnage lui permet de créer une cohérence non seulement esthétique, mais aussi argumentative. La fiction n’est pas littéraire mais « théorique » au sens où tout travail scientifique, surtout s’il est conceptuel, est une construction, l’invention d’un discours spécifique. Cette fiction permet à l’auteur de développer dans différents registres des thèses explicatives stimulantes, de celles qu’on aimerait lire plus souvent dans les livres écrits par des historiens de la corporation.

Il y a en fait trois composantes théoriques dans ce livre, par ordre décroissant de visibilité : théorie des complots, théorie du 19e siècle, théorie du psychisme. La première est explicite : les discours conspiratoires possèdent une matrice commune qui réorganise des éléments variables associant la convention à l’aberration dans une logique intangible. D’où le constat que c’est cette matrice et non quelque fait nouveau convaincant que le consommateur achète.

[…] pour vendre la révélation d’un complot, je ne devais fournir à l’acquéreur rien d’original, mais bien seulement et spécialement ce qu’il avait ou déjà appris ou qu’il pourrait apprendre plus facilement par d’autres canaux. Les gens ne croient qu’à ce qu’ils savent déjà, et là était la beauté de la Forme Universelle du Complot (p. 105).

Eco reprend ici une thématique qu’il avait déjà bien labourée dans Le pendule de Foucault (1988), où il démontait la mécanique psychosociologique des logiques conspiratoires. Le Protocole des Sages de Sion, qui constitue le couronnement du Cimetière… est aussi évoqué dans Six Promenades dans les bois du roman et d’ailleurs ([1994] ;1998). On peut même relier ce livre à son essai sur la littérature L’œuvre ouverte (1965), dans lequel il montrait que tout texte est un point de départ à un nombre infini de productions qui ne sont pas seulement interprétatives mais aussi créatives.

Une théorie de tous les complots.

La proposition générale énoncée par Eco n’est pas qu’une idée en l’air. Tout au long du livre, il démontre comment, en partant de la réunion des conjurés du Mont Tonnerre, dans le Joseph Balsamo d’Alexandre Dumas publié en 1846-49, et de la lutte transhistorique des Gaulois-prolétaires contre les toujours identiques oppresseurs que conte Eugène Sue dans ses Mystères du peuple, on peut arriver aux pamphlets anti-maçonniques et antisémites conçus et diffusés un demi-siècle plus tard. Il ne s’agit pas de simples ressemblances. Archives à l’appui, Eco montre comment les différents auteurs se sont copiés mutuellement en réussissant néanmoins à produire des discours considérés à chaque fois comme porteurs de révélations inédites et sensationnelles.

Le processus décrit ne peut être détaché d’un dispositif plus large qui est celui de l’information dans cette seconde moitié du 19e siècle. Eco insiste sur la montée en puissance, à cette époque, d’un système médiatique, fait alors à la fois de journaux et de fascicules largement diffusés, et qui continue de fonctionner aujourd’hui avec d’autres supports, dans lequel les cycles mémoriels se raccourcissent et où le régime de ce qu’on appelle aujourd’hui le marronnier prend son essor : les « nouvelles » les plus banales peuvent revenir régulièrement en profitant de l’amnésie du lecteur. Cela s’applique aussi aux informations les plus incroyables ou les plus inquiétantes, qui font l’actualité pendant quelques jours pour rapidement s’affaiblir et ressurgir quelques mois plus tard sous une apparence légèrement modifiée. Ce n’est là qu’un élément du système, l’autre étant la relative facilité avec laquelle les boniments les plus invraisemblables et les moins vérifiés parviennent à pénétrer un lectorat massif, fraîchement alphabétisé et peu préparé à la critique des sources.

