Venir au Monde : esquisse d’un achèvement.

Jacques Lévy (dir.), Patrick Poncet, Dominique Andrieu, Boris Beaude, René-Éric Dagorn, Marc Dumont, Karine Hurel, Alain Jarne, Blandine Ripert, Mathis Stock, Olivier Vilaça, L’invention du monde. Une Géographie de la mondialisation, 2007.

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Image1Fruit de la collaboration de onze chercheurs essentiellement issus de la géographie mais faisant une large place à la cartographie, à l’histoire et à l’anthropologie, cette Invention du Monde dirigée par Jacques Lévy constitue une somme de petits essais destinés à faire le point sur les avancées récentes et à proposer un cadre de réflexion global pour la pensée sur la mondialisation. D’accès peu aisé pour le non spécialiste, fourmillant de références bibliographiques autant tournées vers la philosophie (I. Kant) ou les sciences économiques (A. Smith) que vers l’histoire (F. Braudel) ou la sociologie (U. Beck, N. Elias, B. Latour), il est le jeune frère d’un ouvrage publié en 1992, Le Monde : espaces et systèmes (Durand, Lévy et Retaillé), dont le fil directeur résidait précisément dans le souci de quitter l’isolement disciplinaire dans lequel les géographes se sont longtemps repliés. Une telle posture était permise — et l’est encore dans le présent ouvrage — par le caractère intrinsèquement géographique du processus de mondialisation.

(En) venir au Monde.

L’ouvrage s’articule autour de quatre grandes parties que complète un double chapitre introductif. La première d’entre elles, intitulée « Géographie synthétique », interroge la mondialisation comme un événement fondamentalement géographique de nature à bouleverser l’ensemble des sciences sociales dans leurs acquis méthodologiques et leurs fondements épistémologiques (J. Lévy, 11), comme un paradigme majeur des différentes disciplines scientifiques (R. Dagorn, 2) et, partant, comme un objet rendant indispensable une reformulation des outils conceptuels et cartographiques (P. Poncet, 3). Il en ressort que la mondialisation constitue un processus qui, se déroulant sous nos yeux, nécessite pour l’appréhender de profondes modifications de l’outil de mesure qui, elles-mêmes, participent en retour à l’événement. La remise en cause de l’euclidianisme, « mal congénital de la cartographie » (P. Poncet, 3), est l’un des traits majeurs, puisqu’il est tout à la fois conséquence, outil de mesure et facteur, de cette invention du Monde.

Invitant le lecteur à une « Géographie analytique », la deuxième partie rassemble quatre contributions destinées à prendre la mesure du raccourcissement du monde : critique du temps long que figurait le « structuralisme négateur d’historicité » de F. Braudel (J. Lévy, 4), périodisation sous la forme de six moments d’un processus entamé voici dix mille ans et dont l’accélération est notable après 1945 ; construction d’identités et convergence d’intérêts communs sous une multitude d’échelles, dont Internet est désormais la figure de proue (B. Beaude, 5) ; intensification des circulations planétaires rendant compte de la maîtrise récemment acquise de l’altérité et de l’accessibilité (M. Stock, 6) ; mondialité urbanisée dans sa « quasi-totalité » (M. Dumont, 7). Le Monde est ici une réalité qui articule rapidité, connexité, urbanité.

La « Géographie Thématique », en troisième partie de l’ouvrage, aborde quelques-uns des thèmes les plus fondateurs de la mondialisation comme nouvelle « question de société » (J. Lévy, 11) : diversité culturelle et particularismes que contestent les craintes mal posées de la standardisation (B. Ripert, 8) ; émergence des flux financiers mondiaux hors du cadre classique des relations entre États, dites « internationales » (O. Vilaça, 9) ; rencontre des sphères géopolitique et politique ou quand la recherche d’une légitimité se substitue — partiellement — à l’imposition par la violence (J. Lévy, 10) ; émergence d’une conscience à l’échelle mondiale qui témoigne de celle d’une société-Monde, perceptible dans les questions du développement et de l’écologie (J. Lévy, 11 et 12). Ces thèmes traduisent bien les problématiques les plus en vue de la mondialisation et le seul bémol que nous émettrons ici tient à l’absence d’une réflexion sur les impensés de la mondialisation. Celle-ci fait une place exclusive aux questions consensuellement perçues comme s’inscrivant dans leur temps et ne cherche pas à replacer d’autres thématiques fortement géographiques dans le débat : l’eau, par exemple, comme thème Mondial touchant au développement autant qu’au milieu naturel et aux conflits territoriaux, aurait eu toute sa place dans la réflexion, et pas seulement par l’ajout d’un chapitre.

