Les danses de couple sous l’œil frileux de la sociologie.

Christophe Apprill, Sociologie des danses de couple : Une pratique entre résurgence et folklorisation, 2006.

Marion Franquet Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Christophe Apprill se présente comme sociologue et danseur, spécialisé dans l’étude et la pratique du tango. Il publie ici sa thèse, une vaste enquête de terrain et un travail bibliographique sur l’image et les représentations des danses de couple. Pour ce travail, l’auteur a mené de nombreux entretiens dans les « lieux et territoires de pratique et d’apprentissage » des danses de couple pour y chercher d’une part la multiplicité des représentations de la danse et d’autre part le comportement relatif aux territoires de pratique.

Dans son ouvrage, Apprill défend la place des études sur les danses de couple dont la pratique recèle de « multiples dimensions agissantes », autrement dit offre différents angles par lesquels les étudier : la mixité sexuelle, la négociation des identités de genre, les processus de transmission, les codifications sociales, les identités sociales, les représentations du couple, de la sexualité, etc.

Le bal, les danses de couple et le tango.

Parmi ces différents angles, Apprill choisit de concentrer son analyse sur les rituels du bal. Il en retrace l’histoire sociale et tente de faire entendre que le déclin communément attribué à ces pratiques est relatif. Il note une permanence de ces pratiques tout en admettant qu’elles sont affectées par un processus de folklorisation. Selon lui, leur image est rendue désuète surtout par le tissu associatif des écoles qui n’incitent pas à pratiquer la danse en bal.

Apprill interroge les notions d’« âge d’or », de « déclin » et de « renouveau » du bal qu’il institue comme indicateurs des évolutions du sens donné à la pratique de la danse de couple depuis un siècle. À l’encontre du « sens commun », il veut démontrer que les danses de couple et le bal ne sont pas en voie d’extinction. Pour cela, il cherche à montrer que l’esprit du bal est toujours ce qui anime ces danses vivantes. Cette logique permet à l’auteur d’effectuer un travail de compilation sur l’histoire du bal et d’avancer une explication à ce qui est généralement perçu comme son déclin.

Deux évolutions majeures constituent la préfiguration de cette évolution : la séparation du couple dans la danse (le glissement vers des danses individuelles en rupture avec les codes et la sociabilité du bal traditionnel) et les nouvelles modalités des rencontres et des rapports entre les sexes (libération et liberté sexuelles ne s’accommodent pas du contrôle social pesant sur les danses de couple et le bal). La transmission des danses de couple s’en est trouvée altérée, particulièrement au sein de la famille et l’année 1968 marque à ce titre une rupture associée à la dissolution de la sociabilité et de la fonctionnalité des bals.

Plus récemment, ce déclin du bal est accentué par l’évolution du territoire du cours de danse qui, imprégné de l’idéal de compétition, se construit contre les « formes mourantes du bal ». Le seul lieu de résistance, Apprill le note au sein des structures associatives et polyvalentes qui « réinvestissent vigoureusement la convivialité perdue du bal ». Le cœur de sa thèse est ici : le bal et les danses de couple forment deux entités autonomes qui cherchent à se retrouver ; le degré de folklorisation est élevé lorsqu’elles sont dissociées, autonomisées.

Pour l’auteur, la dénégation ou la légitimation de cette « culture du bal » semble être le seul critère qui permette d’attester des mouvements de résurgence des danses de couple ou au contraire de conclure à leur déclin. Cette interrogation sur les variations de sens donné à la pratique de la danse depuis un siècle l’amène à conclure que c’est la nature des danses pratiquées en bal qui conditionne son évolution.

Pour l’auteur, le tango renoue à la fois avec le bal et les danses de couple. Il favorise l’improvisation, défend une éthique d’échange, de rencontre, de voyage, qui se désolidarise de l’éthique des danses rétro et des danses sportives. L’expérience émotionnelle spécifique du tango s’appuie, pour Apprill, sur une épaisseur historique, une expérience charnelle, des processus d’identification sexuée qui joue sur l’ambiguïté du plaisir et de la danse. Le tango serait ainsi la seule danse qui échapperait de ce point de vue à la folklorisation parce qu’elle entretiendrait la culture de bal par des processus de structuration identitaire.

