Le khatchkar ou la construction de sa petite Arménie.

Marie-Blanche Fourcade

Image1« C’est une reproduction d’un khatchkar que mon fils m’a rapporté d’Arménie. Je l’ai mis dans un endroit choisi pour moi, c’est comme une communion avec l’Arménie » disait Vichen lors d’un entretien que je menais sur le patrimoine domestique de la diaspora arménienne au Québec. La plaque de tuff ornée d’une croix1, surmontée de motifs végétaux et géométriques est installée sur le manteau de sa cheminée, dans le sous-sol aménagé de sa maison. Elle représente une miniature des plaques monumentales en pierre qui couvrent par milliers le territoire arménien depuis le Moyen-Âge2. La plaque cohabite avec d’autres objets d’art et souvenirs touristiques qui racontent les origines arméniennes de la famille. Ce sous-sol a de particulier qu’il constitue un refuge, un lieu intime dans lequel Vichen s’est construit son petit musée personnel. Bien que le khatchkar soit l’une des nombreuses pièces arméniennes que le propriétaire présente dans son inventaire « à la Prévert », il est apparu comme un pivot, organisateur de sens et enjeu d’une affection particulière, au sein de la collection, et ce, à plusieurs égards.

Pour comprendre sa place privilégiée dans la maison de Vichen, il faut d’abord retourner à sa source, c’est-à-dire en Arménie. Installé sur des sites cultuels ou à proximité de sépultures, le khatchkar est dressé pour commémorer un événement marquant, une victoire, l’achèvement d’un bâtiment ou encore le souvenir de personnes disparues. Le crucifix, sculpté sur l’une des faces de la pierre, et associé au long des siècles à des scènes bibliques, évoque aussi le culte de la croix particulièrement populaire depuis le début de la période paléochrétienne. Par le travail de la pierre qui se situe « à cheval entre l’architecture et la sculpture » (Donabedian, 2004, p. 29), la tradition du khatchkar constitue l’une des plus grandes originalités de l’art arménien. Une pratique commémorative ancestrale, un symbole religieux et une expression artistique unique, telles sont les caractéristiques qui participent à la conservation d’une forme particulière et à sa célébration, s’exprimant même en dehors du territoire. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de voir que chaque communauté en diaspora en possède un ou plusieurs à proximité de ses institutions3.

Plus que par ses caractéristiques, le khatchkar de Vichen trouve son importance dans sa trajectoire de vie. Acheté et rapporté par l’un de ses fils lors de son premier voyage en Arménie, cet objet atteste, au-delà des frontières, d’un lien tangible à la terre des ancêtres et d’une appartenance à la culture d’origine. Ce lien s’exprime notamment par les qualités matérielles de l’artefact. Les matières premières utilisées, que ce soit le tuff ou, dans d’autres cas, l’obsidienne, les minéraux les plus utilisés localement, ou encore le bois, agissent comme une synecdoque du pays comme territoire concrétisé par le sol et par les qualités de la terre. Le savoir-faire et les traces même des artisans laissés sur le khatchkar constituent une seconde forme de lien. Ce n’est alors plus le rapport avec le pays, mais avec des traditions et des individus. Comme le soulignait d’ailleurs Vichen : « pour moi le khatchkar signifie plusieurs choses, primo ça vient d’Arménie, deuzio c’est fait par des mains arméniennes ». Rapporter un khatchkar reviendrait ainsi à emporter avec soi un fragment de pays, de dire à travers lui ce que l’on est (Arméniens de diaspora) et les expériences que l’on vit (une résidence en extra-territorialité et dans certains cas un voyage du retour).

Une fois entré dans la maison, le rôle du khatchkar de Vichen a pris une nouvelle dimension autre que celle qu’elle avait dans la boutique de l’artisan ou sur le marché aux puces à Erevan. Il n’est plus seulement le témoignage d’une identité ou le souvenir d’un pèlerinage aux origines, il participe activement à la construction d’un territoire diasporique à l’échelle familiale. Il agit d’abord dans le décor comme une borne. À la manière des stèles monumentales qui annonçaient jadis une présence chrétienne face à la menace perse et ottomane sur les terres arméniennes, les miniatures cernent un territoire reconstitué, un lieu hybride et interstitiel qui énonce une arménité diasporique. La croix-pierre n’est pas seulement un ancrage matériel, mais aussi un support de l’imaginaire nécessaire à la création d’une petite Arménie diasporique. En effet, le rôle du khatchkar dans la constitution de cet espace semble concerner la médiatisation d’images dont il est porteur, soit par le biais du contenu symbolique, soit à travers les biographies. Comme l’explique Hans Belting, ces images constituent les ressources essentielles des mécanismes de l’imagination et de la remémoration puisqu’elles fixent des lieux, des individus et des situations qui disparaissent au fil du temps et servent de repères de ce qui a été (Belting, [2001] 2004, p. 91). C’est Tatévik, une autre informatrice, qui l’exprime certainement le mieux lorsqu’elle décrit un souvenir arménien du type des khatchkars : « Ce que j’ai reçu déjà, ça me dit quelque chose parce que c’est un Arménien qui l’a fait, c’est un art arménien, une idée arménienne, une imagination arménienne. Je l’ai dans ma maison, c’est ma sœur qui me l’a envoyé, ça me dit quelque chose […]. Quand je regarde, j’ai quelque chose de vraiment arménien de l’Arménie chez moi ». À travers un objet, ce sont plusieurs images mentales qui s’entremêlent : l’objet provoque le souvenir de son émotion lors de la découverte du cadeau reçu par la poste, comme il enclenche le souvenir de sa sœur qu’elle imagine, par ailleurs, en train d’acheter lors de son séjour en Arménie. Par les qualités esthétiques de l’artefact, elle essaye de recomposer les gestes de l’artisan au travail tandis que par les représentations convoquées, elle alimente en images la perception de sa culture d’origine.

