Le décentrement du regard.

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, 2006.

Richard Pereira de Moura

Cependant, me tenant comme je suis un pied dans un pays et l’autre en un autre, je trouve ma condition très heureuse en ce qu’elle est libre (René Descartes, 1648).

Image1Ces quelques considérations, adressées par René Descartes dans une lettre à la princesse Élisabeth de Bohême, apparaissent au détour d’une balade dans le Ve arrondissement de Paris inscrites en façade d’un immeuble sis au 14 rue Rollin. Si l’on retrouve dans ces mots toute la teneur du propos développé par Nicole Lapierre, c’est pourtant à partir d’une formule de Montaigne que l’auteur décide de bâtir son ouvrage. Montaigne qui, le premier peut-être, s’exprima résolument en faveur de « la jouissance d’un autre air » (p. 16). Montaigne encore, qui dans un chapitre des Essais intitulé De la diversion affirmait songeur : « Nous pensons toujours ailleurs ».

La question du déplacement, en tant qu’objet de recherche d’abord, mais aussi et surtout comme démarche de la recherche, est à lire dans chacun des ouvrages de Nicole Lapierre — sociologue et directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (Cnrs) — depuis ses premiers travaux sur la mémoire juive (1989) jusqu’à ses recherches sur le changement de nom (1995) en passant comme ici par des réflexions sur la mouvance des lieux et des identités (2004). Dans un style très personnel, à la première personne du singulier, conjuguant la clarté à la sobriété et la rigueur à la fantaisie (on pense aux différentes rencontres fictionnelles parsemant le texte), Nicole Lapierre amène ici ses lecteurs à l’errance et à l’évasion — sur les pistes d’un voyage intellectuel où « l’expérience du dépaysement » se fait « dépaysement de la pensée » (p. 17). Et c’est bien sous la forme d’une invitation au cheminement des idées qu’il nous faut accueillir cet essai dialogique inscrit à la rencontre des diverses sciences sociales. Un voyage intellectuel donc, qui aux confins des territoires et par-delà les frontières disciplinaires, se ponctue de rencontres avec les pensées de Georg Simmel, Siegfried Kracauer et Karl Mannheim, celles encore de Walter Benjamin et Hannah Arendt, en passant par Jack Goody, Paul Gilroy, Serge Gruzinsky et tant d’autres.

L’ouvrage intéressera toute personne (au-delà des seuls cercles universitaires) soucieuse comme l’auteur du refus des certitudes bornées et de l’habitude du regard. Toujours placé dans l’« entre » des sites et des situations, ces « intellectuels sans attaches » (Karl Mannheim, [1929] 2006) ouvrent, par la voix de Nicole Lapierre, le pas au décentrement de la pensée et à la rencontre avec l’altérité des autres cultures. Bref, et c’est là l’apport essentiel de l’ouvrage, à l’apprentissage continuel du regard. Entendant montrer qu’il est bien des manières d’être étranger, l’aventure intellectuelle se déroule au rythme de six thématiques principales dont on notera la mise au pluriel : Passages, Déplacements, Mobiles, Diasporas, Mélanges et Dépaysements. Il nous reste à souligner le plaisir de la lecture d’un ouvrage aussi dense que fluide, nourri de la conscience vagabonde et de l’écriture voyageuse, itinérante et digressive célébrée par l’auteur en Montaigne.

À la limite des choses de notre monde.

Réfléchir sur le sens des limites, postule l’auteur en substance, c’est déjà poser un pied de l’autre côté (p. 17). Fort à propos, le premier temps de l’ouvrage intitulé Passages (tiré de « pas », passus en latin, désignant l’acte de se déplacer, le franchissement, la traversée) s’attache au concept équivoque de la limite. Une manière pour l’auteur d’affirmer dès l’ouverture toute l’importance voire l’inhérence de la limite à la mise en ordre de la relation et au respect de la différence. À la fois écart et jonction, clôture et ouverture, universelle autant que profondément singulière, la limite est précisément ce qui spatialise la différence (balayant ainsi l’in-différence). Le passage en question se déroule ici aux côtés de Georg Simmel et d’Arnold Van Gennep dont Nicole Lapierre se plaît à imaginer la rencontre « un jour de l’automne 1910 » (p. 63). Attachés l’un comme l’autre au quotidien et à la surface des choses — matérielles comme idéelles — la limite (qu’elle soit un pont, une porte, un seuil, une frontière ou même un rite de passage) devient chez Simmel ([1909] 1993) et chez Van Gennep ([1909] 1969) un élément essentiel, structurel et intrinsèque à l’organisation de la société. Ainsi, cette assertion de Simmel relevée par Nicole Lapierre dans le chapitre neuf de Sociologie ([1908] 1999) : « La frontière n’est pas un fait spatial avec des conséquences sociologiques, mais un fait sociologique qui prend une forme spatiale » (p. 65). La formule est efficace, perspicace et soulève un point fondamental : les limites sont avant tout des constructions humaines, créées par et pour un être humain nécessairement situationnel et relationnel. Ce premier chapitre est essentiel, d’un point de vue méthodologique, au cheminement intellectuel proposé par l’auteur. Il entend montrer toute l’importance à penser la limite à la limite afin de reconsidérer notre rapport aux choses, aux autres et finalement aussi à nous-mêmes — comme une manière de renouer avec l’épreuve du monde et le goût de l’altérité.

