Les voix de l’éthique : justice et care.

Carol Gilligan, Une voix différente. Pour une éthique du care, 2008.

Nathalie Zaccaï-Reyners Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Le célèbre essai de Carol Gilligan paraît aujourd’hui dans une traduction revue et sous son titre original, redonnant toute sa place à la voix. Publié en 1982 aux États-Unis et disponible en français dès 1986 sous le titre Une si grande différence, les enjeux qui accompagnent cette nouvelle édition sont explicités dans la présentation , sous les plumes de Sandra Laugier et de Patricia Paperman. L’occasion de revenir sur les arguments centraux de cet essai et sur son actualité. Mais commençons par rappeler la genèse de cette singulière contribution aux sciences sociales contemporaines.

À la fin des années 1960, Gilligan rejoint Harvard et s’engage dans la recherche en psychologie du développement auprès des professeurs Erik Erikson puis Lawrence Kohlberg. Dans la lignée des travaux de Freud et de Piaget, les théoriciens du développement s’interrogent alors sur les chemins de la maturité morale. Ils ont pour modèle de l’accomplissement la maîtrise pleine et entière de principes de justice abstraits et impartiaux. Des protocoles d’enquêtes visent à éprouver la pertinence de ces théories. Avec d’autres, Gilligan y travaille. Son ouvrage, Une voix différente, revient sur les résultats de près de dix ans de ces recherches.

Écouter les cancres du développement moral.

Au cours de ces enquêtes, Gilligan bute sans discontinuer sur un constat récurrent. Les études empiriques ont pour résultat de faire apparaître les femmes comme moralement déficientes. Aucune représentante du sexe féminin ne fait état de la maîtrise des compétences morales les plus élevées lorsqu’elle est appelée à raisonner dans le cadre des dilemmes moraux élaborés par les enquêteurs. Gilligan s’interroge : est-ce la théorie qui est défectueuse, ou sont-ce les femmes qui le sont ? Les deux répond-elle, comme elle le rappellera lors d’une récente conférence à Paris : « il y avait un problème dans la théorie — un besoin d’une voix différente ; et il y avait également un problème pour les femmes vivant dans un monde où les voix de l’autorité n’étaient pas en adéquation avec ce qu’elles savaient être vrai par expérience » (2010). Le constat empirique ouvre sur un double programme : identifier et discuter les problèmes de la théorie psychologique dominante ; identifier et discuter les problèmes rencontrés par les femmes dans leur expérience ordinaire. Questionner la théorie, appréhender la vie féminine, cela signifie revenir à la source et se pencher à nouveaux frais sur les expériences morales des intéressées.

Interroger la démarche de l’enquête.

Les dispositifs d’enquête sont-ils en mesure de donner à voir un spectre suffisamment large de l’expérience morale des interviewés ? La façon même de construire les protocoles de recherche ne préfigure-t-elle pas trop largement des résultats obtenus ? Reprenant les entretiens réalisés, Gilligan confirme ce soupçon, montrant que leur configuration même privilégie, voire sélectionne, une forme déterminée de raisonnement moral, celui qui cadre précisément avec la théorie de Kohlberg1. Les femmes ont manifestement des réticences à épouser ce canevas attendu. Et avant d’en faire peser la charge sur une nature féminine de la morale, il est nécessaire de questionner la démarche de recherche poursuivie. Peut-on imaginer des dispositifs de recherche susceptibles d’élargir le champ des expériences audibles, afin qu’ils puissent accueillir le récit d’expériences jusque-là restées ignorées? La thématique de la pluralité des voix prend forme. Gilligan entame de nouvelles enquêtes. Elle se met à l’écoute des bredouillements inaudibles, à l’écoute des formulations inattendues, mettant progressivement au jour d’autres témoignages, exhibant la diversité des ressources de l’expérience morale de ses contemporains.

