La mort de Pierre Bourdieu dans la presse.

Bénédicte Goussault

Il ne s’agit pas d’ajouter un article au nombre de ceux qui ont été écrits à la mort de Pierre Bourdieu, mais d’analyser les façons dont la presse a rendu compte de l’événement. On peut en effet recenser plus de 8000 messages de tous ordres sur Internet ! Des dépêches, des témoignages, des articles, des dossiers, sont arrivés de tous les horizons : tous les pays du monde, toutes les catégories sociales (ou presque), tous les points de vue et leurs contraires ! Ce qui est révélateur de l’audience, y compris internationale, du sociologue.

On pourrait tenter de les classer par pays d’origine ou continents ; les pays d’Amérique du sud (Brésil, Argentine notamment), le Mexique, les Balkans. L’Amérique du nord où Bourdieu avait fait beaucoup de cours et de conférences et où L. Wacquant relayait sa pensée. Mais où il était cependant mal connu, un peu semble t’il dans la même incompréhension que Marx avec lequel ses théories sont confondues par beaucoup. Le Moyen-Orient pour la paix duquel il avait combattu ; l’Algérie où sa théorie de la colonisation a été le point de départ de ses théories de la domination ; les pays européens notamment l’Allemagne la Belgique , la Suisse, et l’Espagne, moins l’Italie où La domination masculine avait provoqué un véritable scandale…

On sait les démêlées de Bourdieu avec les médias en France, en particulier depuis son ouvrage dans Liber/Raisons d’agir : « sur la télévision ». Mais, comme l’écrit J. Bouveresse (Le monde du 31 01 02) : « Si Bourdieu pouvait se voir en première page d’un certain nombre de nos journaux… il ne manquerait pas de trouver dans ce qui se passe depuis quelques jours une confirmation exemplaire de tout ce qu’il a écrit à propos de l’amnésie journalistique ».

Ce qui frappe surtout, à la lecture (même non exhaustive) des réactions à sa mort, c’est que c’est son engagement politique, celui de « l’homme de tous les combats », qui est presque exclusivement souligné. Et ceci, autant dans la presse française qu’étrangère, et autant chez les intellectuels que les journalistes ; exception faite de dossiers dans le mensuel Sciences Humaines et dans Le Monde du 26 janvier 2002. Est ce parce que la presse n’est pas considérée comme le lieu des discours scientifiques ? Est ce le résultat d’une œuvre difficile et/ou de la méconnaissance de celle-ci par beaucoup ? ou le fait relativement nouveau (ces dernières années) de l’engagement d’un intellectuel sur la scène politique ? Il en résulte, en tout cas, une sorte d’effet pervers, dans la mesure où le débat idéologique l’emporte sur le débat scientifique.

Un sociologue énervant.

Pour ce qui est des « collègues », des intellectuels, leurs positions vérifient complètement la notion de champ telle que définie par Pierre Bourdieu « champ de forces dans lequel interagissent des individus pour conquérir des positions, des places… Espace de domination et de conflits ». En effet, soit ils méprisent l’œuvre et l’engagement militant par la même occasion (et c’est beaucoup le fait de sociologues !). Citons par exemple L. Boltanski : « …son œuvre (celle de Bourdieu) est en partie de la tradition revisitée… Pour être juste il faut distinguer une œuvre importante et discutable dans le bon sens du terme de l’espèce d’agit prop des dernières années… Le plus discutable à mon avis c’est le durcissement du système à partir de la moitié des années 70 avec un fort accent positiviste. Ce que je retiens de lui c’est la qualité de professeur dans les années 60/70 » ! Ou W. Lepenies dans Süddeutsche Zeitung cité par Le Monde qui écrit : « Pierre Bourdieu n’a pas développé une grande théorie à partir de concepts comme habitus ou champ ou capital culturel, mais il a rempli avec eux une boite à outils qui fait de lui un bricoleur doué des sciences sociales modernes » ! P. Corcuff dans Liberation du 2/3 février se dit bourdieusin critique, mais ne dit pas un mot sur Bourdieu qui vient de mourir ! L’inteview a t elle été effectuée avant ? Le même P.Corcuff, développe dans Sciences Humaines, (aux côtés de F. de Singly, A. Touraine et B. Lahire ), une critique très construite autour de la notion d’acteur pluriel

Les sociologues « du clan » par contre sont très positifs, c’est par exemple le cas de M.et M. Pinçon-Charlot qui écrivent : « C’est le plus grand sociologue du 20e siècle qui disparaît » ; ou B. Lahire qui se situe comme « héritier » et s’interroge : « appliquer indéfiniment sa théorie et au pire se contenter d’utiliser son lexique et sa grammaire…ou faire l’effort de continuer à imaginer et à créer… en retrouvant ainsi l’attitude qu’il sut adopter lorsqu’il inventait une nouvelle manière de faire de la sociologie et de penser le monde social ». D’autres intellectuels de disciplines voisines, philosophes, historiens, anthropologue ou des sciences de l’éducation, décrivent le retentissement de l’œuvre de Bourdieu sur leur propre pensée : les philosophes Axel Honnerth et J. Habermas, les historiens C. Charle et D. Roche dans Le Monde ! Quant à J. Bouveresse, il entre plus dans le débat avec les médias que dans le contenu scientifique de l’œuvre de Bourdieu.

