Une histoire moléculaire pour une géographie molaire ?

Manola Antonioli, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, 2003.

Eduardo Camacho-Hübner Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1L’objet principal de cet ouvrage pourrait se réduire à la mise en évidence de l’imbrication du temps et de l’espace, ou de l’histoire et du territoire, à travers une série de concepts énoncés ad hoc : déterritorialisation, visagéité, devenir, etc., familiers des lecteurs de Deleuze et Guattari. De nouvelles clefs sont proposées par ces philosophes pour dépasser la lecture métaphorique ou factuelle de la géographie, et leur « déterritorialisation », ou rencontre sur cette nouvelle carte ouverte, prend la forme d’une « écoumène philosophique » : dans cette cartographie, où des idées radicales émergent, les concepts engendrent des milieux qui engendrent à leur tour des concepts. Le livre s’articule donc autour de huit chapitres qui traitent des principaux chemins de la pensée de Deleuze et Guattari, à savoir : i. Nomadisme et devenirs, ii. Capitalisme et schizophrénie, iii. Déterritorialiser le langage, iv. Cartographies politiques, v. Machines de guerre, vi. Organisations internationales œcuméniques, vii. Visagéité et ritournelle et viii. Territoires de la subjectivité. En suivant le chemin de la rencontre entre géographie, topologie, psychanalyse et philosophie, l’auteur de cet essai offre un paysage complet de l’interrelation entre ces différents champs et y parvient avec un style soutenu et, pour cause, légèrement tautologique.

Or cette lecture orientée ne polarise-t-elle pas un concept ou une famille de concepts qui, par commodité ou par nécessité, développent un langage imagé pour décrire dans une mesure trop abstraite la réalité de notre mondialité contemporaine ? Vivons-nous tous dans ce junkspace de l’hypermodernité qui est incapable de se dire autrement que par un code sans cesse renouvelé ? Dans quelle mesure cette pensée correspond-elle à une nouvelle description du monde ? et de surcroît à notre époque ? Afin de démontrer l’actualité de cette pensée et son aspect iconoclaste et novateur, il est nécessaire de recentrer l’ensemble de l’ouvrage, et la logique qui s’y déploie, en fonction d’une ambition de cohérence. Ce récit échappe à la logique classique et à sa chronologie linéaire, et nécessite de multiples allers-retours sur la carte que décrivent Deleuze et Guattari dans l’ensemble de leur philosophie à quatre mains.

Le livre est donc à l’image de l’œuvre de Deleuze et Guattari et met en place sur les quelque 250 pages un unique processus. Ce processus, situé par-delà la seule réalité objective et mesurable, a besoin d’un langage qui lui soit propre. Les concepts sont énoncés les uns après les autres, et cherchent à abstraire des notions élémentaires qui s’imbriquent par la suite systématiquement les unes dans les autres pour offrir un regard percutant sur le « territoire » et sur son histoire. La manière dont ce processus se déroule dépend donc de sa temporalité « coexistante », soit synchronique, disjointe et déphasée, définissant ainsi le décalage temporel propre à la notion de devenir. Quels sont les objets sur lesquels s’abat cette nouvelle ontologie ? Pour simplifier, nous dirons que les idées tournent autour du corps et du territoire ; dualité qui suit les étapes schizophréniques de notre société capitaliste. Unités « janusiennes » qui, en même temps, sont moléculaires et molaires, fragmentaires et globalisantes, immanentes et transcendantes. Unités sans cesse inscrites dans un processus de second ordre (puisque sous-jacent au processus de formation des concepts) : déterritorialisation et reterritorialisation. En somme, ces deux objets s’installent dans une même dynamique transformante, un mouvement spatial à deux visages, où déterritorialisation et reterritorialisation sont l’endroit et l’envers d’un même mécanisme, d’un changement global. La description du jeu incessant d’allers-retours et de boucles produisant des concepts nouveaux et toujours plus riches est une véritable réussite dans le livre de Manola Antonioli puisqu’elle rend largement accessible la philosophie de Deleuze et Guattari aux non-spécialistes.

