Vote et gradient d’urbanité.

L’autre surprise du 21 avril.

Jacques Lévy Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Ces deux images appartiennent à une famille de cartes (celle des « œufs sur le plat ») entièrement inédite en géographie électorale. Elle consiste à prendre comme fondement du découpage des zones définies par des gradients d’urbanité. Pour des raisons pratiques, c’est la distinction proposée par l’Insee entre « pôles urbains » et « couronnes périurbaines » qui a été utilisée. On a regroupé les résultats de l’ensemble des communes composant une zone donnée. C’est un moyen simple, sans changer la métrique du fond de carte, pour donner un poids plus réaliste au monde urbain.

Image1Pour l’extrême droite, les résultats sont spectaculaires : sans exception, le score obtenu aux premier tour par Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret est supérieur dans le périurbain à ce qu’il est dans l’agglomération morphologique. Si l’on ajoutait un troisième niveau, avec l’ensemble des communes-centres (seules les communes Paris, Lyon et Marseille ont été représentées sur ces cartes), on obtiendrait un degré supplémentaire, où le soutien pour l’extrême droite serait encore plus faible.

Sur la seconde carte, on a agrégé l’ensemble des résultats des partis tribunitiens, extrême droite et extrême gauche réunies, c’est-à-dire des forces politiques protestataires (par opposition à celles qui assument la participation au gouvernement comme une composante de leur stratégie) et qui sont les héritières de la tradition française de « guerre civile symbolique » qui a fonctionné durant deux siècles comme régime de croisière de la vie politique.

Image2À l’encontre d’une approche intuitive qui valoriserait l’opposition gauche/droite et qui imaginerait que les deux géographies s’annuleraient, la configuration obtenue est encore plus claire. La faiblesse de l’extrême droite dans l’Ouest se trouve compensée par une extrême gauche elle aussi plus forte dans les périphéries périurbaines que dans les agglomérations. La structure hiérarchique de la carte se trouve donc confortée. Il y a donc bien une géographie lisible de l’ensemble des « anti-systèmes ».

Sur l’ensemble des deux cartes, le cas marseillais présente une double singularité. D’une part, Marseille est la seule des trois communes-centres visualisées à échapper à la règle de moindre influence de l’extrême droite dans les zones centrales. Cela peut être expliqué par la dualité Marseille/Aix qui tend à « énucléer » une partie de la centralité marseillaise vers Aix-en-Provence, qui, de fait, a offert un résultat médiocre pour la région à l’extrême droite. D’autre part, l’aire marseillaise constitue un point fort des extrémistes, avec l’ensemble du littoral méditerranéen, certes, mais en contraste avec l’attitude des autres métropoles. On peut relier ce phénomène à une réalité plus générale, celle du modèle urbain éclaté et fragmenté, qui fait de Marseille la ville européenne la plus comparable aux aires urbaines du sud-ouest des États-Unis. Dans le « Los Angeles » français, la logique de l’écart a aussi une dimension politique.

À la lecture des cartes, on peut conclure que le vote extrémiste atteint ses meilleurs scores dans le monde périurbain et ce d’autant plus que l’aire urbaine est petite ou qu’elle est fragmentée (aire marseillaise). On a donc une vérification expérimentale sans équivoque de la force des modèles urbains présents dans les sociétés locales, le modèle de la ville compacte (dit « d’Amsterdam »), fondé sur la densité et la diversité, produisant des configurations sociales beaucoup plus réfractaires à l’extrémisme que le modèle de la ville diffuse (dit « de Johannesburg »).

Ajoutons que la très grande force structurante de ce critère ajoute une pièce au dossier de l’explication du vote. D’une part cet indicateur « écologique » (c’est-à-dire ne reposant pas sur des attributs individuels) montre sa pertinence face aux variables socio-économiques classiques, qui ne sont pourtant pas sans intérêt dans le cas de cette élection. On sait que beaucoup d’ouvriers ont voté pour les extrêmes. Ce que nous apprennent ces cartes, c’est qu’un ouvrier de banlieue n’est pas le même ouvrier qu’un ouvrier du péri- ou de l’hypo-urbain. Plus généralement, c’est l’approche « factorielle » fondée sur des variables analytiques qui se trouve remise en question. Le modèle périurbain est un complexe systémique qui comprend des aspects économiques (propriété du logement, patrimonialisation du « capital social »), psycho-sociologiques (rejet de l’altérité, repli sur la famille), bien évidemment géographiques et, on le voit, politiques. Si on veut expliciter ces liens, nul doute que cela passe par une exploration du rapport au monde des personnes concernées. La carte peut nous aider à en comprendre certaines composantes essentielles.

Résumé

Ces deux images appartiennent à une famille de cartes (celle des « œufs sur le plat ») entièrement inédite en géographie électorale. Elle consiste à prendre comme fondement du découpage des zones définies par des gradients d’urbanité. Pour des raisons pratiques, c’est la distinction proposée par l’Insee entre « pôles urbains » et « couronnes […]

Jacques Lévy

Géographe, il est professeur à l'Université de Reims et à l'Institut d'Études Politiques de Paris. Il travaille sur la ville et l'urbanité, la géographie politique, l'Europe et la mondialisation, les théories de l'espace des sociétés, l'épistémologie de la géographie et des sciences sociales. Il est coordinateur des rédactions d'EspacesTemps, responsable des Mensuelles et du Mot du mois.

Pour faire référence à cet article

Jacques Lévy, "Vote et gradient d’urbanité.", EspacesTemps.net, Objets, 05.06.2003
https://www.espacestemps.net/articles/vote-et-gradient-urbanite/