Du sol arménien au sous-sol de la maison de Vichen, le khatchkar posé sur le manteau de cheminée assure une continuité temporelle. En effet, plus qu’une marque territoriale, il est un marqueur du temps car il enchâsse des gestes inscrits dans l’histoire et permet qu’ils soient reproduits malgré la distance. Tous les informateurs rencontrés commémorent eux aussi le passé en installant leur miniature dans leur décor quotidien. Ils rendent hommage à leur histoire millénaire et aux victimes du génocide dont ils sont les héritiers. Ils commémorent aussi leur déplacement. Intégré au décor, le khatchkar raconte cette histoire de dispersion et agit tel un trait d’union symbolique qui fait disparaître la rupture. Les stèles agissent d’une comme des agents du ré-enracinement. Elles contribuent de manière exemplaire à faire de la maison l’un des ancrages de la position d’« extra-territorialité » définie par Emmanuel Ma Mung, c’est-à-dire « une forme particulière de représentation de soi dans l’espace » (2000, p. 147). qui se fonde sur la conscience d’être en diaspora et met en branle la capacité de s’imaginer un territoire propre, qui agit en compensateur du déracinement.

Image : Khatchkar arménien, publié sur commons.wikimedia.org en licence public domain .

Bibliographie

Hans Belting, Pour une anthropologie des images, Paris, Gallimard, [2001] 2004.

Patrick Donabedian, « La croix et le khatchkar dans l’art monumental de l’Arménie », in Robert Dermerguerian (dir.), Armeniaca. Études d’histoire et de culture arméniennes. Actes du colloque organisé à l’occasion du 30e anniversaire de l’enseignement de l’arménien à l’Université de Provence, 15 février 2002, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2004.

Emmanuel Ma Mung, La diaspora chinoise, géographie d’une migration, Paris/Gap, Orphys, 2000.

Note

1 Selon la traduction de l’arménien « khatch » qui signifie « croix » et « kar » qui veut dire « pierre ».
2 Patrick Donabedian mentionne qu’il y en aurait 50 000 environ en République d’Arménie (Donabedian, 2004, p. 30).
3 D’ailleurs, depuis le 22 avril 2002 (soit deux jours avant la journée de commémoration officielle du génocide arménien), un khtachkar en tuff, réalisé par un artiste arménien d’Erevan, a été érigé à l’entrée du centre communautaire Sourp Hagop à Montréal, en souvenir des victimes du génocide.

Résumé

« C’est une reproduction d’un khatchkar que mon fils m’a rapporté d’Arménie. Je l’ai mis dans un endroit choisi pour moi, c’est comme une communion avec l’Arménie » disait Vichen lors d’un entretien que je menais sur le patrimoine domestique de la diaspora arménienne au Québec. La plaque de tuff ornée d’une croix1, surmontée de […]

Marie-Blanche Fourcade

Marie-Blanche Fourcade a terminé, en décembre 2006, sa thèse de doctorat au programme d’ethnologie des francophones en Amérique du Nord à l’Université Laval (Québec). Elle est associée à la Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique et membre étudiante du Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions (Célat). Par le biais de ses recherches, elle s’est intéressée aux problématiques patrimoniales et identitaires. Sa thèse, intitulée « Habiter l’Arménie au Québec. Ethnographie d’un patrimoine domestique en diaspora », porte plus particulièrement sur le rôle du patrimoine domestique dans l’affirmation d’une identité déracinée, celle de la communauté arménienne au Québec.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Marie-Blanche Fourcade, « Le khatchkar ou la construction de sa petite Arménie. », EspacesTemps.net, Objets, 2007/03/18. URL : https://www.espacestemps.net/articles/le-khatchkar-ou-la-construction-de-sa-petite-armenie/