Conatus et le miel de Jean-Baptiste.

Pour un récit humain de l’automobilité.

André Ourednik Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Il le fait quand même. Il a parfaitement intériorisé les liens entre la pollution atmosphérique et les maladies respiratoires, entre l’épuisement des ressources non-renouvelables et le réchauffement climatique… mais il le fait. Il démarre, roule, éprouve un étrange plaisir à rouler sur cette route qui défile devant ses yeux comme un économiseur d’écran 3d, et il n’y pense même pas : les liens systémiques intériorisés restent muets le temps de passer de a à b, car le déplacement se fait ainsi : en voiture.

Sloterdijk parlerait de la victoire d’une raison cynique mais y a-t-il raison, ici ? Bruce Braun proposait récemment une autre piste pour expliquer l’évident hiatus entre la réflexivité pragmatique et les actes effectifs de millions de conducteurs de par le monde : celle-ci serait à chercher plutôt dans ce phénomène que Spinoza appelait le « conatus, par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être (conatus quo unaquoeque res in suo esse perseverare conatur) » (Ethica 3, 6).

La narration philosophique occidentale fait remonter la notion du conatus jusqu’à la ρμή grecque et trouve, comme celle-ci, sa traduction allemande à la fois dans le Trieb et dans le Streben. D’un côté de cette bifurcation traductologique, nous avons un mouvement de désir en direction d’une chose, c’est-à-dire, précédé par son objet. Ce côté est celui du Streben (appétit, aspiration à, effort de), sens dominant de la ρμή chez les stoïques. De l’autre, nous avons le Trieb (pulsion), qui s’assimile au contraire à un désir aveugle de propagation de l’intérieur vers l’extérieur dont l’objet, s’il y en a, ne se concrétise qu’en un deuxième temps. Dans la logique du Trieb, une chose ou une action n’est ainsi poursuivie que si sa structure lui permet de fonctionner comme objet du conatus, lui-même inhérent au sujet. C’est sous cette forme que l’on retrouve la ρμή chez Hobbes1, plus tard, mais surtout chez Spinoza, pour qui le conatus ― portant, cette fois, porte bien son nom ― n’est rien d’autre que l’essence de la chose qu’il anime2, c’est-à-dire, cette chose-même. Le panthéisme matérialiste de Spinoza a dans ce contexte l’énorme avantage de permettre au conatus de traverser indistinctement les choses humaines et non-humaines3. C’est d’ailleurs le même conatus spinozien que l’on retrouve dans « l’élan vital » de Bergson, puis de Deleuze, ainsi que dans la Volonté de Puissance/Pouvoir de Nietzsche et, bien sûr, dans le Trieb de la psychanalyse. Pour pousser la narration un peu plus loin, nous pouvons résoudre l’opposition entre Streben et Trieb, pour retrouver l’intentionnalité des phénoménologues qui rend compte de la co-émergence du sujet et de l’objet du conatus, même si ce dernier perd à nouveau son nom. Le monde, de ce point de vue, apparaît comme l’entrelacement d’une multitude de conatus qui reconfigure sans cesse des sujets et objets nouveaux4.

Cette version de la narration est sans doute lapidaire mais nous voilà prêts à la lier au problème de la conduite automobile compulsive. Faisons cela.

De Spinoza, nous retenons que le conatus traverse indistinctement l’humain et le non-humain, et (vu qu’il peut, à lui seul, constituer aussi l’essence d’un sujet) n’importe quel sous-ensemble découpé dans le super-ensemble Monde peut donc être lui aussi considéré comme un sujet intentionnel complet, pour le peu qu’il soit traversé par un conatus clairement identifiable.

La voiture, par exemple, peut être conçue en termes d’une continuité entre un être humain et un système de propagation de l’ensemble de ses gestes, possédant l’aptitude d’un mouvement rapide vers l’avant, modulé par des changements de directions. Cela, et l’occasionnel bruit de klaxon, constituent un système intentionnel qui émerge en tant que nouveau sujet de la route. De par la définition du conatus, ce sujet, comme tout autre, vise uniquement à persévérer dans ce qu’il est, c’est-à-dire, à rouler. Non pas parce que c’est ce qu’il voudrait tout particulièrement mais parce que c’est tout ce qu’il peut vouloir et, vu que « nulle chose ne peut être détruite, sinon par une cause extérieure » (3, prop. 4), sa volonté se propage. Ainsi, dès le premier cours d’auto-école, une symbiose a lieu : l’être du conducteur entame sa transfiguration en homme-voiture, habité d’un conatus de roulement, d’un désir de toujours d’avantage de route, par ailleurs transmissible5. Renoncer à la symbiose serait s’adonner à des désirs « quae Corporis agendi potentiam minuunt », c’est-à-dire, qui diminuent le pouvoir d’action du corps (3, prop. 13). De par le conatus qui habite toute chose, y compris l’homme-voiture, un tel renoncement ne peut avoir lieu.