Vers une pensée de la Relation.

Au terme de ces réflexions liminales, les chapitres qui suivent dressent l’inventaire des rencontres multiples avec la diversité tant célébrée par Nicole Lapierre de la figure du déplacé. La première de ces figures est celle de l’étranger (chapitre ii, Déplacements). Sur la limite, comme en suspens dans l’indétermination des gares chères à Siegfried Kracauer ([1930] 1996), l’étranger est défini par Simmel comme un voyageur, sédentaire et nomade à la fois, doué en cela de « l’attitude spécifique de l’objectivité » (p. 72). À la fois dedans et dehors en somme, pour une pensée toute positive de l’étranger. L’auteur précise : il nous faut passer du « point d’ancrage au point de vue. » (p. 34). Refusant les identités établies, Nicole Lapierre entend aussi faire du déplacé un sujet politique actif (p. 86). À la figure du paria privé de droit, mis au ban de la société et relégué à la quasi-inexistence, elle objecte ainsi, par la voix d’Hannah Arendt ([1958] 1961) dont l’œuvre entière fait l’apologie de la condition de l’homme, un paria conscient, libéré de l’exil et en prise avec la réalité. C’est ce même désir de vérité (chapitre iv, Mobiles – du latin mobilis, « qui se meut », désignant à la fois la mobilité et son motif) qui incita quantité d’intellectuels à passer d’un monde à l’autre. À se déplacer volontairement « au point de vue de ceux d’en bas » (p. 128) pour vivre, par exemple, les conditions ouvrières des années soixante-dix. Ou inversement, témoigne l’historien Gérard Noiriel, à « franchir le seuil de la cité savante » (p. 143) dont le code déontologique contrarie parfois l’accès à ceux qui en sont dépourvus. Il y a aussi ceux que Nicole Lapierre appelle les traversiers, à l’instar de Nels Anderson analysant le phénomène Hobo ([1923] 1961), en mouvement d’une rive à l’autre, dans un va-et-vient indéfini.

Soulignons enfin l’attachement profond de l’auteur pour ce qu’elle appelle « la dynamique de l’exil » (p. 184). C’est sous cet angle qu’est justement abordée la question des diasporas (chapitre iv, Diasporas) et des métissages (chapitre v, Mélanges). Dans un chant mesuré pour « la culture diasporique » (p. 205) et « l’art des mélanges » (p. 183), l’auteur tente aux côtés de Paul Gilroy un séduisant croisement des mémoires juives et noires1. Il y a une « fécondité de l’idée de diaspora » (p. 192) comme « une subversion » du métissage (p. 236) martèle l’auteur dans une négation profonde du repli culturel des identités closes. La lecture de La pensée métisse (1999) de Serge Gruzinski amène Nicole Lapierre à un retour délibéré vers le monde contemporain. Entendant remettre en cause craintes et frayeurs à l’égard de l’Autre et de l’Ailleurs, l’instabilité du métissage (p. 242) s’affirme ici comme une réponse possible au paradoxe associant homogénéisation de l’espace mondialisé et renforcement de la fragmentation territoriale.

La réciprocité des perspectives.

L’aventure intellectuelle se termine sur une posture épistémologique (chapitre vi, Dépaysements) tout à fait salutaire centrée sur une approche comparatiste et contrastive. L’auteur engage ses lecteurs au dérangement des évidences, à la perturbation des catégories et à la multiplication des questions transversales assurant, selon la métaphore du levier, le pont entre les cultures et les disciplines. En somme, comparer les sociétés humaines, investir l’écart différentiel qu’elles offrent entre elles (Lévi-Strauss, 1961) pour rechercher « les contrastes, les similitudes et les éclairages mutuels » (p. 258). C’est cette recherche des embranchements entre les cultures qui caractérise, selon Nicole Lapierre, la pensée du philosophe et sinologue François Jullien (2000). L’enjeu pour ce dernier est de taille : repenser, dans un détour stratégique et fécond par la Chine, l’ensemble des fondements implicites de la pensée philosophique européenne. Mais le premier enjeu, plus méthodologique encore que fondamental, est aussi et surtout celui contenu dans le propos de cet ouvrage ; à savoir créer et investir l’écart pour voir jusqu’où peut aller le dépaysement de la pensée. Ce seul exemple ne saurait toutefois taire le pluriel des dépaysements qu’entend soulever Nicole Lapierre. Il nous faut en effet encore évoquer, outre la seule pensée d’un dehors (2000) rencontrée chez Jullien, les efforts de Marcel Detienne pour un comparatisme constructif (2000), la promotion par Paul Gilroy d’une histoire croisée ([1993] 2003) ainsi que les travaux séminaux d’Edgar Morin sur la pensée complexe (1990). Sous des formes distinctes, ces réflexions n’en présentent pas moins une ambition analogue ; ambition que résument très justement les fondements, repris par l’auteur, de La Méthode d’Edgar Morin : « En effet, La Méthode révèle à la fois une pensée dérangeante, déplacée, bousculant les formes habituelles du raisonnement, et une pensée mobile, attentive au déplacement créateur et à l’écart, aux possibilités illimitées de la réflexivité » (p. 284).

