L’homme (donc le social) a de nouveau son musée.

Christian Grataloup

Quelle institution a été inaugurée le 15 octobre 2015 à Paris ? Le musée de l’Homme ou celui de la Société ? La question peut sembler aussi incertaine que de tenter de distinguer, sans risque d’ambiguïté, sciences humaines et sciences sociales. En l’occurrence, la réponse n’a rien de flou : le musée du palais de Chaillot met en scène le social parce qu’il est musée « de l’Homme ».

L’affaire est chaude épistémologiquement. Lorsque le musée fut créé par le Front populaire en 1937, sous la responsabilité de Paul Rivet (Laurière 2008), il n’était pas vierge. Il héritait, avec un site prestigieux sur le futur parvis des Droits de l’Homme, d’un passé muséographique, celui des collections d’ethnographie du Trocadéro, rassemblées en 1882. Son ancrage, six ans après la grande exposition du bois de Vincennes magnifiant l’empire français, est d’évidence colonial. Mais ne commettons pas le péché de l’anachronisme : il s’agit de la version de l’impérialisme à la manière de Jules Ferry. Ne faisons pas comme François Hollande qui, prudent politique, opposait le bon Jules, celui de l’école républicaine, au mauvais Ferry, le « Tonkinois » colonialiste. En réalité, c’était bien les deux versants d’une même vision progressiste du monde ; il y avait deux Ferry au feu. L’équipe de Paul Rivet l’a d’ailleurs prouvé, dès 1940, par la mise en place du premier réseau de résistance parisien qui disparut dans les camps d’extermination (Blanckaert 2015).

Le musée inauguré en 1938 était tellement progressiste, inscrit dans un « régime d’historicité futuriste », qu’il prit la forme d’une galerie de l’évolution. Il a été la mise en scène du Progrès, destiné à éclairer le peuple. N’oublions pas qu’il s’agissait d’une institution du ministère de l’Instruction publique, antenne du Muséum national d’Histoire naturelle. Rien d’étonnant que le musée de Chaillot prolonge, pour la filière humaine, la galerie de l’évolution au cœur de l’institution du Jardin des Plantes. Ce fut même la matrice d’une vision évolutionniste particulière, celle du premier féminisme. Françoise Héritier, dans Masculin/Féminin (1995), rappelle que c’est dans la bibliothèque du musée de l’Homme que Simone de Beauvoir se documenta et écrivit Le deuxième sexe. La galerie mettait donc en scène l’évolution biologique des Australopithèques, puis des Homos, et simultanément leurs productions sociales : outillage de pierre, pratique du feu, peinture, inhumation, habitat.

Rien d’étonnant à ce que le nouveau musée de l’Homme fasse de même, tout en étant très différent. Dans la perspective de la continuité, il y a d’abord son nom : si le premier sens du mot « homme » est bien celui d’être humain, le second désigne le mâle de l’espèce. Pour un lieu qui fut fertile pour la réflexion sur le genre, il y a aujourd’hui quelque chose de paradoxal. On a donc envisagé de parler de « musée de l’Humanité ». Mais le nom originel avait acquis trop de lettres de noblesse pour être bradé. Il conserve également l’idée d’évolution. En ce sens, on serait tenté de suggérer qu’il y a là une prise de distance avec le musée dit « du quai Branly ». Entre les deux, il n’y a pas que la Seine, mais surtout un contentieux. Victime de la création de nouvelles institutions telles que le MuCEM et le Musée des civilisations des Amériques, d’Afrique, d’Asie et d’Océanie (le nom officiel de « Branly » — cherchez l’absent), le musée de l’Homme fut privé, en 2000, d’une très grande part de ses collections. Sa disparition a même un temps été envisagée. Ce fut le sort de l’autre création muséale du Front populaire, le musée des Arts et Traditions Populaires (ATP), initié par Georges Henri Rivière. Si le musée du Chaillot a survécu, les cicatrices ne sont pas tout à fait refermées…

