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Les grands ensembles, une forme urbaine universelle ?

Frédéric Dufaux, Annie Fourcaut (dir.), Le monde des grands ensembles. France, Allemagne, Pologne, Russie, République tchèque, Bulgarie, Algérie, Corée du Sud, Iran, Italie, Afrique du Sud, 2004.

Marc Dumont

Un entretien à propos de cet ouvrage avec Frédéric Dufaux et Lydia Coudroy de Lille a été réalisé par Marc Dumont.

Image1La mise en perspective des grands ensembles français avec des expériences étrangères nous permet-elle de mieux en appréhender la réalité, de cerner plus finement les différents aspects de cette question urbaine contemporaine ? La tentative de réponse réalisée par quatorze participants d’une journée d’étude organisée en octobre 2001 et consacrée aux « grands ensembles à l’épreuve du comparatisme », constitue la trame de fond de cet ouvrage collectif. L’iconographie soignée, abondante et variée, particulièrement bienvenue, vient appuyer trois grands axes d’investigation : une partie que l’on pourrait qualifier d’épistémologique qui se préoccupe de construire la démarche en tant que telle de comparaison, une autre s’attachant à des études de cas très similaires, au moins en apparence, à la situation française, celle des ex-pays socialistes, enfin un troisième volet constitué d’une série d’exemples et de contre-exemples parfois volontairement audacieux (Afrique du Sud, Corée) venant renforcer ou à l’inverse contredire un certain nombre d’idées communément admises.

Si les contributions ne jouent pas forcément toutes le jeu de la recherche collective a fortiori comparative, qui consiste notamment à dépasser l’irréductibilité et le caractère factuel de la description des situations singulières, elles participent dans leur ensemble à déconstruire l’idée monolithique « du » grand ensemble. Il n’y a donc pas « un » modèle décliné de manière uniforme, mais plutôt un vaste contexte à la fois conjoncturel et intellectuel qui s’étend de la fin du 19e siècle à nos jours, dont les séquences temporelles sont difficiles à déterminer, variables selon les pays, et produisant des réalités différentes qui toutes, à leur manière, traduisent l’étonnant succès de ces formes.

C’est déjà le terme même de « grand ensemble » qui s’avère difficile à saisir comme le remarque Frédéric Dufaux soulignant l’absence de consensus autour de sa définition, variable selon que l’on soit géographe, architecte ou urbaniste et au sein même des disciplines. L’idée du grand ensemble comme point de vue constitué est reprise par les contributions traitant de sa généalogie discursive (Laurent Coudroy de Lille, Hervé Vieillard-Baron), comme par la plupart des exemples analysés qui, différences de langue obligent, montrent à quel point il est affaire de mot, enjeu de dénomination, connotation et dénotation.

Et les choses se compliquent sur un plan matériel : le lecteur y découvrira des formes concrètes variant selon les contextes, relativisant l’image peut-être un peu trop franco-française de la barre longiligne, par exemple en ex-Rda ou à Johannesburg, pour le cas duquel Myriam Houssay-Holzschutz avance résolument l’hypothèse d’une forme de grand ensemble horizontal à composition pavillonnaire dans une logique de ségrégation (township). Plus difficile encore, il nous faut apprendre à distinguer la subtile différence entre les « complexes d’habitation socialiste » en ex- Rda et les nouveaux quartiers résidentiel en ex-Rfa, très similaires dans les formes, mais antagoniques si l’on en croit les doxa de justification politique d’alors (Jay Rowell).

Est-ce davantage du côté de leur dimension idéologique que l’on peut trouver quelques aspects plus stabilisés ? Du côté de la conception cela semblerait a priori plus probable et pourtant, les participants ne tombent pas d’accord sur ce point : Alexandre Chemetov pense que « l’idéologie moderniste présida à tous les choix » (p. 10), Milena Guest avance qu’en Bulgarie les grands ensemble ont été à partir de 1958 le produit d’une vision idéologique d’une société égalitariste, alors que Hervé Vieillard-Baron met en garde contre le simplisme consistant à faire de Le Corbusier l’architecte fatal, responsable des maux. Annie Fourcaut, quant à elle, note que si la comparaison révèle un milieu international de réflexion sur l’urbanisme et le logement populaire, en particulier une circulation d’architectes entre la France et les pays de l’Europe de l’Est, qui donne lieu à une diffusion de quelques idées simples (cité jardins, zoning…), elle donne aussi à voir que les grands ensembles sont indifférents au système politique. La déconstruction des modèles d’inspiration montre ainsi des filiations nombreuses et complexes, qui ne sont jamais les mêmes.

