À Pierre Vidal-Naquet, les sciences sociales reconnaissantes (1930-2006).

Paul Pasquali

Image1Pierre Vidal-Naquet — que dire d’un homme qui n’est plus, et tant de fois aura su être un peu plus qu’un homme, demi-héros des temps grisâtres pendant lesquels on torturait de l’autre côté de l’Humanité ? Ou bien, encore, face à ces faux-monnayeurs de l’Histoire que l’histoire, elle, ne retiendra pas ; ces falsificateurs peu fameux, sans visage et sans talent, qui osaient se nommer « révisionnistes », comme s’il s’agissait d’un « travail » historique digne de ce nom. Digne, Vidal-Naquet l’était, c’est certain. Mais il y a plus : Vidal-Naquet était grand. Grand par cette lucidité hors normes, par cette capacité à rendre lumineux tout ce que sa pensée touchait. Par ce courage aussi : courage d’affronter le réel sans se confondre avec lui ; courage ensuite de risquer la critique quand d’autres préféraient se taire ou, pire, aboyaient pour défendre la laisse qui les retenait par le cou ; courage enfin de garder le réflexe du soupçon, et d’en faire bénéficier la pensée, sans jamais jouer le rôle grossier du démystificateur-à-qui-on-ne-la-fait-plus.

Cartographe imperturbable des problèmes scientifiques et politiques de son siècle, jamais découragé par les embûches d’une discipline historique toujours imparfaite, ce n’est ni l’amoureux perspicace de la Grèce antique, ni l’intellectuel critique à la fois intempestif et conséquent qu’il essayait d’être, qui sera oublié de ceux qui l’ont connu. Il gardait en lui quelque chose de l’« intellectuel » à la Hugo, et aimait à rappeler, sans trop y croire non plus, cette phrase de Chateaubriand dans laquelle l’historien se voit assigné le rôle de « vengeur des peuples ». Anticolonialiste par delà les modes et les époques, Vidal-Naquet est resté, en bien des points, un homme du 20e siècle — sobre et inquiet. Au lieu de cumuler les honneurs comme un simple antiquaire érudit, celui qui fut à jamais brisé par la disparition de ses parents dans les camps de la mort après leur rafle à Marseille en 1944, s’est battu jusqu’au bout pour que justice soit rendue en France et ailleurs, notamment au Proche-Orient. Préférant, tel un peintre, construire petit à petit des bouts de vérité plutôt que d’achever en un coup une œuvre soi-disant cohérente, il se disait avant tout « homme d’articles » — un seul souci, tendre vers la vérité, comme par vocation.

Vidal-Naquet, comme ses collègues et amis Moses I. Finley, Marcel Détienne ou Jean-Pierre Vernant (avec qui il écrivit ses plus beaux livres), a révolutionné l’histoire du monde antique d’après-guerre. Parce qu’on y retrouve toujours ce mélange subtil d’exigence et de créativité, il faut lire ou relire, entre autres, son génial Clisthène l’athénien (écrit avec Pierre Levêque), ses Assassins de la mémoire, Face à la raison d’Etat, Le choix de l’histoire et Le Chasseur noir. Il faut lire aussi ces préfaces dont il avait le secret — et les bons préfaciers sont bien plus rares qu’on ne le pense —, des pages présentant Lhistoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide au texte précédant les Mémoires du ghetto de Varsovie de Marek Edelman. Là où certains voudraient diviser ou hiérarchiser les rapports entre les différentes sciences sociales, il nous indique, avec une fragilité assumée, un des chemins menant au dialogue interdisciplinaire. Un dialogue, non pas au sens de longs monologues rattachés de force les uns avec les autres, les uns s’efforçant de surclasser les autres, mais comme tentative toujours provisoire de produire ensemble du savoir, les uns avec et contre les autres, sans nous mentir sur les effets proprement politiques qu’implique toute recherche — même la plus « désintéressée ».

Oui, il y a bien des raisons de désespérer quand on voit avec quelle indifférence les médias ont évoqué ce « banal incident » entre un sujet sur la Guerre au Liban et un autre sur la baisse du pouvoir d’achat. Mais quoi de plus normal : que vaut la mort d’un esprit dans un monde qui n’en a — presque — plus ? Mais, comme il le disait lui-même, rien ne nous autorise, aujourd’hui plus qu’à aucun autre moment, à baisser les bras devant les injustices et les abus qui, eux, ne sont malheureusement pas près de disparaître. En cela, l’héritage de Vidal-Naquet dépasse le cadre de la recherche historique. Ses gestes, sa voix, ses mots, sa force et ses faiblesses sont le patrimoine commun aux sciences sociales dans leur entier.

Quant à la jeune génération à laquelle j’appartiens, toujours prompte à railler les « maîtres » ou à brûler les idoles qu’elle chérissait encore la veille, elle a tout à perdre à ne voir dans Vidal-Naquet qu’un « grand nom » de plus, une affaire classée. Plutôt que d’archiver Vidal-Naquet, prendre goût aux archives à travers lui. Plutôt que de l’enterrer, faire vivre sa pensée en la confrontant aux nôtres. Parce que, d’une certaine façon, ne pas cesser de chercher, c’est refuser d’abdiquer.

Résumé

Pierre Vidal-Naquet — que dire d’un homme qui n’est plus, et tant de fois aura su être un peu plus qu’un homme, demi-héros des temps grisâtres pendant lesquels on torturait de l’autre côté de l’Humanité ? Ou bien, encore, face à ces faux-monnayeurs de l’Histoire que l’histoire, elle, ne retiendra pas ; ces falsificateurs peu […]

Pour faire référence à cet article

Paul Pasquali, "À Pierre Vidal-Naquet, les sciences sociales reconnaissantes (1930-2006).", EspacesTemps.net, Dans l’air, 15.12.2006
https://www.espacestemps.net/articles/pierre-vidal-naquet-les-sciences-sociales-reconnaissantes-1930-2006/