L’opacité du proche : de la diffusion des photographies à l’ère numérique.

Guillaume Ertaud

Image1Chronique : « Mon bureau est situé au bout du couloir à droite du bâtiment C. C’est le seul préfabriqué des trois qui composent l’école d’architecture de Nantes. La fenêtre, unique mais large, cadre dans le bois avoisinant une composition que la lumière du jour éclaire différemment chaque jour. Le panneau du terrain de basket (enfin celui que je vois le plus facilement, l’autre n’est visible qu’au prix de contorsions habiles) était intact lors de ma prise de fonction. Il s’est lentement dégradé, petit à petit, puis un matin, lors d’un retour de congé, plus de panneau, juste la structure de métal. S’en est suivi la désertion du terrain, déjà peu fréquenté.

Pris dans un soleil de matin d’automne, le terrain de basket, pour moitié mangé par l’ombre du bâtiment C, devient le support d’un jeu graphique qui stimule le désir de faire cette photo. Aucune autre intention que de fixer le jeu de la lumière sur un terrain de jeu.

Promise à un profond sommeil sur le disque dur de l’ordinateur que m’a confié l’institution (emplacement : F/Documents et Applications/Perso/Photos/…), il m’arrive parfois de réveiller cette photo. Je l’aime bien. Bien sûr, je la vois à ma manière, depuis mon point de vue d’opérateur, de celui qui, frappé par le jeu graphique de l’ombre et de la lumière, a saisi l’appareil photo, un Canon A520 équipé d’une carte mémoire de 256 Mo, et a déclenché. Non pas pour en garder la trace mais en guise de réponse au saisissement visuel que procure un tel ordonnancement des choses. Saisir lorsqu’on est saisi. Dans cette photo il y a tout ça, mais tout ça ne se révèle que par mon commentaire. Certains de mes collègues ont pu la voir, seulement parce que je la regardais et parce qu’ils m’ont surpris dans cet acte de contemplation. À écouter leurs commentaires, il semble difficile d’observer ce qui est proche : ce bout de terrain de basket, quasi abandonné, ils n’y avaient pas particulièrement prêté attention. Le proche est parfois tellement opaque et cette photo aura peut-être connu là sa plus grande réussite : attirer l’attention sur un objet quasi invisible. »

Toute insignifiante que soit cette expérience photographique, elle contient néanmoins, en creux, ce qui serait caractéristique du renouvellement des pratiques qu’a engendré le passage de la photographie argentique au numérique : sa plus grande exposition. Quantité d’images argentiques semblables dorment dans mes cartons, n’ayant connu d’autres spectateurs que celui-là même qui les a prises, les remisant après les avoir développées et agrandies.

La photographie numérique se caractérise par une disponibilité accrue : la même image peut nous suivre, du domicile au bureau, en empruntant différentes voies, celles des réseaux ou celles des supports amovibles en tout genres, tout en s’appuyant sur une standardisation des formats d’enregistrement des fichiers et de l’homogénéisation des logiciels capables de les interpréter.

La technologie numérique agit, en photographie comme dans bien d’autres domaines, en accentuant les possibilités d’échanges, de passages d’un environnement à un autre. Elle donne de l’aisance dans sa diffusion.

Mes collègues n’auraient ainsi certainement jamais vu cette photo si mon ordinateur professionnel n’avait pas les capacités de l’afficher en même temps qu’il me permet de produire le travail pour lequel je suis employé. Diffuser une telle image devient alors un jeu d’enfant. Encore faut-il qu’une occasion se présente.

Le Musée de l’Élysée de Lausanne, musée dédié à la photographie, organise, jusqu’au 20 mai 2007, une exposition ― est-ce le terme adéquat ? ― intitulée « Tous photographes ! » et dont l’objet est de rendre visible le renouvellement des usages que provoque le passage à la photographie numérique. Le titre de cette exposition, en évoquant une certaine globalisation de la pratique, semble indiquer qu’avec le numérique, plus aucune différenciation dans les pratiques ne subsiste. On assisterait donc à un nivellement… Pourtant, il suffit de fréquenter d’une manière ou d’une autre les sphères de la photo professionnelles pour se rendre compte que bien des différences subsistent, ne serait-ce que par les (auto-)représentations bien ancrées du photographe professionnel : du paparazzi au portraitiste, du reporter à l’auteur-artiste. Non, ce n’est pas tenable. Cependant, si l’on aborde la question du point de vue de la diffusion des images photographiques produites par la technologie numérique, on trouve une piste intéressante dont les médias connaissent la valeur : l’amateur photographe, équipé de systèmes optico-numériques en tout genre, constitue une réserve inespérée de matière première visuelle, d’autant plus intéressante qu’elle perpétue la sacro sainte valeur d’attestation de la photo. « Regardez, monsieur X était sur place lors des évènements, il a fait cette photo donc c’est vrai… ». Toutes les images se valent pour peu qu’elles tiennent du scoop. En la matière, le critère de diffusabilité est donc primordial. Sitôt produite, sitôt diffusée, et ce à la portée de tous via Internet notamment. De ce point de vue, l’apport du numérique est inestimable et renouvelle considérablement la pratique. Il n’est qu’à en juger par cette photo du terrain de basket : répondant à l’appel à photo lancé pour l’exposition/projection « Tous photographes ! » par l’intermédiaire d’un site web ― j’ai envoyé cette photo en l’espace de quelques minutes. Déposée sur un serveur, possiblement localisé en Suisse, elle fut projetée le 09 février 2007 à 14h59, ainsi qu’en témoigne un cliché de webcam que m’ont envoyé les organisateurs.

Image2Produite dans la confidentialité de mon bureau et diffusée à la micro échelle du réseau de mes collègues ― on peut les compter sur les doigts d’une seule main ― cette photographie a connu, en Suisse, une exposition aux regards que je ne lui avais jamais prévue. Elle échappe à son destin et s’offre aux autres en jouant à plein des capacités de diffusion propres au numérique. Cette technologie écrase les distances, génère un rapport indifférencié entre le proche et le lointain. À l’inverse, cette photographie recrée une distance avec un objet du quotidien qui tend à s’effacer à cause de sa (trop) grande proximité. En rendant perceptible le proche par sa médiatisation, la photographie décale la perception de cet objet et procure chez celui qui le regarde ainsi un effet de distanciation. Une telle perception ouvre possiblement vers le commentaire libre, l’association d’idée. Cette capacité à articuler un rapport paradoxal à la distance comme opérateur de prise sur l’immédiat nous semble constituer l’une des fonctions particulièrement efficientes de l’usage de la photographie dans l’exploration du quotidien.

Résumé

Chronique : « Mon bureau est situé au bout du couloir à droite du bâtiment C. C’est le seul préfabriqué des trois qui composent l’école d’architecture de Nantes. La fenêtre, unique mais large, cadre dans le bois avoisinant une composition que la lumière du jour éclaire différemment chaque jour. Le panneau du terrain de basket […]

Guillaume Ertaud

Guillaume Ertaud est l’auteur d’un mémoire de Maîtrise d’Histoire de l’Art sur Hervé Guibert. Il est membre du Laua. Ses recherches autour de la photographie combinent pratique et méthodologie. Il est le concepteur et rédacteur d’un site sur la photographie lalettrephoto.net.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Guillaume Ertaud, « L’opacité du proche : de la diffusion des photographies à l’ère numérique. », EspacesTemps.net, Objets, 2007/04/30. URL : https://www.espacestemps.net/articles/opacite-du-proche/