C’est là que le moment historique spécifique dans lequel le livre se place joue un rôle décisif. On se situe à une époque où les institutions idéologiques majeures comme l’Église et la royauté, qui, pendant des siècles, s’étaient construit une légitimité, d’une part, en s’articulant entre elles (ce qui évitait la concurrence), d’autre part, grâce aux voies capillaires de la famille, du catéchisme, de la confession ou de rituels politiques locaux, doivent se réinventer sur un plan commun à une vaste société. Elles se rapprochent de l’univers romanesque par leur détachement de la vie quotidienne et doivent accepter une scène concurrentielle. La communication de masse exprime ainsi la montée d’un pluralisme politique complexifié, dans lequel les lignes de clivage sont de moins en moins réductibles les unes aux autres et où, la démocratie émergeant, il faut convaincre et se faire légitimer, moyennant s’il le faut des alliances confuses avec d’autres partis. Pour défendre ses positions, la hiérarchie catholique n’hésite pas à attaquer sans le moindre scrupule ses ennemis par les moyens les plus caricaturaux et les plus mensongers tandis que les gouvernements, avec leur police politique ou les courants d’opinion instrumentalisés, avec leurs organes de presse aux ordres, recourent massivement à la technique du bouc émissaire. Le déchaînement de la violence médiatique face à des individus vulnérables : c’est le cocktail fondateur de ce que Hannah Arendt ([1951] ;1972) identifie comme force propulsive du totalitarisme. Et on comprend que, en tant que dernier héritier assumé des grands acteurs de l’époque, le Vatican n’ait pas apprécié ce livre tant le rôle de l’Église, que le récit cohérent et bien informé d’Eco met, avec sobriété, en lumière y apparaît à la fois actif et compromettant. En cette fin de 19e siècle, elle vit encore l’âge d’or de son pouvoir charismatique sur les esprits et sur les corps. Quelques décennies plus tard, lorsque la machine infernale qui combine État géopolitique, État-providence et démocratie se sera mise à tourner à plein régime, l’État et le système catholique ne joueront plus dans la même cour.

Une histoire du 19e siècle européen.

La question qui se pose alors — c’est le deuxième plan d’énonciation, plutôt discret, du livre — est de savoir si nous nous trouvons encore dans cette phase des relations entre acteurs puissants, médias et individus ordinaires. Eco reste interrogatif sur ce point. Son « qui sait combien de gens il y a encore sur cette terre, qui pensent être menacés par une conspiration » ? (p. 104) prolonge la puissant formule du Pendule…: « Le monde est une énigme bienveillante que notre folie rend terrible car elle prétend l’interpréter selon sa propre vérité ». Il est clair que les complots font florès aujourd’hui encore et, dans son analyse des Protocoles… (pp. 518-527), Eco ne se prive pas de nous montrer les similarités troublantes entre les actions que les agents du tsar veulent attribuer aux juifs et les dénonciations populistes contemporaines. On pourrait même penser que de nouveaux médias encore plus accessibles et encore plus massifs amplifient le phénomène. Les hoaxes de portée mondiale remplacent rumeurs, canards et canulars et nous annoncent, par exemple, que l’attaque du 11-Septembre n’a pas eu lieu ou que seuls les juifs en ont miraculeusement été saufs. Eco (2010), lui, a vu dans Wikileaks le signe que les diplomates faisaient semblant d’avoir des secrets mais n’en avaient plus vraiment. Là était la véritable « révélation » de Julian Assange et de ses amis : « ce sont maintenant les ambassades qui demandent des informations confidentielles à la presse ». Dans le cas de la crise de 2008, on a vu l’explosion d’explications à tendance paranoïaque, la « cupidité » d’un nombre restreint de détenteurs ou de gestionnaires de capital étant à l’origine de tous nos maux. Il faut cependant noter que, après un temps de décantation, la nature des motivations des opérateurs financiers devient secondaire et s’intègre dans un cadre explicatif plus large. L’idée qui s’est imposée, c’est plutôt que les dispositifs de régulation des flux monétaires ont été trop faibles et ont laissé s’installer des pratiques dangereuses.

