« Retours » du Fig.

Du Festival de Géographie à la circulation des savoirs.

Olivier Milhaud Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Image1Quiconque est allé ne serait-ce qu’une fois au Festival de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges vous le dira : l’ambiance y est réellement festive, les Déodatiens particulièrement chaleureux, le comité municipal d’organisation époustouflant, et les géographes y goûtent le plaisir rare d’une géographie en fête. Tel est le principal souvenir qui reste en bouche une fois la fête finie, bien plus que les conférences, tables rondes, salon du livre et autres expositions, dont tout le monde peut faire son miel, selon la position qu’il occupe dans la ruche.

Car tel est bien le problème du Fig, en particulier cette année avec le thème « Nourrir le monde. Les géographes se mettent à table ». À la dualité des thèmes (nourrir le monde : agriculture, ogm, échanges inégaux d’un côté ; les géographes se mettent à table : gastronomie, géographie culinaire, identités alimentaires de l’autre) s’ajoute la dualité des voix : voix de la société civile d’un côté ; voix des experts et autres savants, géographes ou pas, de l’autre. Il était révélateur de voir le thème des ogm revenir sans cesse dans les questions, à croire que les interventions savantes sur le sujet ne permettaient pas de faire avancer le débat dans le public. Les critiques contre les subventions aux exportations agricoles émises par des géographes soucieux de la survie des agricultures du Sud rencontraient systématiquement (véritable dialogue de sourds) l’opposition d’agriculteurs vosgiens qui soulignaient les difficultés terribles dans lesquelles ils se trouvent. Derrière l’apparence de débat, il semble bien que les géographes n’aient pas su réellement confronter leurs voix à celles des autres. Quelle circulation de la connaissance a lieu à Saint-Dié ? Est-ce un forum, un réel échange et un partage d’idées et de savoirs, de convictions et de réactions, ou bien n’est-ce pas aussi une manière d’entériner une division croissante entre les géographes et les autres ?

Certes le festival de la géographie a rassemblé beaucoup de monde, il en a enchanté plus d’un, et la fête fut belle, assurément. Certes aussi, on pourrait citer de remarquables interventions : celle de Jean-Robert Pitte a passionné le public massé dans la cathédrale pour sa conférence sur « la géographie religieuse des recommandations et interdits alimentaires » ; le café géographique de Béatrice Collignon et Jean-François Staszak sur « la cuisine dans l’espace domestique » a donné lieu à des débats aussi vifs que chaleureux ; ou encore la table ronde « coups de fourchette contre la mondialisation : la gastronomie en résistance » où le sociologue Jean-Pierre Poulain et le géographe Louis Dupont ont su enthousiasmer l’amphithéâtre de l’iut en dénonçant les approches trop techniciennes des sommeliers ou trop comptables d’Américains soucieux de leur ligne et calculant leurs calories à perdre dans la journée.

Toutefois, le fait est là : le débat n’a pas toujours lieu, la circulation des connaissances est limitée. C’est ce que Philippe Gajewski reproche non sans raison à certains cafés géographiques, les géographes investissant ces lieux sociaux que sont les cafés pour se les approprier comme salles de conférence (voir un compte-rendu assez critique de son intervention « Le café, lieu de dégustation sociale »). Qui plus est, le pays invité de l’année, la Jordanie, reste finalement bien inconnu, au-delà des voix officielles de Son Altesse le prince de Jordanie et de son ambassadrice. Le festival est révélateur d’une situation plus globale où l’on met la science et « sa » vérité sur un piédestal, au point de marginaliser les paroles autres, divergentes mais pas forcément moins pertinentes. On pouvait d’ailleurs sentir le biophysicien Henri Atlan dépité à la cérémonie de clôture quand les géographes insistaient dans leur déclaration finale sur le « principe de précaution » à propos des ogm, alors même que lui, président du Festival, avait mis en garde contre toute opposition à un progrès scientifique.

Reste donc un paradoxe : alors que le Fig offre des moyens de diffusion remarquables et particulièrement variés pouvant toucher un public très large, ce public est comme forcé d’accepter une seule logique d’exposition du savoir scientifique. Les conférences, tables rondes, expositions, démonstrations informatiques du Salon de la Géomatique, démonstrations culinaires du Salon de la Gastronomie, rencontres littéraires, ateliers et animations pour enfants, présentation de sites web comme Géoconfluences, interventions de géographes dans des écoles et jusqu’à la maison d’arrêt d’Épinal, permettent assurément une large diffusion du savoir. Mais elle se fait toujours à sens unique et donc parfois avec de fortes polémiques. On est loin des cosmopolitiques d’Isabelle Stengers (1996-1997), de cette science ouverte sur un monde extérieur, co-construite par les scientifiques mais aussi par les habitants, les technologies, les codes, les langages, tous ces mondes non-humains que l’on exclut trop facilement de la recherche et qui pourtant la configurent (voir Pryke et al., 2003). Pourquoi nos questionnements de géographes exprimés à Saint-Dié ne seraient-ils pas reformulés par les informants eux-mêmes, pour partager jusqu’au bout notre goût pour la science ? La science serait réellement ouverte sur le public citoyen, donc à risque, potentiellement reconfigurée par la société qui ne tient pas forcément à être alignée par une seule vérité scientifique. Démarche risquée de fragilisation du savoir, mais démarche finalement plus honnête de reconnaissance d’une pluralité des approches et des vérités, où les explications partielles sont toujours préférées aux grands schémas interprétatifs et aux absolus de la stricte avancée scientifique solitaire.

On pourrait imaginer un Festival qui soit une vraie rencontre, authentiquement un lieu de co-construction du savoir, un dialogue réel avec le public, donc profondément dia–logue : paroles savantes traversées par les paroles du public et réciproquement, pour ne plus subir les effets dévastateurs d’une opposition entre science et société. Expérience éprouvante assurément, mais où les « retours » du Fig participeraient pleinement à l’élaboration du savoir géographique. Expérience éprouvante, mais où justement la géographie passerait l’épreuve du public, c’est-à-dire l’épreuve du monde dans toute sa diversité géographique. A nous, géographes, de l’assumer. A moins de faire du public du festival de simples figurants.

Les actes du Fig 2004.

Photo : Église de Monreale, © Emmanuelle Tricoire.

Bibliographie

Michael Pryke, Gillian Rose et Sarah Whatmore (s.d.), Using Social Theory. Thinking through Research. London, Sage, 2003.

Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, 7 tomes, Paris, La Découverte & Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1996-97.

Résumé

Quiconque est allé ne serait-ce qu’une fois au Festival de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges vous le dira : l’ambiance y est réellement festive, les Déodatiens particulièrement chaleureux, le comité municipal d’organisation époustouflant, et les géographes y goûtent le plaisir rare d’une géographie en fête. Tel est le principal souvenir qui reste en bouche une fois la […]

Olivier Milhaud

Agrégé de géographie et normalien (Ens Lettres et Sciences Humaines), il a enseigné à l'université de Stockholm (Suède) et étudié à celle de Bristol (Angleterre). Après des travaux sur la frontière américano-canadienne, puis sur la circulation des connaissances entre géographie française et géographie anglophone, il se lance à présent dans une recherche doctorale sur la géographie des prisons (Du lieu de la peine à la peine du lieu). Il est membre des Cafés géographiques.

Pour faire référence à cet article

Olivier Milhaud, "« Retours » du Fig.", EspacesTemps.net, Dans l’air, 24.11.2004
https://www.espacestemps.net/articles/retours-du-fig/