La part du social dans le rapport à la nature.

Augustin Berque Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Un passage me frappe dans le commentaire d’Alexis Vrignon : celui où il contraste l’écologisme français des années 1970, mouvement social qui se percevait comme une lutte, à la pensée de Næss, qui « n’accorde au contraire aucune valeur symbolique particulière à l’action collective, la restauration du lien écologique ayant la priorité ».

Cette remarque me semble effectivement toucher au cœur du problème qu’évoque mon propre commentaire, à savoir que l’« ontologie » de Næss tient plus de l’écologie que d’une réflexion sur l’être. Vrignon ne développe pas cette question en elle-même, mais il y revient indirectement lorsqu’il demande « l’écologie profonde est-elle indissociable d’Arne Næss ? » et évoque un peu plus loin « une image folklorisée d’Arne Næss, vieux sage vivant dans la montagne », « lointain épigone de Thoreau dans Walden ».

Cette question, c’est celle de la part sociale de l’humain, et de la part du social dans le rapport humain à la nature. Avec Næss, nous sommes à fond dans l’option occidentale moderne, et en particulier protestante, qui envisage une relation directe de l’individu à l’absolu, qu’il s’agisse de Dieu ou de la nature. Dans la descendance de cette option figure l’individualisme méthodologique, qui a fleuri particulièrement dans le monde anglo-saxon, tandis que la pensée « continentale », par exemple chez Marx ou Durkheim, la contestait radicalement en insistant au contraire sur la part sociale de l’être et du faire humains.

Je suis à cet égard tout à fait continental, bien que ce soit chez un insulaire, le philosophe japonais Watsuji, que j’aie trouvé l’idée au fond inverse de celle que je viens d’évoquer à propos de Næss. Pour Watsuji, en effet, penseur des milieux humains (fûdo), notre rapport à la nature est structurellement empreint de notre rapport à autrui. Il suppose la socialité intrinsèque de l’humain, ce que Watsuji appelle aidagara. En somme, c’est à travers les autres que nous sommes en rapport avec la nature.

De ce point de vue, l’écologie profonde apparaît comme une diversion, dont certaines thèses — notamment celle d’une réduction drastique de la population humaine — illustrent la confusion faite par Næss entre écologie et ontologie. Pour moi, c’est là clairement une impasse : on ne réorientera jamais notre rapport à la nature sans prendre à bras le corps le nœud de la question, qui est la structure de l’être humain.

D’un autre point de vue, je m’accorde avec Vrignon pour reconnaître le rôle exemplaire qui a été celui de Næss pour faire bouger les choses. Même si, dans la pratique, nous allons plutôt « de flopenhague en dégrenelle », l’écologie profonde aura certainement contribué à faire évoluer les mentalités dans un sens qui, à la longue, devrait corriger le cap.

Illustration : rastarokko, « Hardangervida », Flickr, 25.7.2007 (tous droits réservés). Reproduction autorisée par l’auteur.

Résumé

Un passage me frappe dans le commentaire d’Alexis Vrignon : celui où il contraste l’écologisme français des années 1970, mouvement social qui se percevait comme une lutte, à la pensée de Næss, qui « n’accorde au contraire aucune valeur symbolique particulière à l’action collective, la restauration du lien écologique ayant la priorité ». Cette remarque […]

Pour faire référence à cet article

Augustin Berque, "La part du social dans le rapport à la nature.", EspacesTemps.net, Laboratoire, 15.06.2010
https://www.espacestemps.net/articles/la-part-du-social-dans-le-rapport-a-la-nature/