Dans l’ouvrage, Gilligan aborde la pluralité des univers de sens qui sous-tendent l’interprétation des enjeux moraux en situation à partir de l’exemple de deux enfants. Placés devant un même dilemme moral, les raisonnements formulés par Jake et par Amy, âgés de onze ans, s’avèrent fort différents. Si l’univers de référence de l’un semble clairement identifié tant il entre en résonnance avec les attentes de la théorie psychologique, celui de la seconde paraît bien inconsistant. Le défi consiste à ne pas en rester à ce constat, à tenter d’entrevoir l’articulation de l’univers propre d’Amy, à chercher les voies permettant de donner une voix à ses expériences propres. Les enjeux d’une telle articulation dépassent alors largement la simple restitution : « l’élaboration d’un nouveau mode d’interprétation fondé sur les images suscitées par la pensée de la fille permet de discerner un processus de maturation, là où ce n’était pas possible auparavant, et de considérer les différences de compréhension des relations sans leur attribuer une échelle de valeur » (2008, pp. 48-49).

Reconstruire la perspective du care.

À partir de nombreux entretiens que recoupe et qu’illustre la figure d’Amy, Gilligan met progressivement au jour un usage de l’expérience morale qui échappe complètement au système de mesure de la maturité morale établi par l’équipe de Kohlberg. Si le langage de Jake peut s’y mouvoir sans heurts, la conduite même des entretiens décourage Amy, « lui donnant l’impression que ses réponses sont fausses ou mal comprises », la menant progressivement « à perdre confiance en elle et à être de plus en plus embarrassée et incertaine » (2008, p. 54). C’est encore la façon dont elle construit les problèmes présentés par les enquêteurs qui suscite le trouble de part et d’autre. Contrairement à Jake, qui perçoit ces dilemmes moraux comme des problèmes de logique et de justice, « les jugements d’Amy contiennent les préceptes essentiels à une éthique fondée sur la préoccupation (care) d’autrui » (2008, p. 57). La vision d’Amy « est constituée de relations humaines qui se tissent et dont la trame forme un tout cohérent, et non pas d’individus isolés et indépendants dont les rapports sont régis par des systèmes de règles » (2008, p. 55). Partant, Gilligan exhibe ce qui se présente comme une posture morale spécifique, qu’elle associe à l’éthique du care, distincte de la théorie de la justice prise en charge par la philosophie morale, illustrée par le raisonnement de Jake.

Il s’agit alors de comprendre la façon dont la voix dominante, celle qui coïncide avec les attentes de la théorie psychologique, s’installe au cours du développement et en vient à réduire ses concurrentes au silence, laissant aphone une part non négligeable de l’expérience vécue. Comment une telle relégation est-elle psychologiquement, socialement et politiquement possible ? Dans le cadre de la psychologie du développement dominante de l’époque, l’éthique du care peut tout au plus prétendre recouvrir les balbutiements de la vie morale, sitôt appelés à être supplantés au cours de la croissance, à mesure que les raisonnements logiques fondés sur des principes universalistes repoussent les intuitions ancrées dans les situations locales et référées à des entités singulières. Pour Gilligan ce séquençage doit être interrogé, afin que soit également mis au jour le travail de la perspective du care à l’âge de la maturité. Donner à voir la complémentarité de ces postures suppose à la fois une écoute attentive et sensible à leurs tonalités respectives et un questionnement sur la mise en sourdine des voix exprimant la perspective de l’éthique du care. Mais si la théorie psychologique ignore les voix divergentes, c’est plus fondamentalement que « le processus de maturation des femmes est voilé par une conception particulière des rapports humains » (2008, p. 48).

L’effacement des voix différentes et le coût psychique de la justice.

Le geste éthique véhiculé par la perspective du care se caractérise par l’ancrage contextuel et relationnel de l’exercice des facultés de juger, favorisant l’imagination morale plutôt que la généralisation légale, le raisonnement en situation sur base de la connaissance d’un environnement concret plutôt que l’évaluation principielle sur base de la maîtrise de règles abstraites. L’une des visées du care est bien celle de préserver la qualité des liens dans un monde d’interdépendances assumées et non d’accroître l’autonomie d’individus isolés.

Le geste de la justice est plutôt celui de la séparation, de l’abstraction et de la généralisation. En cela, il entre en résonnance avec la théorie psychologique dominante, qui propose un récit du développement construit sur la rupture des liens avec les proches, avec la figure maternelle ou parentale, mais aussi, plus généralement, avec l’enracinement local et communautaire, avec l’attachement porté aux personnes connues avant d’être reconnues. La déliaison serait l’une des conditions de possibilité de la civilisation.