Il y a bien un trait commun aux grands ensembles, souligne encore Annie Fourcaut (pp. 15-19) : celui d’être produit non pas un libéralisme économique mais de voir le jour dans des contextes où le contrôle de l’État est fort. C’est une remarque importante à explorer qui sous-entend qu’au-delà de l’opposition de type partisan (droite / gauche) les mêmes logiques de contrôle et de planification de la part de la puissance publique pourraient être repérées. Toutefois, et toutes les contributions insistent bien sur ce point, quel que soit le contexte spatial, les grands ensembles restent bien accueillis, ils ne sont pas les produits d’une volonté implacable de « ségréguer » — sauf exception de taille en Afrique du Sud —, ils apparaîssent, précise Annie Fourcaut, comme une solution arrivant à point nommé dans des contextes de destruction liée à des conflits, de crises importantes, de pénurie de logement. Il cristallisent, enfin, à la foi un refus de la pauvreté et de la misère sociale et une aspiration à des conditions de vie acceptables. D’où un autre un point que ces formes architecturales partagent en commun, quelque soit le pays : leur massivité et leur caractère liés dans la plupart des cas à des raisons de situation économique et d’urgence.

En ce qui concerne l’appropriation sociétale, ce n’est pas très différent : la remise en cause du grand ensemble, sorte de lieu commun dans la France des année 1980-90, puis dans les opérations de suppression du renouvellement urbain, n’est pas universelle, comme le montrent Lydia Coudroy de Lille avec le cas de la Pologne (où l’on continue actuellement d’en construire) ou Valérie Gelézeau avec le cas assez particulier de la Corée du Sud où ces espaces résidentiels sont investis par les classes moyennes. Ce qui est un problème majeur pour certains pays ne l’est pas pour d’autres (Algérie, Iran…).

Toutefois, si la comparaison est à la fois riche et dense, le lecteur pourra rester un peu déçu par l’absence de bilan (d’étape) plus net. Il serait assurément hors de propos de regretter que l’ensemble ne donne pas lieu à un questionnement plus soutenu sur les matériaux de l’histoire des grands ensembles, dont l’intérêt et la grande diversité n’apparaissent qu’en filigrane (filmographie, affiches, imageries…) ; ou que fassent défaut au panorama certains cas pris dans d’autres régions du monde (Amérique du Sud…), tant l’ouvrage est pionnier en la matière. Le problème concerne davantage la reconnaissance de la complexité, fil conducteur de l’ouvrage dont on parvient difficilement à saisir les véritables aboutissants. Parvenu au terme de l’ouvrage, la catégorisation des grands ensembles a-t-elle encore aujourd’hui une pertinence scientifique ? La démarche comparative n’incite-t-elle donc pas à ouvrir d’autres perspectives ou d’autres points d’entrée dans la question urbaine ?

Quoiqu’il en soit, le fait que cet ouvrage ait lieu et qu’il contribue à ouvrir ces questions apparaît d’autant plus important à souligner que, de manière assez paradoxale, toute interrogation sur cette période au sein des disciplines historiques reste à l’heure actuelle encore marginalisée comme relevant d’une histoire par « trop » contemporaine.

Frédéric Dufaux, Annie Fourcaut (dir.), Le monde des grands ensembles. France, Allemagne, Pologne, Russie, République tchèque, Bulgarie, Algérie, Corée du Sud, Iran, Italie, Afrique du Sud, Éditions Créaphis, Paris, 2004, 29 euros.

Résumé

La mise en perspective des grands ensembles français avec des expériences étrangères nous permet-elle de mieux en appréhender la réalité, de cerner plus finement les différents aspects de cette question urbaine contemporaine ? La tentative de réponse réalisée par quatorze participants d’une journée d’étude organisée en octobre 2001 et consacrée aux « grands ensembles à […]

Marc Dumont

Chercheur à l'École d'Architecture de Nantes, chargé d'enseignement à l'Université d'Orléans, il est l'auteur d'une thèse de géographie sur les nouvelles pratiques d'aménagement urbain qui propose une lecture politique de situations géographiques (Espaces, langages et procédures d'organisation. Une analytique de la dimension politique des pratiques d'aménagement en milieu urbain). Recherches en cours : normes et qualifications sensibles des espaces urbains, les transformations de l'urbanisme opérationnel, l'épistémologie critique des sciences sociales. Publications : « Langages et structures d'échange en recherche urbaine : proposition pour la généalogie d'un marché de l'interdisciplinarité », Cahier du Laua, n°7, Nantes, février 2004 ; « Image(s) et spatialité(s) des phénomènes sociaux », Art Sciences et Technologie, Mshs La Rochelle, 2003.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Marc Dumont, « Les grands ensembles, une forme urbaine universelle ? », EspacesTemps.net [En ligne], Livres, 2005 | Mis en ligne le 7 juillet 2005, consulté le 07.07.2005. URL : https://www.espacestemps.net/articles/les-grands-ensembles-une-forme-urbaine-universelle/ ;