Pourtant, on souhaiterait qu’il ait lieu. Au nom du développement durable, peut-être, ou simplement au nom d’une qualité de vie immédiate de milliers d’usagers urbains. D’une manière ou d’une autre, il doit bien être possible d’y parvenir.

La manière fausse et inadéquate, à laquelle nous reviendrons lorsqu’il sera question du miel, consisterait à chercher à mettre fin au conatus d’un homme-voiture, dans une logique de négation ou du changement par la rupture. Une telle démarche n’est vouée qu’à rencontrer la haine, par corollaire de ce qui précède. Car si l’esprit, traversé du conatus, est attiré par ce qui augmente le pouvoir d’action de son corps, il « a de l’aversion à imaginer ce qui diminue ou contrarie sa puissance et celle du corps »6. La rhétorique des contraintes « liberticides » trouve en cette aversion inhérente à l’esprit une prise bien trop facile, à la portée même des rédacteurs de revues automobiles et des tribuns populistes de droite.

Trois meilleures options existent pour permettre à l’être humain d’être plus adéquat avec son monde : celle du dépassement, celle du transfert et celle de la transfiguration.

Trois formes affirmatives d’une vie plus adéquate.

L’option du dépassement est la plus difficile des trois. Elle consiste, comme son nom le trahit, à vivre l’abandon du véhicule comme une accrétion de la liberté individuelle. Cela en s’élançant au-delà de la simple connaissance des effets globaux du trafic privé pour devenir soi-même un véritable soi-globe, traversé d’un conatus unique, porté vers la persévération du Monde. Il s’agit donc d’une forme d’extase ou d’inflation du soi (selon si l’humain se dissout dans le Monde ou, au contraire, l’absorbe), à l’issue d’une affirmation absolue de tout ce qui est. En principe, seul le surhumain de Nietzsche est en mesure de l’accomplir.

Le transfert du conatus de l’homme-voiture est nettement plus accessible. Il consiste à mettre en coprésence deux objets suffisamment similaires pour permettre au conatus de glisser de l’un à l’autre. Cette méthode a été efficacement implémentée sous la forme d’une « Voie Spécialisée Partagée », dans la région de Grenoble : cette voie, réservée au bus mais passant par l’autoroute, expose chaque jour les automobilistes à la vision d’un véhicule de transports publiques qui les dépasse par la droite. Le conatus roulant se trouve en cela fortement diminué dans le sentiment de puissance relative que permet sa forme homme-voiture, qu’il rejette sans regret pour adopter celle de l’homme-passager-de-bus. Un tel transfert est facilité par la nature expansive du conatus elle-même. En effet, si chaque être aspire à être plus que ce qu’il n’est, il doit être nécessairement doté d’une intuition fondamentale de ne pas être assez à chaque instant présent. L’homme-voiture sait donc, au fond de lui, qu’il pourrait aussi être homme-avion, homme-laboratoire-ès-transports ou homme-siège-de-première-classe, tout en ne pouvant espérer être tout cela à la fois. Certains êtres en excluent d’autres et le conatus, ultimement indifférent quant à son sujet et à son objet, choisit toujours la première forme accessible qui lui donne davantage d’ampleur. Si elle est bien maîtrisée, elle peut conduire à ce que l’on appelle un transfert modal.

La transfiguration, finalement, est la plus intéressante des trois formes. Elle consiste dans la mutation de l’homme-voiture en quelque chose de mieux et l’un de ses meilleurs exemples est le Twike. Cet objet, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, est une automobile entièrement électrique dotée de pédales permettant de prolonger la durée de sa batterie. Mis à part la possibilité de rouler, elle offre ainsi celle de s’exercer et cela même sous forme d’un défi intéressant : en tout temps, en effet, l’écran d’un Twike indique la consommation de courant, que le conducteur cherche à réduire au minimum, de par la volonté d’auto-dépassement inhérente à son conatus. Il se voit ainsi engagé dans une lutte perpétuelle contre sa propre consommation, tout en faisant pleinement partie du conatus hybride homme-machine et de son roulement rapide. Sans renoncer à être ce qu’il est, donc, il rend service à son système cardio-vasculaire et aux poumons de milliers de concitoyens.

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La continuité de l’humain transfiguré face à sa négation mielleuse.