La partie conclusive, enfin, retrouve les contours d’une « Géographie synthétique » et formule trois conséquences majeures sur le Monde et surtout sur la pensée sur le Monde : durée des faits et des choses, aspirations patrimoniales visant à figer l’existant (P. Poncet, 13) ; remise en cause et quasi-obsolescence des frontières classiques et de l’emboîtement des échelles (P. Poncet, 14) ; naissance, plus fondamentalement, d’un espace commun d’échelle planétaire, potentiellement érigé en lieu (J. Lévy, 15).

Positionner le curseur.

Mais qu’est-ce, alors, que la mondialisation, et qu’est le Monde ? J. Lévy (15, 351) en propose une définition : « la mondialisation consiste en l’émergence d’un espace d’échelle planétaire là où préexistait un ensemble d’espaces animés seulement par des logiques distinctes ». Ce positionnement présente au moins deux conséquences directes, immédiatement soulignées par l’auteur. Il implique en premier lieu que le Monde soit perçu comme tel, différent des mondes finis de l’Antiquité, et qu’émerge un espace social également considéré par l’ensemble des acteurs comme pertinent à l’échelle mondiale, au sein duquel se construisent des problématiques partagées et se jouent des interactions sociales indépendantes du simple critère de la distance euclidienne. En second lieu, la mondialisation consiste dans l’apparition d’un nouvel échelon de l’organisation spatiale de la planète se manifestant à toutes les échelles. Le Monde, dès lors, est cet espace pertinent, non réductible à la somme de ses parties, sur lequel se construisent des questions de société.

Surtout, la mondialisation constitue selon J. Lévy un triple événement : épistémologique parce qu’il oblige les sciences sociales à se défaire de leur « nationalisme méthodologique » (introduction, 14) , et en particulier la géographie classique, victime de ses errances et incapable jusqu’à une période récente d’appréhender le monde autrement que comme la juxtaposition de lieux singuliers non reliés entre eux ; paradigmatique parce que sont modifiés les horizons d’attente des sciences sociales, déplacé le programme de recherche ; théorique parce que le cadre conceptuel utilisé jusqu’ici devient inopératoire et des notions telles que la distance, l’échelle ou le lieu nécessitent d’être repensées. C’est à travers ce triple bouleversement que se construit l’essentiel des réflexions, et la première difficulté réside précisément dans le positionnement du curseur, dans le protocole de mesure de l’invention du Monde.

Premier élément de positionnement, l’ouvrage s’inscrit en faux contre les approches courantes de la mondialisation qui la réduisent aux sphères financière et économique, alors même qu’elle se manifeste selon les auteurs dans tous les compartiments de la vie sociale. B. Ripert (8) montre bien ce caractère transversal du processus à travers l’analyse de la diffusion des normes et des pratiques culturelles ; J. Lévy (12) met l’accent sur le développement d’une « conscience écologique » à l’échelle planétaire, certes soutenue par une partie des États, mais encore plus par des organisations se situant à d’autres échelons, supra- ou infra-nationaux. Surtout, le Monde se conçoit ici dans les termes suivants : coprésence, mobilité et télécommunications. Les figures de la mondialisation sont, plus que les flux monétaires, la société mobile dont l’intensification et la diversité des activités touristiques, la formation récente d’un flou entre migration et circulation (M. Stock, 6), l’instantanéité et le développement mondial d’Internet (B. Beaude, 5) figurent les traits principaux.