La solution réside donc, selon cette perspective, dans une réforme de ces dispositifs. On s’oriente alors, d’une part, vers une approche moins moralisante et plus cognitive, d’autre part, vers la prise en compte de mécanismes systémiques impliquant davantage d’acteurs qu’un siècle ou même un demi-siècle plus tôt, ce qui se prête mal à une théorie du complot. Effectivement, on peut penser que la vraie différence porte sur la compétence des consommateurs d’information. Ils sont plus cultivés, plus critiques, et la diversité des émetteurs, à la fois par le régime de vérité qu’ils cultivent et le type de support qu’ils utilisent, permet aux publics d’éviter, pour une part au moins, le monopole de l’intoxication que crée l’entente tacite entre les médias.

La périodisation qu’on pourrait proposer consisterait à annexer dans une large mesure le 20e siècle, jusqu’à la fin de la Guerre froide, au demi-19e décrit par Eco et à suivre à partir de l’entre-deux-guerres l’itinéraire d’une pensée critique citoyenne, d’abord escarpé et improbable, avec de brillants inclassables comme Valéry, Orwell ou Camus, puis plus aisé et mieux balisé depuis quelques décennies.

L’individu, enjeu historique.

Le troisième domaine, seulement esquissé, porte sur la dimension historique du psychisme. C’est un point peu développé par la critique alors que, pourtant, le livre possède une configuration qui tire sa richesse de l’étrange dédoublement qui affecte le personnage principal, tandis que le « Narrateur » fait le troisième larron. C’est une complication structurelle non négligeable et qui peut apparaître un temps comme un artifice. Elle s’éclaire seulement quand on comprend que ce schisme est l’expression d’un trouble mental profond du « héros », sans cesse contraint de jongler avec des ensembles discursifs plus que contradictoires entre eux : intrinsèquement antithétiques. Certes la passion du personnage principal pour la bonne chère, génératrice de trois types de liens : un continuum dans sa propre biographie ; un îlot de convivialité dans les rapports par ailleurs féroces qu’il entretient avec ceux qui croisent sa route ; enfin, une parenté avec les plaisirs contemporains du goût, permet aux lecteurs de garder le contact avec un monde pourtant bien éloigné du leur. Pour le reste, c’est seulement en extériorisant par l’écriture de ses souvenirs cette scission en deux individualités qui paraissent pourtant au lecteur tout aussi cyniques et violentes l’une que l’autre, mais dans des styles légèrement différents, l’un plus clérical, l’autre plus profane, que le personnage peut finalement s’accepter (pp. 495-497).

Il se rend compte alors qu’il a en somme réalisée une auto-hypnose dans l’esprit des intuitions du jeune docteur Froïde, croisé au début du livre. En mettant en scène Sigmund Freud en compagnie d’autres psychiatres intéressés par l’hystérie et l’hypnose comme Henri Bourru et Prosper-Ferdinand Burot, en lui attribuant la paternité d’un traitement que son personnage, si implacablement daté, doit s’appliquer pour survivre, Eco suggère que la psychanalyse est bien la théorie et la pratique d’une époque. Cette époque, on l’a vu, se caractérise par l’impossibilité de continuer à tenir comme cohérents et stables les édifices moraux (religion, raison d’État, conservatismes traditionnalistes) dont les antinomies internes craquent de toute part sous l’effet tant de l’émergence d’individus demandeurs d’autonomie et de leur mise en concurrence dans la sphère publique. Le système communautaire classique de l’Europe agrarienne était certes fondé sur plusieurs principes (biologique, territorial, divin, augmentés de l’État et de la classe) mais son ancrage dans les pratiques quotidiennes de sociétés locales qui mettaient tout en œuvre pour se reproduire à l’identique le rendait relativement intégrateur. Désormais les systèmes normatifs qui se rattachent à ces principes prennent leur indépendance et leur combinaison devient ingérable. L’histoire que nous raconte Eco est tout à la fois celle de la montée aux extrêmes de la haine institutionnalisée et d’une crise du moi, les deux phénomènes étant la conséquence d’une première poussée de la société des individus à l’intérieur d’un cadre encore largement conservé. Vue du côté de ceux qui la déchaînent, la violence qui est décrite dans ce livre correspond à la salve ultime mais monstrueuse des institutions totales telles que les a décrites Erving Goffman ([1961] ;1979), et qui culmine dans les totalitarismes du 20e siècle. Vue du point de vue de ceux qui la subissent, elle fait sens comme prise en étau d’un individu-acteur émergent qui mettra encore au moins un siècle à se dégager et à s’affranchir. Ce n’est pas tant un épisode banal de l’éternel combat que se livrerait, pense Freud, un ça et un surmoi inamovibles que l’incapacité d’un moi naissant à se débrouiller avec des loyautés contradictoires auxquelles on ne sait pas dire non. Ce sont les antinomies de la morale (devoir aimer mais pouvoir haïr, devoir ne pas tuer mais être incité à tuer) qui rendent fou, quand l’éthique, elle, est encore dans les limbes. Pour paraphraser la jolie formule de Goya, c’est le trop timide réveil de la raison qui, ici, enfante des monstres. La psychanalyse apparaît ainsi dans sa force et dans ses limites : produit d’une séquence de l’histoire du psychisme qui a un commencement et une fin.