L’auteur reformule les concepts de Deleuze et Guattari qui s’inscrivent dans leur temporalité propre (p. 30) et dans une « Histoire Universelle » basée sur la contingence et la coupure et non plus sur la nécessité et la continuité linéaire (p. 52), et se concentre en outre sur la contextualisation de la pensée en transférant les idées sur un milieu a priori fertile pour produire une cartographie nouvelle. Aussi, cet essai a pour objectif de montrer l’actualité de cette pensée comme cadre réflexif pour notre monde contemporain et globalisé. Or, c’est dans cette partie que le livre montre quelques faiblesses, puisque tous les concepts qui y sont énoncés ne trouvent pas un écho en harmonie avec sa propre description du monde et ne créent pas cette vibration événementielle propre à transformer le regard de l’auteur comme acteur de ce même monde. Ceci à cause des échelles de pertinence multiples des concepts de Deleuze et Guattari qui, à l’image de leur temporalité disjointe, ne proposent pas une topologie continue, mais une spatialité feuilletée, et ne trouvent pas vraiment d’équivalent conceptuel avec la multi-dimensionnalité de l’espace des sociétés. Malheureusement, le regard géophilosophique porté sur la mondialisation est fortement polarisé et la richesse interscalaire se perd dans une vision extirpée au forceps. Cette tentative constructiviste biunivoque, voulant faire entrer Deleuze et Guattari dans la conception du monde contemporain et, parallèlement, faire ressembler le monde contemporain à un rhizome, ne convainc pas totalement le lecteur. Cette phase interpelle certes tous ceux qui cherchent une interprétation forte des nouveaux mécanismes qui régissent le monde actuel, mais tous les concepts de Deleuze et Guattari ne se prêtent pas au jeu d’échelles multiples qui en constituent les enjeux. Manola Antonioli ne réussit pas entièrement son pari, car elle essaye de décliner l’ensemble des concepts en une vision trop globalisante et cependant éloignée, à cause de la nécessité philosophique, de la construction d’une bifurcation permanente, indépendante et nécessaire à rendre compte de la contingence moléculaire de la géographie. C’est dans cette incompatibilité entre une temporalité paradoxale et une structure philosophique polarisée que réside l’une des limites au transfert des concepts de Deleuze et Guattari à la géographie.

L’effort à fournir pour inscrire l’ensemble de la pensée de Deleuze et Guattari dans la géographie reste encore important, et il n’est certainement pas nécessaire de le faire de manière encyclopédique. Certains de leurs concepts sont déjà entrés dans la vision contemporaine de l’espace et ils apportent avec eux un éclairage nouveau ; d’autres encore serviront sans doute à mieux comprendre des phénomènes futurs et apporteront certainement un formalisme riche pour l’analyse des processus spatio-temporels inscrits dans le territoire ; d’autres enfin resteront dans le domaine du pur plaisir intellectuel, et ce n’est déjà pas si mal. Il faut néanmoins saluer ce travail qui ouvre de nouvelles perspectives et qui permet de mieux comprendre le parcours qui a généré un si grand nombre d’idées novatrices. Car, après tout, l’enjeu de cette géophilosophie n’est pas d’offrir une nouvelle épistémologie qui ferait de la géographie « un objet d’études pour le philosophe [ni] de faire un usage métaphorique du vocabulaire de la géographie qui pourrait servir à “illustrer” des concepts philosophiques » (p. 13), mais bel et bien de donner les clefs pour la compréhension du plan d’immanence, où les segments « perpendiculaires » aux flux « maîtrisés » du plan d’organisation, menace nos possibilités d’intelligibilité face à la complexité du monde actuel (p. 31). Cet ouvrage nous donne, à l’image de ce quelqu’un surgi du Sud pour contester la suprématie de l’axe Est-Ouest, les moyens de renouveler notre regard en adoptant cette lecture perpendiculaire du monde.

Résumé

L’objet principal de cet ouvrage pourrait se réduire à la mise en évidence de l’imbrication du temps et de l’espace, ou de l’histoire et du territoire, à travers une série de concepts énoncés ad hoc : déterritorialisation, visagéité, devenir, etc., familiers des lecteurs de Deleuze et Guattari. De nouvelles clefs sont proposées par ces philosophes […]

Eduardo Camacho-Hübner

Urbaniste et ingénieur civil spécialisé dans la mobilité et les transports, Eduardo Camacho-Hübner fait partie du laboratoire de systèmes d'information géographique à l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne (Suisse). Ses recherches portent sur l'épistémologie de la composante temporelle de la ville et du territoire. Il a travaillé sur la déconstruction du mythe des politiques urbaines temporelles. Ses recherches actuelles portent sur la création d'une interface entre géomatique et morphologie urbaine, en proposant un formalisme interprétatif fondé sur les concepts de forme, d’événement et de durée comme moteurs des processus morphogénétiques.

To refer to this post

Eduardo Camacho-Hübner, "Une histoire moléculaire pour une géographie molaire ?", EspacesTemps.net, Books, 19.04.2005
https://www.espacestemps.net/en/articles/une-histoire-moleculaire-pour-une-geographie-molaire-en/