Deuxième point de discussion, la vision d’une mondialisation comme réalité surimposée aux spatialités locales préexistantes, autrement dit les effaçant, fait l’objet d’une critique constante tout au long de l’ouvrage : les mécanismes, pour ainsi dire, d’appropriation du Monde, sont inégaux. B. Beaude (5) le montre à travers l’exemple d’Internet, B. Ripert reprend le mot de J.P. Warnier (1999) pour qui l’humanité est une « machine à fabriquer de la différence ». Il est d’ailleurs significatif d’une analyse à ce stade encore lacunaire de la connaissance du monde en tant que Monde que presque tous les auteurs se réfèrent à une logique duale opposant les deux extrémités d’un spectre des possibles et tentent de les renvoyer dos à dos : local ou global, éternité ou instant, générique ou spécifique, conservation ou accélération, singulier ou pluriel, fragmentation ou uniformisation, le Monde combinerait des processus adaptatifs locaux à partir des diffusions planétaires. O. Vilaça (9), par exemple, évoquant des interactions sociales au sein d’une société à dimension mondiale, insiste sur la coexistence de flux mondiaux caractéristiques du fameux archipel mégalopolitain mondialisé d’O. Dollfus (1990), et des relations internationales. B. Ripert (8), qui critique les craintes d’uniformisation culturelle autant que celles de rapports de force, souligne pour sa part qu’à la standardisation de la production ne correspond pas forcément l’homogénéisation de la consommation : les modes d’appropriation différenciés, les pratiques de consommation assurent inlassablement le maintien des singularités locales, voire les accentuent. D’effacement des anciennes modalités d’interactions il n’y a pas, à l’heure actuelle tout du moins. Il conviendrait de se pencher — l’ouvrage le fait en partie — sur les relations entre les deux termes, de s’interroger sur les frictions, tensions, contradictions entre échelons local et global, à l’heure où la conscience écologique (mondiale ou, en réalité, largement redevable du contexte socioculturel occidental ?) les croit surtout complémentaires — ce que M. Dumont (7) résume à certain égard sous l’expression de « ma ville ? un vrai petit village ! »

Le Monde doit-il être vu comme une totalité, comme un échelon (surimposé, supplémentaire, substitutif ?) ou comme un déterminant récemment introduit dans le système ? Il y aurait à rebâtir une réflexion à partir de ce questionnement, car la réponse ne saurait être unique. C’est d’ailleurs le mérite de l’ouvrage que de renvoyer dos à dos les craintes et les désirs en mettant l’accent sur les instances ou moyens de médiation qui, à l’échelle locale, permettent aux sociétés de s’approprier, toujours différemment, le Monde.

Le Monde au risque de l’exclusivité.

Nous souhaiterions souligner trois points d’inflexion de l’ouvrage qui en figurent les limites. D’abord, le risque n’était pas négligeable, dès lors que l’on postulait l’existence d’une société-Monde, de percevoir dans tout phénomène ou processus spatial un résultat de la mondialisation. L’ouvrage n’en sort pas tout à fait indemne ; en témoignent certaines approximations pour le moins hasardeuses comme celle qui voit la mondialisation, nous le disions plus haut, s’accomplir dans tous les aspects de la vie sociale ou, pis, celle qui consiste à voir, dans certaines difficultés économiques et/ou sociales l’absence de la mondialisation : ainsi, le développement se produirait dans les pays « que le Monde intéresse et auxquels le Monde s’intéresse » (J. Lévy, 11). Le sous-développement, produit d’une faible mondialisation ? Le Monde s’intéresse cruellement à l’Afghanistan, et depuis bien avant le Great Game qui opposa Russes et Britanniques au cours du 19e siècle, et les exemples sont multiples (Angola, Guatemala, Rwanda) de ces espaces en détresse que lorgne le Monde intéressé.

C’est que — deuxième point — au-delà d’un questionnement sur le degré de mondialisation, se pose celui de sa sélectivité spatiale : qui la domine, quelles relations bilatérales met-elle en jeu ? J. Lévy reproche à P. Bourdieu et L. Wacquant une lecture renationalisante de la mondialisation (J. Lévy, 1, 44), cette dernière étant perçue par ces auteurs sous le prisme de l’impérialisme états-unien. Que l’on juge ou non excessives l’interprétation et/ou sa critique, il n’en demeure pas moins que l’analyse du Monde devrait discuter de sa propre portée interprétative, borner son espace cognitif : certaines problématiques abordées dans l’ouvrage sont certes adoptées comme telles à l’échelle mondiale par le politique mais demeurent d’inspiration occidentale, ainsi du volet environnemental du développement durable, dont on peut légitimement se demander s’il est une figure de la mondialisation ou celle d’une représentation du monde localisée en ses hauts lieux. Un article du Wall Street Journal, cité par S. Rullière (2004), disait ceci : « Porto Alegre s’est révélé davantage comme un forum du 6e arrondissement de Paris que du tiers monde ».

