Avoir à voir.

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Boris Beaude Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Le développement de l’accès à Internet s’accompagne progressivement d’une évolution des contenus. Initialement textuels, les sites se sont très vite enrichis d’illustrations statiques telles que des graphiques, des schémas ou des photographies. Plus récemment, la musique s’est elle aussi imposée, au point d’engendrer le débat actuel sur le piratage des œuvres musicales, dont les enjeux économiques, sociaux et politiques sont de plus en plus clairement identifiés. La vidéo, enfin, est elle aussi de plus en plus présente, bien que toujours marginale.

Une réalité qui ne peut être convertie en ondes ne se prête pas à la transmission par l’intermédiaire d’un réseau de télécommunication. Le succès d’Internet repose sur la capacité de ce réseau à transmettre des informations de natures très hétérogènes sur des distances considérables, et ce, en un temps très court (textes, images, musiques, vidéos, programmes…). Cette possibilité suppose la conversion de ces ressources en informations élémentaires pouvant être traitées par des ordinateurs (numérisation), puis sur la conversion de ces informations en ondes, dont la lumière, avant d’être reproduite à l’identique lors d’un traitement inversé. Cette conversion permet de s’affranchir des contraintes de la mobilité de réalités immatérielles par l’intermédiaire de supports matériels. C’est le cas du contenu d’un livre ou d’un Cd. Aussi, un tel processus permet de transmettre le son… à la vitesse de la lumière.

Si la transmission numérique de la vidéo s’est développée tardivement, c’est avant tout parce qu’elle nécessite une quantité relativement importante de ressources pour être diffusée sur des réseaux numériques. Alors que les débits et la capacité de calcul des ordinateurs ne cessent de croître, on peut s’attendre à la généralisation de cette tendance dans les quelques années à venir. La recherche scientifique peut dès à présent se satisfaire de cette tendance, car si l’écrit est le mode de communication le plus utilisé dans la transmission des connaissances scientifiques, la compréhension et la production de nouveaux savoirs supposent souvent de nombreuses interactions qui s’opèrent parfois lors d’un séminaire ou d’un colloque. S’il est bon de rappeler que les échanges les plus significatifs se font souvent hors des interventions officielles, lors de débats plus informels, ces moments permettent néanmoins de se familiariser avec ceux qui produisent des connaissances. Ce sont des moments privilégiés pour mettre un visage sur un nom, un ton sur une forme stylistique, une gestuelle sur une expression, un être sur un inconnu.

La vidéo se présente donc comme un compromis. L’opportunité de la transmettre de plus en plus facilement sur de longues distances offre des possibilités encore peu pratiquées à grande échelle. Si une vidéo ne saurait remplacer la présence à une conférence ou la participation à un séminaire, elle pallie utilement l’absence d’interaction si cette dernière n’est pas possible. Elle présente des avantages, dans la mesure où elle ne se substitue justement pas à une présence. Au même titre qu’un match de tennis, il est généralement plus facile de lire les expressions du visage d’un intervenant sur une vidéo que lors d’une conférence. Par ailleurs, certaines vidéos sont produites spécifiquement. Le contenu peut alors être travaillé afin de proposer un exposé d’une grande qualité.

Image2Aussi, le contexte actuel est favorable au développement de la transmission de vidéos scientifiques par Internet. Le Mit, Harvard et l’Ucla se sont déjà positionnés afin de fournir des contenus de qualité. C’est aussi le cas du Vega Science Trust au Royaume-Uni qui propose une liste de ressources disponibles, ou de l’Ens, en France, qui offre un contenu singulier d’une grande qualité couvrant de vastes champs de la connaissance. C’est aussi le cas d’instituts plus spécialisés tels que l’Ird. Enfin, Canal-U, déjà évoqué en mai 2004 sur EspacesTemps.net (cf. La tentation de la vidéo scientifique sur Internet), répond au besoin de centraliser plusieurs initiatives sur une plate-forme commune. Encadré par le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ce site rassemble de nombreux projets tels que l’Utls (Université de tous les savoirs), Canal Socio, ou Les amphis de la cinquième. La multiplicité des ressources et les ambitions avouées des différents projets peuvent rapidement nuire à la clarté de l’offre et l’accès à ce vaste ensemble de contenus vidéo reste peu aisé, alors même que leur existence est encore à ce jour trop méconnue.