Nous le voyons, l’énorme avantage du dépassement, du transfert et de la transfiguration est qu’ils sont tous les trois inhérents au conatus de n’importe quel sujet et qu’ils peuvent donc constituer les opérateurs d’un changement non-contraint. Car le changement qu’ils permettent ne consiste pas en une rupture ou en une négation d’un processus existant mais en l’inscription du même processus dans un contexte plus vaste qui en modifie la lecture et par cela également l’évolution. C’est en cela que se dessine un autre récit, dont le protagoniste est conservé mais dont l’issue s’annonce plus propice, pour lui-même et pour les figurants.

Mais c’est justement la conservation du protagoniste qui nous amène au problème du récit concurrent du miel. Pas de n’importe quel miel, bien sûr, mais de celui dont Jean-Baptiste complétait son régime de sauterelles, selon les mots suivants de Marc 1 :6 :

« Jean parut, baptisant dans le désert, et prêchant le baptême de repentance, pour la rémission des péchés.

Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; et, confessant leurs péchés, ils se faisaient baptiser par lui dans le fleuve du Jourdain.

Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.

Il prêchait, disant : Il vient après moi celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier, en me baissant, la courroie de ses souliers. »

On se tromperait en voyant dans ce miel un caprice gourmand de l’ermite. Le miel n’est ici, bien au contraire, que trop cohérent avec les sauterelles et la peau de chameau. Il est cohérent, de même, avec le baptême en plein air dans le Jourdain. Ce qui rassemble toutes ces choses concerne deux aspects : leur impureté du point de vue du Lévitique, et leur pureté du point de vue des premiers chrétiens dont Jean fait partie7. Cette distinction constitue un point de bifurcation théologique majeur dont l’intérêt, pour nous, est de remarquer que la pureté d’une chose ne peut être garantie, d’un côté, que par la stricte séparation des genres ou par un procédé humain de purification (lors de la confection de vasques de baptême, par exemple), alors que de l’autre c’est l’absence de l’humain qui permet à une chose de rester pure. Le miel sauvage, par exemple, est impur selon l’ancienne tradition, dans la mesure où les corps des abeilles peuvent y être mêlés. Même cas pour le chameau, qui rumine mais n’a pas la corne fendue. C’est le mélange des catégories du vivant qui gêne. Du point de vue chrétien, par contre, c’est un autre mélange qui pose problème : celui des choses relevant du monde de la nature et de celui des choses humaines. Les premières, comme le miel sauvage et le chameau, se situent du côté du pur, du produit brut issu de Dieu en personne. Les deuxièmes, choses humaines, sont impures car imprégnées du péché humain.

Et là se situe la faille du dépassement, du transfert, et de la transfiguration de l’automobile. Car du point de vue de Jean-Baptiste, illustré par son régime de miel, aucun de ces opérateurs ne permet à un conatus de s’extraire du mal : pour le peu que ce soient des désirs et des aspirations humains qu’il incarne, il reste mauvais. Sa négation seule demeure donc une solution valide de ce point de vue, car ce n’est qu’en réduisant les degrés de liberté humains que l’on peut préserver la nature, distincte de l’homme et de ses désirs. La continuité du conatus, qui traverse sans autres les degrés ontologiques de la chose, de l’outil, de l’animal, de l’humain et du divin est remplacée par une discontinuité radicale où l’humain et son outil se retrouve dans la catégorie de l’ignoble, à moins qu’il ne renonce à soi-même. Seulement alors, cet objet métaphysique que d’aucuns appellent « environnement » peut acquérir l’ascétique pureté du miel de Jean-Baptiste.

Force est de constater que ce miel conserve encore aujourd’hui son aspect attractif et collant. En effet, une bonne partie de la narration environnementaliste s’est malheureusement vue empêtrée dans sa masse, convergeant vers des chutes misanthropiques ouvertement déclarées. Pour s’acheminer vers ces dernières, l’histoire de l’humanité trouverait sa véritable trame dans n’importe quelle forme de réduction progressive de « l’impact » sur le domaine de la « nature ». Ces narrations sont entièrement nourries de la pureté des choses non-touchées par l’homme et s’articulent à de nombreux autres récits tout aussi mielleux, comme celui du bon sauvage, de la supériorité des médecines dites « naturelles », de l’avantage de la cueillette/chasse sur l’agriculture, du bonheur de la lutte quotidienne pour la survie, voire même (car l’on n’en est pas à un paradoxe près) de l’anthropisation juridique des animaux qualifiée, dans ce cas précis seulement, de progrès : des récits d’autant plus mystiques qu’ils habitent souvent cette étrange caverne topologique qui lie l’extrême gauche et l’extrême droite. Car chacun trouve son bonheur dans ce miel, serait-ce dans la restauration des modèles de famille archaïques ou dans le sacrifice de l’individu pour le bien du Monde. Du côté de la voiture, nous avons évidemment affaire à un objet mauvais, dont le mal ne saurait être extrait par les moyens cités plus haut mais demande à être purifié par le feu, ou trouver, du moins, sa rédemption dans l’ascèse de l’immobilisme.

