Revisiter Séville à Berlin, pour mieux la voir.

Emmanuelle Tricoire

Image1Fabrizio Plessi expose au Martin Gropius Bau, à Berlin, à deux pas de la Potsdamer Platz extraite du néant depuis une dizaine d’années, jusqu’au 31 mai 2004. Cela s’appelle « Traumwelt », monde de rêve, monde rêvé.

Au pop art américain des années soixante répond en écho la Nuova Figurazione italienne à laquelle participe Fabrizio Plessi. L’artiste vénitien expose abondamment depuis les années soixante, dans des musées, dans des châteaux, dans les espaces publics ; presque toujours en Europe de l’Ouest, rarement aux États-Unis.

Ici, le lieu qui imprime sa marque à l’exposition, c’est Berlin, ce sont aussi les vastes salles du Martin Gropius Bau. Une douzaine de travaux sont exposés dans ce bâtiment construit à la fin du 19e siècle par Martin Gropius et Heino Schmieden dans le style Renaissance, et depuis consacré à l’art. Qu’est-ce que le monde rêvé, aujourd’hui, à Berlin ?

Le monde, ce sont les villes : chaque objet habite une salle entière, pour figurer, comme un univers en soi, une ville : Bombay, Séville, Rome, Kinshasa, Le Bronx, Fès, Lagos, Berlin qui tient une place centrale. Ce sont donc des villes souvent connues des visiteurs, au moins par un mythe ou un stéréotype, qui sont présentées.

Des écheveaux de laine, des cavités rouge orangé en contrebas, au fond desquelles la vidéo reflète l’eau croupissante des teinturiers, une odeur musquée et une musique sans équivoque… c’est Fès. Plus loin, les courbes baroques des pianos d’un bois ambré rappellent celles des églises jésuites, ces pianos pendus, violents, brûlants, et le feu qu’ils contiennent évoque la relation à la religion, à la culpabilité chrétienne, relent de l’Inquisition ainsi que nous le souffle Plessi dans son texte. C’est Séville. Ailleurs, ce petit champ enclôt dans des grillages élevés et serrés, bien américains, de pelles plantées durement dans des écrans qui placidement les reflètent, c’est Le Bronx. Notons que, pour les États-Unis, c’est un quartier et non une ville qui est traité : pour qu’un endroit constitue un lieu, ne lui faut-il pas une certaine unité ? Le zonage américain semble désigner les lieux urbains qui en sont issus comme une exception. Berlin enfin, mise à nu par une grande composition de simples bateaux au plafond, retournés, occupés par le feu, une ville inversée, toujours soignant ses plaies à ciel ouvert, et toujours rattrapée par de nouveaux bouleversements, une ville qui se reconstruit en permanence, comme on déconstruit ; où l’on invente sans cesse le renversement d’un ordre précédent. La musique grave et basse rappelle celle des films populaires traçant de grandes fresques historiques : mise en scène de Berlin par Berlin… C’est aussi Lagos, des haches brutales et évidentes enfoncées dans trois portes de bois fermées. Kinshasa, le feu sous les branches des arbres.

L’utilisation de la vidéo, que Plessi a travaillée en tant que telle dans plusieurs expositions ou réalisations, est constante pour des évocations saturées, de l’eau et du feu principalement, au sein de matériaux pleins, le bois, la pierre ; d’objets durs et simples, la hache, la table. Le vocabulaire utilisé contient peu d’éléments, contrainte à laquelle Plessi se tient dans l’ensemble de son œuvre, ce qui peut laisser perplexe quand le résultat obtenu reflète cependant la diversité des villes.

L’objet télévision est serti dans l’œuvre, qui n’en retient que l’écran : son image est pleinement occupée par le feu ou l’eau qui redeviennent un élément, soutenus par une musique ou par le son d’un frais clapotis.

Plessi invite à revisiter — visiter à nouveau, reconsidérer, voir véritablement — l’idée que l’on se fait d’une ville, soit la ville elle-même : une re-vision, du visible comme de l’invisible.

Toutes ces évocations sont figuratives. Parfois l’artiste n’en a retenu que l’aspect visible, audible. Le travail réalisé sur Fès, sur Bombay reste fondé sur ce qui peut sembler des lieux communs, selon une mimesis davantage mimée que réflexive. Mais Plessi en extrait et ordonne un choix d’éléments déjà perceptibles par les sens, pour trouver leur réalité qui, sensible, n’est pourtant pas évidente : qu’est-ce qui dans la ville visible, audible, odorante, constitue l’essence du lieu ? A Séville, un premier voile de l’invisible est soulevé : ce piano, c’est tout le mouvement du baroque ; ce feu, c’est toute l’Inquisition. Mais c’est à Berlin que l’on pénètre dans la composante entièrement invisible de cette ville que Plessi nous donne à voir.

La recherche d’une réalité, parfois mais pas toujours, masqué, que l’art révèle ; posture renouvelée par ce traitement du sensible et de l’invisible traités indifféremment par Plessi, pour servir un questionnement ancien, que l’on peut trouver dans la Tour de Babel de Bruegel comme dans la violente Carcasse de Soutine. Appliquée aux lieux, cette approche s’applique à déceler ce qui constitue l’essence de chacune de ces villes, provoquant chez le visiteur une réflexion sur ce qu’est la ville.

C’est à partir de compositions simples — des matériaux bruts et contemporains, des lignes, quelques couleurs, un petit nombre d’objets, un son, une musique — et en même temps complexes, mêlant plusieurs connaissances sensorielles — auditive et visuelle, parfois olfactive — que Fabrizio Plessi peut nous amener à être au monde à travers ces regards rêvés, ces idées de villes. Ce travail de mimesis, ce reflet de l’essentiel, qu’il appartienne au visible ou à l’invisible, constitue le monde. Ce n’est pas le réel, ce n’est pas nécessairement perceptible aux sens ; à travers ces reflets révélés, ce monde de rêve, c’est ce qui fait aujourd’hui sa réalité.

Martin Gropius Bau. Niederkirchnerstraße 7/ Ecke Stresemannstraße 110.

Photographie : Le Bronx, 1985.

Résumé

Fabrizio Plessi expose au Martin Gropius Bau, à Berlin, à deux pas de la Potsdamer Platz extraite du néant depuis une dizaine d’années, jusqu’au 31 mai 2004. Cela s’appelle « Traumwelt », monde de rêve, monde rêvé. Au pop art américain des années soixante répond en écho la Nuova Figurazione italienne à laquelle participe Fabrizio […]

Emmanuelle Tricoire

Historienne et géographe, elle est professeure d'Histoire, de Géographie et d'éducation civique dans le Secondaire ; elle a enseigné à Metz, à Marseille et à Paris. Actuellement, elle voyage entre Berlin et l'Est européen. Elle y travaille sur l'idée d'Europe. Elle est rédactrice en chef d'EspacesTemps.net.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Emmanuelle Tricoire, « Revisiter Séville à Berlin, pour mieux la voir. », EspacesTemps.net, Dans l’air, 2004/03/26. URL : https://www.espacestemps.net/articles/revisiter-seville-a-berlin-pour-mieux-la-voir/