 

L’ouvrage se referme sous une forme de confidence, celle de l’affection de l’auteur pour la profondeur et l’harmonie des accents linguistiques. Une façon pour Nicole Lapierre de célébrer une dernière fois l’altérité tant convoitée. La dimension linguistique présente effectivement ceci de salutaire qu’elle cultive très justement à la fois l’être et le devenir. Une qualité d’ouverture que l’on retrouve d’ailleurs à nouveau chez Montaigne sous cette formule: « Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage. » (p. 12). Au terme de ce cheminement, les lecteurs, quant à eux, sont laissés au seuil d’une pensée instable, déplacée et désormais ouverte sur le dehors. Et c’est cette ouverture de l’horizon que résume si bien la toile de Magritte retenue pour la couverture de l’ouvrage (Réédition 2006). Un regret peut-être, tout personnel certes, et qui n’enlève rien à la qualité de l’ouvrage : la quasi-absence des géographes dans un voyage intellectuel où ils auraient, à mon sens, pu amplement trouver voix au chapitre. Le détour par la géographie aurait inévitablement apporté une dimension supplémentaire au propos de Nicole Lapierre — celle d’une appréhension de la distance et de la différence par l’espace géographique. Et cela, en insistant sur le rôle concret de l’expérience géographique dans le façonnement de l’identité humaine et, réciproquement, sur l’impact symbolique de la dimension culturelle dans la saisie de la réalité du monde (voir notamment Berque, 2000, Dardel [1952] 1990, Lussault, 2007). En fait de sentence géographique, justement, terminons/ouvrons sur ces vers lumineux – empruntés par Nicole Lapierre à Edgar Morin — du poète espagnol Antonio Machado qui éprouva à l’hiver 1939 l’expérience tragique de l’exil.

Caminante, no hay camino,

el camino se hace al andar. 2

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Paris, Gallimard, [2004] 2006.

Bibliographie

Nels Anderson, The Hobo. The sociology of the homeless man, [1923], Chicago, University of Chicago Press, 1961.

Hannah Arendt, La condition de l'homme moderne [1958], Paris, Calmann-Lévy, 1961.

Augustin Berque, Ecoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000.

Eric Dardel, L’homme et la terre [1952], Paris, Cths, 1990.

Marcel Detienne, Comparer l'incomparable, Paris, Seuil, 2000.

Paul Gilroy, L'Atlantique noir. Modernité et double conscience [1993], Paris, Éclat, 2003.

Serge Gruzinski, La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999.

François Jullien, Penser d'un dehors. Entretiens d'Extrême-Orient, Paris, Seuil, 2000.

Siegfried Kracauer, « Le chemin de fer », in Le voyage et la danse. Figures de ville et vues de films [1930], Saint Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1996, pp 84-88.

Nicole Lapierre, Le silence de la mémoire. À la recherche des juifs de Plock, Paris, Plon, 1989.

—, Changer de nom, Paris, Stock, 1995.

—, Pensons ailleurs, Paris, Stock, 2004.

—, Causes communes : des juifs et des noirs, Paris, Stock, 2011.

Claude Levi-Strauss, Race et Histoire, Paris, Denoël, 1961.

Michel Lussault, L'Homme spatial. La construction sociale de l'espace humain, Paris, Seuil, 2007.

Karl Mannheim, Idéologie et Utopie [1929], Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2006.

Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, Esf, 1990.

Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de socialisation [1908], Paris, Puf, 1999.

Georg Simmel, « Pont et porte », in La tragédie de la culture et autres essais [1909], Paris, Rivages, 1993, pp. 161-168.

Arnold Van Gennep, Les rites de passage [1909], Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 1969.

Note

1 Cette question est d’ailleurs l’objet d’un autre ouvrage de Nicole Lapierre paru récemment sous le titre Causes communes : Des juifs et des noirs (2011).
2 Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.

Résumé

Cependant, me tenant comme je suis un pied dans un pays et l’autre en un autre, je trouve ma condition très heureuse en ce qu’elle est libre (René Descartes, 1648). Ces quelques considérations, adressées par René Descartes dans une lettre à la princesse Élisabeth de Bohême, apparaissent au détour d’une balade dans le Ve arrondissement […]

Richard Pereira de Moura

Après un Master de géographie culturelle à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (Ehess) de Paris, Richard Pereira de Moura travaille actuellement à un projet de thèse autour du rôle fondamental de la liminalité dans l'expression de la spatialité humaine. On lira les aspects théoriques de ces positions dans : « Liminalité et Motivation paysagère », Projets de paysage, n°6, 2011. Richard.PereiradeMoura@ehess.fr

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Richard Pereira de Moura, « Le décentrement du regard. », EspacesTemps.net, Livres, 2012/02/16. URL : https://www.espacestemps.net/articles/le-decentrement-du-regard/