Il est étonnant que l’auteur n’attribue finalement qu’au tango ce caractère de renouveau et évacue la salsa dont la pratique a explosé dans les années 1990. Il prétend que la danse n’y est pas centrale, qu’elle est « virtuelle » et « festive ». Il évacue de la même façon, les incursions de la danse contemporaine vers les danses de couple et particulièrement vers les bals (bal dingue, bal moderne depuis les années 1980) en dénonçant une fausse convivialité qui chercherait à stigmatiser ces pratiques comme « ringardes et vieillottes ».

Il est tout aussi étonnant qu’Apprill associe les raves aux bals tangos comme seuls lieux qui attestent de la permanence du bal. Pourtant, il ne nous semble pas que cette autre forme de réunion dansante soit le lieu par excellence des danses de couples. D’autant qu’Apprill en conclut, sans réelle justification, que les danses de couples détiennent toujours un rôle majeur dans la rencontre entre les sexes.

Il est intéressant de prendre la pratique du bal comme objet d’étude en anthropologie sociale, ce que son évolution nous apprend de nos rapports de couple, de genres mais il manque à cette étude une analyse sémantique des usages du mot bal, et une analyse sociologique de la réalité qu’il recouvre au fil du temps. Si Apprill opère un glissement sémantique de « bal » à « rave », il faudrait préciser quelles caractéristiques les rassemblent.

Au final, même si cette étude fournit des données significatives pour l’histoire de la danse, elle s’englue dans des logiques alambiquées qui conduisent l’auteur à démontrer la permanence du bal dans les raves et celle des danses de couple dans une « culture de bal » qu’il n’attribue plus qu’au tango. Et c’est sur ce point que son travail achoppe : la pertinence de ses analyses s’efface parfois devant ses convictions sur les danses de couple et sur le tango.

Une urgente épistémologie de la recherche en danse.

En amont de ses analyses sur le processus de folklorisation des danse de couples et du bal, Apprill a consacré une partie importante de son travail de thèse au thème « danse et recherche ». Il y dénonce la faible reconnaissance institutionnelle de son objet, circonscrit aux disciplines de l’Esthétique et de l’Histoire. La recherche en danse manque en effet cruellement de données chiffrées et livresques pour exister et se faire reconnaître.

Dans ce cadre, les analyses d’Apprill constituent une avancée décisive dont il faut louer la publication, particulièrement pour son apport épistémologique. Il dresse, dans cette partie de son ouvrage, un inventaire critique des études déjà effectuées sur le sujet, des travaux antérieurs sur lesquels la recherche en danse peut se construire et montre ainsi sa lente et difficile reconnaissance par les milieux scientifiques.

Sa spécialité a en effet cristallisé davantage que d’autres types de danses les débats autour de valeurs morales. Pour nombre de ces écrits analysés par Apprill, la danse n’est pas un objet sérieux et s’il l’est, il est moralement répréhensible. La rencontre codifiée des sexes, la représentation du rapport homme / femme rendent difficilement lisible une histoire de ces danses dont les analyses revêtent le plus souvent un caractère moraliste voire moralisateur.

Les bienfaits ou les méfaits de ces danses sont les sujets centraux des études réalisées à leur sujet et leur histoire est construite de façon fort peu scientifique par ceux que l’auteur appelle des « chroniqueurs ». Ces derniers dressent des « généalogies imaginaires » de l’histoire de la danse qui rendent difficile la compilation de ces travaux de première main pour dresser une histoire des danses de couple.

L’auteur recense les polysémies qui caractérisent son objet : danses de salon, sociales, sportives, de société, à deux, de parquet… et souligne avec justesse que cette confusion des termes est l’ultime preuve que son objet, les danses de couple, n’est pas clairement reconnu institutionnellement. Cette approche est particulièrement pertinente en ce qu’elle lie l’usage du langage pour cerner l’identification d’un objet par les instances de légitimations politiques et scientifiques.