Ce geste associé à l’univers de la justice est ainsi porté au cœur même de l’identité personnelle : « la rupture de la relation, la division du corps et de l’esprit, l’élévation de la pensée au-dessus de l’émotion » (2010), autant de pré-requis pour prétendre participer à une vie publique dont l’horizon normatif coïncide avec celui d’une justice à vocation rationnelle et universaliste. Pour Gilligan, la rupture de nos attachements sur laquelle se construit l’accès à l’espace public des Lumières se paie d’un lourd tribut psychique. Il s’agit, pour en cautériser les blessures, de se couper pas moins que de nos bases expérientielles. Surmonter psychiquement la souffrance qui peut accompagner les ruptures imposées passerait par l’instauration d’une division au sein de notre moi : se couper du ressenti corporel et du vécu émotionnel, tout en autorisant la poursuite du développement dans les registres du langage et des facultés intellectuelles supérieures. Les voix féminines sont plus hésitantes sur ce cheminement de la rupture, entre autres parce qu’elles sont plus tardivement exposées à l’épreuve. La répartition sociale du travail, la séparation genrée des sphères d’activités, la division psychique des rôles sexuels, toute une configuration pratique du monde positionne préférentiellement les voix des femmes dans des registres minoritaires, alors même que leur développement moral bafouillant témoigne de potentialités délaissées tant pour les hommes que pour les femmes : « le développement féminin montre qu’il existe une histoire différente de l’attachement humain : elle met l’accent sur des relations qui changent sans interrompre leur continuité au lieu d’être brisées et remplacées. Elle fournit une alternative à la perte et transforme la métaphore de la maturation » (2008, p. 84).

La portée sociale et politique de l’éthique du care.

En définitive, si la perspective morale du care apparaît empiriquement comme une éthique féminine, c’est parce qu’elle s’inscrit dans une société et une culture patriarcale (Gilligan et Richards, 2009). Ce contexte social et politique devrait faire de la perspective du care une alliée des combats féministes. Comme le rappelait encore Gilligan, « dans une société et une culture démocratiques, basées sur l’égalité de voix et le débat ouvert, le care est une éthique féministe : une éthique conduisant vers une démocratie libérée du patriarcat et des maux qui lui sont associés, le racisme, le sexisme, l’homophobie, et d’autres formes d’intolérance et d’absence de care. Une éthique féministe du care est une voix différente parce que c’est une voix qui ne véhicule pas les normes et les valeurs du patriarcat ; c’est une voix qui n’est pas gouvernée par la dualité et la hiérarchie du genre, mais qui articule les normes et les valeurs démocratiques » (2010).

Si l’opposition entre démocratie et patriarcat est structurelle, c’est également dans la mesure où elle engage une lecture spécifique de la différence qui habite la voix de l’éthique du care (Paperman, 2010). Est-il possible de ne pas en rester à une opposition entre voix féminine et masculine ? Gilligan soutient que la voix différente est celle qui reste connectée à l’expérience vécue, réceptive à la pluralité des personnes et des situations, engagée dans le monde pratique qui l’entoure. Y apposer une lecture de genre, c’est en quelque sorte donner raison à la pensée duale qui caractérise le patriarcat. C’est, comme le soutient Paperman, rabattre une catégorie connue, celle de la différence genrée, sur l’expression de la pluralité difficile à cerner. Mais la richesse de la perspective du care se situe aussi dans cette ouverture à la diversité des voix, et plus fondamentalement à la singularité de toute voix (Paperman, 2010).

Pourtant, Une voix différente est « le travail le plus lu et le plus cité de ce qu’on appelle “la seconde vague du féminisme”, » rappellent Laugier et Paperman dans leur présentation (2008, p. iv). Si elles soulignent encore son incidence sur l’ensemble des domaines de la pensée académique, elles en retiennent avant tout l’ouverture de tout un champ de recherche florissant autour de l’éthique du care.

L’actualité de Gilligan pour les sciences sociales.

Attentives à la dimension pragmatique de l’existence sociale, davantage à l’écoute de la vie émotionnelle et de ses attachements, posant un regard renouvelé sur la centralité des relations et des connexions pour penser l’éthique et le politique, les sciences sociales actuelles constituent un terrain plus propice aujourd’hui à la réception de l’essai de Gilligan.