Un autre projet, encadré par la Maison des Sciences de l’Homme de Paris, complète l’offre déjà considérable de l’Ens et de Canal-U. Les archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales proposent plus de 200 vidéos présentant les travaux de plus de 500 chercheurs. Ce site offre dès à présent un contenu d’une grande richesse. Sa vocation est explicitement de constituer un patrimoine public de ressources audiovisuelles scientifiques, mais aussi de produire des outils nécessaires à la production et la diffusion de ce type de contenu. Cette démarche n’est pas anodine puisque le projet est développé par l’Escom (Équipe de Sémiotique Cognitive des Nouveaux Médias), dont l’équipe est en très grande partie formée d’ingénieurs spécialisés dans l’informatique, l’audiovisuel ou l’enseignement à distance. Par ailleurs, les partenaires de ce projet sont pour la plupart des laboratoires d’informatique, de mathématique ou de sciences de l’information. En revanche, le contenu va bien au-delà de la sémiotique et couvre un vaste ensemble de problématiques relatives aux sciences sociales. Soutenues par la Maison des Sciences de l’Homme et par l’Ina, Les archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales se positionnent donc sur le même terrain que Canal-U. Au final, l’usager que nous sommes regrettera peut-être cette profusion qui se manifeste surtout par une dispersion des contenus alors même que ces initiatives aspirent à les rendre plus accessibles. En cela, la précieuse intervention d’Augustin Berque sur l’Écoumène est disponible sur Les archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales, au même titre que celle d’Alain Touraine sur la sociologie des mouvements sociaux. En revanche, ces deux auteurs ne sont pas présents sur Canal-U. Réciproquement, Canal-U propose l’intervention de Christian Grataloup sur Les espaces de la mondialisation dans le cadre de l’Utls, alors que cet auteur est absent des Archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales. Ces dernières se limitent en effet aux archives de la Maison des Sciences de l’Homme et non à l’ensemble des productions audiovisuelles en sciences humaines et sociales.

Image3Au problème de la dispersion des initiatives publiques s’ajoute l’obsolescence programmée des formats vidéo proposés, alors même que la qualité de la vidéo en ligne tant à croître à mesure que les débits augmentent. La plupart des sites proposent des contenus dans un format qui sera dépassé très prochainement, lorsque cela n’est pas déjà le cas. Par ailleurs, ce qui est paradoxal, ils pêchent souvent par excès de zèle technologique, au risque de ne pas être compatibles avec de nombreux ordinateurs. À titre d’exemple, Les archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales, qui se présentent comme étant à la source d’innovations dans le domaine, parviennent à rendre incompatibles les vidéos Mpeg (la meilleure qualité proposée par ce site) sur Macintosh alors que ce format est le plus répandu sur cette plate-forme. Ni Safari, ni Mozilla, ni Firebird ne parviennent à lire le fichier (pourtant banal), alors que la dernière version des lecteurs multimédias les plus courants est installée. Cela est généralement dû à des interfaces inutilement complexes, faisant appel à de nombreux scripts peu efficaces.

Ces constats récurrents méritent d’être signalés puisque ces sites ont pour vocation de rendre ces ressources les plus accessibles possible. À n’en pas douter, il s’agit de petites erreurs de jeunesse qui ne remettent aucunement en cause l’intérêt de tels projets. La dynamique dans laquelle ils s’inscrivent et la concurrence à l’œuvre actuellement laissent surtout entrevoir d’heureuses perspectives, qui ouvrent de nouvelles possibilités pour accéder à la connaissance scientifique sous des formes qui complètent très efficacement l’écrit. Dans les années à venir, nous devrions avoir de plus en plus à voir…

Photos

Augusin Berque, Msh, 11 décembre 2002.

Alain Touraine, Msh, 29 novembre 2002.

Résumé

Le développement de l’accès à Internet s’accompagne progressivement d’une évolution des contenus. Initialement textuels, les sites se sont très vite enrichis d’illustrations statiques telles que des graphiques, des schémas ou des photographies. Plus récemment, la musique s’est elle aussi imposée, au point d’engendrer le débat actuel sur le piratage des œuvres musicales, dont les enjeux […]

Boris Beaude

Spécialisé dans la dimension spatiale d'Internet, Boris Beaude s’intéresse plus généralement à la dynamique des moyens que les sociétés mettent en œuvre pour gérer la distance. Il fait partie du laboratoire Chôros de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, enseigne à l'Institut d'Études Politiques de Paris et termine une thèse sur l’accès aux ressources musicales par Internet.

Pour faire référence à cet article

Boris Beaude, "Avoir à voir.", EspacesTemps.net, Objets, 31.03.2005
https://www.espacestemps.net/articles/avoir-a-voir/