Donc, l’Homme évolue. La galerie permanente, sans reprendre la forme darwinienne de naguère, est organisée par trois questions successives qui ne laissent guère de doute : d’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? La part reste donc belle à la paléoanthropologie physique et à la mise en scène de l’évolution biologique, des Australopithèques à Sapiens. Cela aurait été dommage de se priver du crâne de Monsieur (ou Madame ?) Cro-Magnon, ainsi que de celui de Descartes, puisqu’ils sont justement quasi identiques. Bien sûr, l’analyse des différences physiques des hommes actuels n’a plus cours. Mais, plutôt que de l’occulter dans la profondeur des caves, il a été plus judicieux de rappeler le passé d’étude des races humaines dont le Trocadéro avait été, comme tous ses homologues d’alors, un lieu important. La phrénologie (la croyance que les bosses du crâne nous apprennent beaucoup sur le caractère des individus) est ainsi sortie de l’ombre. Le clou de l’exposition permanente est certainement « l’envolée des bustes » : 91 bustes de plâtre, réalisés au 19e siècle, illustrant la diversité des peuples du Monde, sont mis en évidence sur une structure de 19 m de long et 11 m de haut, à la charnière des deux étages de la galerie.

On passe ainsi de l’évolution des techniques lithiques de chasse et cueillette au Néolithique. À la différence de Branly, l’histoire n’est pas absente. Ici, pas de tension entre les dimensions ethnographiques et artistiques, débat qui empoisonne les musées des « arts premiers », même si la Vénus de Lespugue (-25000 BP) ou les copies des fresques du Tassili de l’équipe d’Henri Lhote sont toujours aussi fascinantes. Ici, l’Homme est par définition social. C’est particulièrement net dans ce qui est une totale innovation : l’ouverture sur le Monde de demain qu’est la partie finale de l’exposition permanente. Réflexion sur la mondialisation comme productrice d’unité et de diversité, si elle en donne des éléments, elle reste évidemment ouverte.

C’est encore plus net si, au terme du parcours, on s’attarde sur le Balcon des sciences. Là, le lien est fait avec ce qu’est aussi l’institution : un centre de recherche. Les laboratoires d’anthropologie-ethnologie occupent tout un étage et se prolongent dans des lieux dispersés dans le Monde entier. Les lucarnes informatiques du Balcon des sciences permettent de s’y connecter.

Alors, le musée dit de l’Homme (Femme) est bien un musée de la Société, justement parce qu’il n’oublie pas que l’espèce humaine est une variante de mammifère, différenciée par son caractère hypersocial, sans doute dû à la prématurité de ses petits, sans verser dans l’essentialisation d’un « genre humain ». Qu’aujourd’hui une institution analyse le social sur ses bases biologiques à contre-courant de tous les racismes et déterminismes (après tout, les fenêtres du musée n’ouvrent-elles pas sur l’esplanade dite « des droits de l’Homme » ?) a quelque chose de rassurant. C’est trop rare pour bouder son plaisir.

 

Illustration en première page : Jim Barton, « Trocadéro », 26.03.2007, Flickr (licence Creative Commons).

Bibliographie

Blanckaert, Claude (dir.). 2015. Le musée de l’Homme. Histoire d’un musée laboratoire. Paris : Éditions Artlys/MNHN.

Héritier, Françoise. 1995. Masculin/Féminin. La pensée de la différence. Paris : Odile Jacob.

Laurière, Christine. 2008. « Paul Rivet, le savant et le politique » Publications scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle : p. 232-234.

Résumé

Faire renaître le Musée de l’Homme, à Paris, a été une décision politique et épistémologique. Le choix d’assumer le passé de l’anthropologie dialogue avec les perspectives de la mondialisation. L’esplanade des droits de l’Homme est devenue un bon endroit pour dépasser le dilemme nature/société.

Pour faire référence à cet article

Christian Grataloup, "L’homme (donc le social) a de nouveau son musée.", EspacesTemps.net, Dans l’air, 29.10.2015
https://www.espacestemps.net/articles/lhomme-donc-le-social-a-de-nouveau-son-musee/