Dans l’espace francophone, cette nouvelle traduction s’inscrit dans une actualité éditoriale florissante pour les recherches consacrées à l’éthique du care. Soulignons en particulier la traduction (2009) du livre de Joan Tronto, Moral Boundaries. A Political Argument for an Ethic of Care (1993), qui prolonge la réflexion de Gilligan tout en proposant un programme de recherche sociologique et de théorie politique, centré sur une anthropologie de la vulnérabilité et de l’interdépendance humaine. Soulignons également la publication de plusieurs ouvrages discutant tant la portée philosophique et théorique que la signification politique et sociologique des recherches sur le care (Molinier, Laugier et Paperman, 2010 ; Paperman et Laugier, 2006).

La voix de l’éthique du care a ouvert un large champ de recherches qui porte sur « l’ensemble des relations où l’inégalité s’organise du fait d’une vulnérabilité constitutive » (Paperman, 2010). D’un point de vue sociologique, l’inégalité dont il est ici question ne renvoie pas à une situation d’exception mais bien à celle, ordinaire, qui se manifeste déjà dans une distribution différentielle de la participation à la définition de la réalité. D’un point de vue politique, les recherches engagées portent notamment sur l’organisation des responsabilités face aux vulnérabilités plurielles, et sur la disposition à percevoir la nécessité d’une réponse qui ne peut être reportée ou déléguée à d’autres.

Carol Gilligan, Une voix différente. Pour une éthique du care, trad. Annick Kwiatek, rév. Vanessa Nurock, Paris, Flammarion, 2008.

Bibliographie

Carol Gilligan, In a Different Voice. Psychological Theory and Women’s Development, Cambridge, Harvard University Press, 1982.

—, Une si grande différence, trad. Annie Kwiatek, Paris, Flammarion, 1986.

—, « Une voix différente. Un regard prospectif à partir du passé » in Vanessa Nurock (dir.), Carol Gilligan et l’éthique du care, Paris, Puf, 2010.

Carol Gilligan et David A. J. Richards, The Deepening Darkness. Patriarchy, Resistance, and Democracy’s Future, New York, Cambridge University Press, 2009.

Sandra Laugier et Patricia Paperman, présentation in Gilligan, 2008, pp. iii-xlvi.

Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, Payot, 2009.

Patricia Paperman, « La voix différente et la portée politique de l’éthique du care » in Vanessa Nurock (dir.), Carol Gilligan et l’éthique du care, Paris, Puf, 2010.

Patricia Paperman et Sandra Laugier (dir.), Le souci des autres. Éthique et politique du care, Paris, Ehess, 2006.

Joan Tronto, Moral Boundaries. A Political Argument for an Ethic of Care, New York, Routledge, 1993.

Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, trad. Hervé Maury, Paris, Découverte, [1993] 2009.

Note

1 La théorie de Kohlberg propose une reconstruction du développement du jugement moral depuis l’enfance à l’âge adulte. Elle présente six stades, regroupés en trois niveaux : pré-conventionnel ; conventionnel et post-conventionnel. Elle est basée sur l’observation des raisonnements déployés en présence de dilemmes moraux. Le franchissement de ces stades coïncide avec l’apprentissage et la maîtrise progressive de l’exercice du jugement en appui sur des principes universels de justice.

Résumé

Le célèbre essai de Carol Gilligan paraît aujourd’hui dans une traduction revue et sous son titre original, redonnant toute sa place à la voix. Publié en 1982 aux États-Unis et disponible en français dès 1986 sous le titre Une si grande différence, les enjeux qui accompagnent cette nouvelle édition sont explicités dans la présentation , […]

Nathalie Zaccaï-Reyners

Nathalie Zaccaï-Reyners est chercheure qualifiée au Fonds national de la recherche scientifique belge et directrice de l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles. Ses travaux s’inscrivent dans le domaine de l’épistémologie des sciences sociales (compréhension sociale et scientifique, expérience vécue, expérience ludique et biographie, intersubjectivité, fiction, typification, monde vécu) et dans celui d’une sociologie morale des relations institutionnelles (relations asymétriques, relations de soin, imagination morale, respect et sociabilité).

Pour faire référence à cet article

Nathalie Zaccaï-Reyners, "Les voix de l’éthique : justice et care.", EspacesTemps.net, Livres, 10.05.2010
https://www.espacestemps.net/articles/les-voix-de-ethique-justice-et-care/