Ces trois strates théoriques ne sont donc pas réunies par hasard. Par le regard à la fois gourmand et goguenard qu’il jette de trois manières différentes sur ces horreurs méticuleusement engrenées, Umberto Eco nous dit simplement qu’il est peut-être temps de passer à autre chose.

Umberto Eco, Le cimetière de Prague, Paris, Grasset, 2011, [Il cimitero di Praga, Milan, Bompiani, 2010].

Bibliographie

Hannah Arendt, Le système totalitaire [1951], Paris, Seuil, 1972.

Umberto Eco, L’œuvre ouverte [1962], Paris, Seuil, 1965.

Umberto Eco, Le nom de la rose [1980], Paris, Grasset, 1982.

Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs [1994], Paris, Livre de Poche, 1998.

Umberto Eco, « Hackers vengeurs et espions en diligence », Libération, 2 décembre 2010.

Erving Goffman, Asiles [1961], Paris, Minuit, 1979.

Lucetta Scaraffia, « Il voyeur del male », L’Osservatore Romano, 30 octobre 2010.

Pierre-André Taguieff, « Eco peut-il écrire ce qu’il veut ? », entretien avec Paul-François Paoli, Le Figaro, 17 mars 2011.

Résumé

Le dernier roman d’Umberto Eco se présente comme un mélange de journal intime et de roman-feuilleton du 19e siècle. L’ouvrage est long, d’écriture foisonnante, illustré de gravures, et semble changer constamment de sujet au hasard d’une inspiration fantasque. Eco a-t-il ainsi cherché à tromper la vigilance des lecteurs et à leur faire croire qu’il ne […]

Jacques Lévy

Professeur de géographie et d’urbanisme à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, où il est directeur du laboratoire Chôros. Il travaille sur la ville et l’urbanité, l’espace du politique, l’Europe et la mondialisation, les théories de l’espace habité, l’épistémologie de la géographie et des sciences sociales, la cartographie, l’urbanisme et le développement spatial. Il a notamment publié Géographies du politique (dir.), 1991 ; Le monde : espaces et systèmes, 1992, avec M.-F. Durand et D. Retaillé ; L’espace légitime, 1994 ; Egogéographies, 1995 ; Le monde pour Cité, 1996 ; Europe : une géographie, 1997, nouvelle édition 2011 ; Le tournant géographique, 1999 ; Logiques de l’espace, esprit des lieux (dir.), 2000, avec M. Lussault ; From Geopolitics to Global Politics (ed.), 2001 ; Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (dir.), 2003, avec M. Lussault ; Les sens du mouvement (dir.), 2005, avec S. Allemand et F. Ascher ; Milton Santos, philosophe du mondial, citoyen du local, 2007 ; L’invention du Monde (dir.), 2008 ; The City, 2008 ; Échelles de l’habiter (dir), 2008 ; Le sfide cartografiche (dir.), 2010 avec Emanuela Casti. Il est co-directeur de d’EspacesTemps.net.

Pour faire référence à cet article

Jacques Lévy, "Le feuilleton de la grande histoire.", EspacesTemps.net, Livres, 24.10.2011
https://www.espacestemps.net/articles/le-feuilleton-de-la-grande-histoire/