« Candide, c’est moi » (Voltaire).

Image1Frédéric Deloffre propose chez « Folio classique », aux éditions Gallimard, une nouvelle présentation d’ensemble et une interprétation radicale du Candide de Voltaire.

« À première vue tout est clair. Les adversaires sont déclarés, la satire franche, la conclusion “cultivons notre jardin”, d’un parfait bon sens. Mais dans ce récit apparemment sans ombre, où l’auteur se cache-t-il ? » (p. 7). Pour Frédéric Deloffre, la signification du roman est évidemment multiple. Elle est bien sûr, au premier abord, allégorique : « Candide, chassé du beau château de Thunder-ten-tronckh à coup de pied dans le derrière pour avoir embrassé Cunégonde derrière un paravent, est une allégorie d’Adam, expulsé du paradis terrestre pour avoir commis le péché de chair […]. La signification de Candide est aussi d’ordre philosophique, ou plutôt cosmologique […]. Mme du Châtelet, longtemps newtonienne, s’est convertie au leibnizianisme en 1740 : elle croit dès lors que “tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles” (le dernier mot est important) » (p. 11-12). Enfin, la signification est biographique : « chaque conte de Voltaire […] résume une période de sa vie. Si dix ans après Zadig le pessimisme a pris la place de l’optimisme, c’est à la suite de nouvelles expériences : mort de Mme du Châtelet, déception prussienne, humiliation de Francfort, exil, et bientôt guerre et défaites » (p. 12-13).

Mais pour Frédéric Deloffre, ces différentes significations n’épuisent pas les interprétations possibles de Candide, particulièrement en ce qui concerne les lectures biographiques de l’oeuvre. Bien sûr, René Pomeau a analysé en détail les relations entre la vie de Voltaire et ses écrits (René Pomeau [dir.], Voltaire en son temps, Oxford, Voltaire Foundation, 5 volumes, 1985-1994 ; seconde édition Fayard, 1995), bien sûr « depuis les travaux d’André Morize (1913 !), les sources du Candide ont été identifiées. On sait désormais où (Voltaire) a trouvé sa description d’un autodafé, ou des traitement infligés aux esclaves dans les sucreries ; d’où lui viennent ses idées sur le cannibalisme ; sur quelles bases il a imaginé l’Eldorado ; d’après quel récit il rapporte les détails de l’exécution de l’amiral Byng etc. » (p. 167-168). Mais ces analyses ne vont pas assez loin dans la correspondance entre Candide et la vie de Voltaire. Chacun comprend que le Candide n’est pas une oeuvre apparue ex-nihilo, mais, plus difficile à percevoir, « la narration ne reflète pas seulement les expériences du narrateur, mais la chronologie de la composition elle-même semble se rapprocher de plus en plus du temps vécu par Voltaire » (p. 170).

Frédéric Deloffre va donc défendre « un nouveau regard sur Candide » (titre de la Postface, p. 155-197). Dépassant une simple lecture réaliste du roman, il va chercher les correspondances étroites entre l’ensemble du récit, les personnages, les situations et la vie de Voltaire dans les années qui précèdent la publication en 1759. Car Candide, c’est Voltaire, Cunégonde c’est Mme de Bentinck, Pangloss c’est Henrich Meister, le roi des Bulgares c’est Frédéric de Prusse etc… Il ne s’agit pas seulement d’y voir des modèles : les situations vécues par Candide sont purement et simplement la transposition des événements vécus par Voltaire.

Et Frédéric Deloffre de reprendre alors l’ensemble de la composition du roman, les différents épisodes de l’intrigue et les personnages, pour montrer en quoi ils ne sont pas seulement des copies lointaines, mais des décalques fidèles des situations vécues par Voltaire. « Si Voltaire se projette en Candide, et si le roi des Bulgares est Frédéric, tout l’épisode doit être considéré comme un “type” des rapports entre Voltaire et son hôte royal. Candide, chassé du paradis terrestre, privé de Cunégonde, dupé par les recruteurs, enrôlé sous les drapeaux des rois des Bulgares, est aussi Voltaire, peu satisfait de la cour de France, se disant exilé de Paris, son“ paradis”, privé en 1749 par la mort de l’amitié de Mme du Châtelet, finalement engagé lui aussi sous la bannière du roi de Prusse […]. La tentative avortée de désertion de Candide reproduit celle de Voltaire, qui, empêché de quitter la Prusse, le roi ayant fait interdire à toutes les postes l’ordre de lui accorder les chevaux de relais pour son carrosse, rêve de quitter Berlin déguisé en pasteur sur un chariot de foin. Au parallélisme des situations s’ajoute le jeu sur les mots. Si Candide “passe par les baquettes”, c’est parce que l’expression revêt depuis longtemps un sens figuré, “subir des vexations”. Les “baquettes” par lesquelles était passées Voltaire avaient consisté par exemple dans la signature d’une déclaration humiliante par laquelle il s’engageait à ne plus attaquer son ennemi Maupertuis, le futur président de l’académie de Berlin » (p. 179-180).

Ainsi, cette « lecture immédiate, naïve, au premier degré » (p. 170) se rajoute donc aux autres interprétations de Candide sans prétendre ni les effacer ni les dépasser.

Voltaire, Candide, ou l’optimisme, édition de Frédéric Deloffre, Paris, Gallimard, Coll. Folio classique (n° 3889), 272 pages.

Une présentation (rapide) de l’édition de Frédéric Deloffre sur le site des éditions Gallimard.

Résumé

Frédéric Deloffre propose chez « Folio classique », aux éditions Gallimard, une nouvelle présentation d’ensemble et une interprétation radicale du Candide de Voltaire. « À première vue tout est clair. Les adversaires sont déclarés, la satire franche, la conclusion “cultivons notre jardin”, d’un parfait bon sens. Mais dans ce récit apparemment sans ombre, où l’auteur […]

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

« « Candide, c’est moi » (Voltaire). », EspacesTemps.net, Brèves, 2003/07/08. URL : https://www.espacestemps.net/articles/candide-voltaire/