Fort heureusement, tout le monde ne mange pas de ce miel-là. Des projets absouts du ressentiment de l’humain contre son propre conatus existent et sont inventés chaque jour, ainsi que nous l’avons montré. L’extase, la Voie spécialisée partagée, ou le Twike constituent autant d’autres douceurs vers lesquelles il est possible d’orienter l’homme-voiture sans recourir au sacrifice humain. Dieu lui-même en sera reconnaissant, c’est possible, mais ce qui est sûr, c’est que le récit d’un monde différent, mais ayant un conatus humain pour protagoniste et trame, peut être conté. Quod erat demonstrandum.

Illustrations : Ivom, Twike, What’s It Like’, 24.11.2007, Flickr (licence Creative Commons).

Note

1 Hobbes définit hormê par « the small beginnings of Motion, within the body of Man, before they appear in visible actions » (Leviathan 1, 6).
2 « Conatus, quo unaquoeque res in suo esse perseverare conatur, nihil est praeter ipsius rei actualem essentiam » (Ethica 3, 6).
3 Cf. Ethica 3, Praefatio. Spinoza dépasse, de même, la distinction esprit/matière (Ethica 3, Propositio 2, Scholium) qui persiste dans une tradition de pensée cartésienne, au point de rendre fastidieux, même aujourd’hui, de nombreux débats dans les sciences sociales de langue française.
4 Un avant-goût de ce modèle peut par ailleurs être trouvé chez Leibniz, pour qui le conatus prend la forme d’une tension intermonadique généralisée, portée par le phénomène de la mémoire dans le monde temporalisé. C’est également ici que s’ouvre un indéterminé dans lequel pourra s’insérer la suite de notre raisonnement.
5 « Si donc la nature d’un corps extérieur est semblable à celle de notre Corps, l’idée du corps extérieur que nous imaginons, enveloppera une affection de notre Corps semblable à celle du corps extérieur ; et, conséquemment, si nous imaginons quelqu’un de semblable à nous affecté de quelque affection, cette imagination enveloppera une affection semblable de notre Corps. Par cela même donc que nous imaginons qu’une chose semblable à nous éprouve quelque affection, nous éprouvons une affection semblable à la sienne. (Si igitur corporis externi natura similis sit naturæ nostri corporis, tum idea corporis externi quod imaginamur affectionem nostri corporis involvet similem affectioni corporis externi et consequenter si aliquem nobis similem aliquo affectu affectum imaginamur, hæc imaginatio affectionem nostri corporis huic affectui similem exprimet adeoque ex hoc quod rem aliquam nobis similem aliquo affectu affici imaginamur, simili cum ipsa affectu afficimur.) » (Ethica 3, Propositio 27)
6 « De là suit que l’Esprit a de l’aversion à imaginer ce qui diminue ou contrarie sa puissance et celle du corps (Hic sequitur, quod Mens ea imaginari aversatur quae ipsius & Corporis potentia minuunt, vel coërcent) ». (Ethica 3, Propositio 13, Corrolarium)
7 Voir Edmondo Lupieri, « Fra Gerusalemme e Roma » in Filoramo Menozzi (a cura di) Storia del cristianesimo, Laterza, Roma, 1997.

 

Résumé

Il le fait quand même. Il a parfaitement intériorisé les liens entre la pollution atmosphérique et les maladies respiratoires, entre l’épuisement des ressources non-renouvelables et le réchauffement climatique… mais il le fait. Il démarre, roule, éprouve un étrange plaisir à rouler sur cette route qui défile devant ses yeux comme un économiseur d’écran 3d, et […]

André Ourednik

Doctorant au laboratoire Chôros (École Polytechnique Fédérale de Lausanne) il a étudié la géographie, la philosophie et les méthodes mathématiques à la Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne. Parallèlement à sa production scientifique, il est auteur de nouvelles et de poésies chez divers éditeurs suisses. Ses recherches actuelles portent sur la modélisation formelle de l’habiter et de la cohabitation.

Pour faire référence à cet article

André Ourednik, "Conatus et le miel de Jean-Baptiste.", EspacesTemps.net, Objets, 16.10.2008
https://www.espacestemps.net/articles/conatus-et-le-miel-de-jean-baptiste/