Enfin, peut-on réellement affirmer que « l’emboîtement d’échelles a vécu » (P. Poncet, 14) ? À interpréter la mondialisation comme totale (J. Lévy, 1), sans doute. Cela étant, non seulement les modes d’appropriation de la mondialité sont nuancés à travers la planète, mais encore il reste à prouver que le Monde est effectivement total. La conception classique des distances et des surfaces demeure probablement pertinente à certaines échelles. À titre d’exemple, les différenciations intra-urbaines (processus ségrégatifs, spécialisations, tissus urbains), l’organisation géographique de telle agglomération millionnaire ou tel village en société traditionnelle font encore appel à l’auto-corrélation spatiale et au renouvellement in situ. La mondialisation n’efface pas, elle s’ajoute et, éventuellement, bouleverse.

Ces quelques interrogations mises à part, cet ouvrage collectif constitue un remarquable essai de dépassement des positions habituellement défendues, parmi lesquelles la thèse du choc des civilisations (Huntington, 1997) apparaît singulièrement caduque, tant elle masque les contradictions internes, autrement dit toute la diversité à l’échelle locale, des manifestations de l’enveloppe culturelle à l’échelle régionale ou continentale. De l’ouvrage, encore, le lecteur appréciera la présentation, la clarté des documents d’illustration et la présence d’un glossaire, ou s’arrêtera longuement sur des cartes aussi audacieuses et esthétiques que, à l’occasion, illisibles — cherchez donc l’Afghanistan ou le Niger sur un cartogramme par population sous projection de Buckminster Fuller (P. 259), sans vous aider de son modèle légendé (pp. 24-25). Le lecteur peinera, enfin, à comprendre le masquage des auteurs au début de chaque article. Il est heureux que la tentative d’uniformisation éditoriale ne suffise pas à masquer la singularité des textes : est-elle facile, la métaphore n’en est pas moins fort illustrative d’une mise en abîme, c’est-à-dire d’un… emboîtement d’échelles.

Jacques Lévy (dir.), Patrick Poncet, Dominique Andrieu, Boris Beaude, René-Éric Dagorn, Marc Dumont, Karine Hurel, Alain Jarne, Blandine Ripert, Mathis Stock, Olivier Vilaça, L’invention du monde. Une Géographie de la mondialisation, Paris, Les Presses de SciencesPo, 2007.

Bibliographie

Olivier Dollfus, « Système monde », in Roger Brunet, Olivier Dollfus (dir.), Mondes nouveaux, Paris, Hachette, coll. Géographie universelle, 1990.

Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy et Denis Retaillé, Le Monde : espaces et systèmes, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques & Dalloz, 1992.

Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

Sonia Rullière, « Géographies militantes d’Attac », Hérodote, n°2, 2004

Jean-Pierre Warnier, La mondialisation de la culture, Paris, La Découverte, 1999.

Note

1 NDLR: Le lecteur verra apparaître dans le présent texte, entre parenthèses, les auteurs suivis du numéro de chapitre et, le cas échéant, le numéro de page — parfois les seuls numéros lorsque l’auteur est préalablement mentionné.

Résumé

Fruit de la collaboration de onze chercheurs essentiellement issus de la géographie mais faisant une large place à la cartographie, à l’histoire et à l’anthropologie, cette Invention du Monde dirigée par Jacques Lévy constitue une somme de petits essais destinés à faire le point sur les avancées récentes et à proposer un cadre de réflexion […]

Miguel Padeiro

Géographe, doctorant en aménagement et urbanisme à l’Université de Paris-Est (Laboratoire Ville Mobilité Transports), il a publié auparavant De la mise en valeur des marais littoraux : les marais de Fialho entre activités et environnement (Ria Formosa, Portugal). Il prépare actuellement une thèse sur les rapports entre les prolongements du métropolitain parisien et les évolutions urbaines de la banlieue.

Pour faire référence à cet article

Miguel Padeiro, "Venir au Monde : esquisse d’un achèvement.", EspacesTemps.net, Livres, 04.02.2009
https://www.espacestemps.net/articles/venir-au-monde-esquisse-dun-achevement/