Apprill situe son analyse dans une socio-anthropologie des danses de couple. Il ne veut pas cacher l’aspect sexué de son sujet d’étude. Au contraire, il dénonce ce tabou et construit son analyse avec cette intentionnalité : mettre en avant la rencontre sexuelle, la sensualité et les échanges entre les sexes plus que l’institution marieuse. Ce genre de travail épistémologique manque cruellement à la recherche et particulièrement sur les objets très peu reconnus et étudiés comme celui qu’il soumet à son analyse : la danse comme pratique sociale.

Danse de scène versus danse sociale.

Apprill poursuit son analyse sur l’état déplorable de la recherche en danse en soulignant le traitement nettement défavorable que subit son objet d’étude. Il dresse l’inventaire des assignations réductrices que subissent les danses non représentées sur scène et ce constat est affligeant : du divertissement à la simple fonctionnalité d’institution marieuse, les danses de couple sont mal traitées par le sens commun comme par le sens savant.

Pour l’auteur, les danses de scène échappent en partie à ces accusations pour deux raisons : elles sont reconnus institutionnellement et font déjà l’objet de nombreuses analyses théoriques. Quant aux danses de couples, leur absence sur la scène les rabaisse au rang de danses amateurs parce qu’elles ne sont que des « danses sociales ». L’auteur dénonce donc le fait que pour sa maigre part, la recherche ne laisse de place qu’aux danses de scène et en oublie l’objet de son étude : les danses de couple.

Il est trop rare de lire un essai d’épistémologie aussi complet et Apprill fournit ici un travail indispensable à la recherche en danse. Cet ouvrage offre un intérêt certain puisqu’il soulève un nouvel angle d’analyse sur un objet encore peu reconnu et montre ainsi la pertinence d’une autre approche que celle qui est aujourd’hui dominante. Ce faisant, il pose aussi l’extrême variabilité des façons d’aborder un sujet et donc l’extrême relativité et fragilité de nos catégorisations et de nos frontières disciplinaires.

De cet ouvrage, nous retenons surtout cet objectif sous-jacent : faire reconnaître la nécessité de développer son propre champ de recherche. Il est, en cela, une œuvre militante qui attaque souvent la position hégémonique des danses de scènes. Mais il est dommage qu’il en soit resté à cette recherche de visibilité institutionnelle et qu’au lieu de déconsidérer le peu d’études des danses de scène existantes, il n’ait pensé à présenter la complémentarité de son approche à celles déjà existantes.

Ainsi, si les danses de couple peuvent permettre d’aborder la façon dont nous construisons nos identités individuelles et collectives et dont nous transmettons nos pratiques corporelles, la recherche sur les danses de scène révèle, entre autres, les évolutions esthétiques de nos modes de représentation.

Ces deux approches, loin d’être exclusives l’une de l’autre, se complètent pour affirmer une même hypothèse : les faits du corps sont un prisme particulièrement pertinent pour mieux étudier les faits humains. L’apport essentiel du travail d’Apprill est d’ouvrir la sociologie aux faits du corps, qui sont peut être plus directement que d’autres des moments de « renégociation de nos rapports humains ».

Christophe Apprill, Sociologie des danses de couple : Une pratique entre résurgence et folklorisation, Paris, L’Harmattan, 2006. 364 pages. 31 euros.

Résumé

Christophe Apprill se présente comme sociologue et danseur, spécialisé dans l’étude et la pratique du tango. Il publie ici sa thèse, une vaste enquête de terrain et un travail bibliographique sur l’image et les représentations des danses de couple. Pour ce travail, l’auteur a mené de nombreux entretiens dans les « lieux et territoires de […]

Marion Franquet

Doctorante à l’Université Paris x Nanterre, elle est titulaire d’un Dea en Humanités Modernes (Sociologie politique et Histoire contemporaine) et d’une maîtrise en Anthropologie sur le symbolisme en science sociales. Son travail de thèse porte sur les politiques culturelles en danse contemporaine. Elle concentre ses recherches sur les comités d’experts, le jugement esthétique et la construction de la valeur artistique. Parallèlement, elle travaille dans un théâtre parisien, le Théâtre de la Cité internationale.

Pour faire référence à cet article

Marion Franquet, "Les danses de couple sous l’œil frileux de la sociologie.", EspacesTemps.net, Livres, 04.12.2006
https://www.espacestemps.net/articles/les-danses-de-couple-sociologie/