J. Derrida dans Le Monde, encore, parle plus de la perte d’un ami, que du sociologue sauf comme « constructeur hyper critique et de son intégration de la philosophie pour une sociologie de la sociologie ». Il rappelle leurs parcours communs en khâgne notamment lorsque Bourdieu était encore philosophe ; puis en Algérie. Il parle enfin de leurs débats et de ses propres prises de position différentes de celles de Bourdieu « radicales et assez solitaires ». B. Charlot écrit : « nous avons dû nous définir par rapport à Bourdieu, pour nous construire un espace de pensée ; on ne voyait pas comment sortir de sa logique… Le déterminisme a produit un effet de fatalisme ». Et F. Héritier « cette inlassable exigence d’un être libre dans le monde partant sans relâche à l’assaut pour défendre et répandre les idées auxquelles il croyait , dont je garde le souvenir avec émotion et émerveillement »

Du côté des dominés.

Certains lecteurs, cependant, souvent anonymes (mais pas seulement), qui font (ou ont fait) partie de la classe des « dominés » (justement) disent l’effort de la lecture, mais aussi la compréhension révélée de leur mal-être et de leur trajectoire. Ces hommes et femmes, de différentes nationalités, disent comment la lecture de P. Bourdieu a transformé leur vie et leur façon de voir le monde social. Tel par exemple, l’auteur de cet article : « de l’usine à la fac en passant par Bourdieu », publié par l’hommemoderne.org, qui a écrit à Pierre Bourdieu une lettre de remerciement et d’admiration dans laquelle il explique « l’enthousiasme d’un ancien dominé qui découvre hors des lectures traditionnelles de l’école, l’éclatante vérité » ! comment apprenti à l’usine après une « scolarité problématique » mais malheureux de ce statut, il a commencé à lire de la philosophie, La critique de la raison pure, puis des textes de Bourdieu » et « (sa) profonde torture pour y comprendre quelque chose ! ». La Distinction en particulier lui fut une révélation, révélation de la logique des rapports sociaux qui l’ont amené à « comprendre le sens de sa trajectoire de dominé, ses ressentiments et ses préjugés »

A. Ernaux qui n’est pas une anonyme, loin de là, écrit aussi (Le Monde du 6 février 2002) : « le choc ontologique violent qu’elle a ressenti à la lecture des Héritiers, de La reproduction et plus tard de La distinction : “l’être qu’on croyait être n’est plus le même, la vision qu’on avait de soi et des autres dans la société se déchire, notre place, nos goûts, rien n’est plus naturel” ». Cette compréhension des structures sociales, « cette mise à jour des mécanismes cachés de la reproduction sociale en objectivant les croyances et les processus de dominations intériorisés par les individus à leur insu défatalise l’existence ». Elle décrit « l’irruption douloureuse, mais suivie d’une joie, d’une force particulière, d’un sentiment de délivrance, de solitude brisée »

Le sociologue de tous les combats.

C’est sans doute l’image le plus constante et la plus forte des réactions à la mort de P. Bourdieu, et nous l’avons dit, celle qui masque les autres, que celle du sociologue engagé, « dans la lignée de Zola et de J.P. Sartre » écrit parmi d’autres The New York Times, ou de M. Foucault « l’intellectuel spécifique » (Le pouvoir des mots, éditorial du Monde du 26 janvier 2002). Smaïn Laacher (Le Monde du 26 janvier 2002) comme Tassadit Yacine (Libération du 29 janvier 2002) estiment tous deux que c’est en Algérie et par l’analyse de la colonisation que P. Bourdieu a compris et commencé à théoriser les processus de domination : « ainsi l’Algérie a permis à Bourdieu de découvrir les fondements politiques du système français dans ce qu’il a de plus profond. A propos du colonialisme, il dissèque le mécanisme par lequel les vaincus finissent par habiter la représentation que se font d’eux les vainqueurs. Il élargira cette analyse à tous les dominés… ».

Le Monde du 26 janvier 2002 publie une photo de la salle Traversière, à Paris, le 12 décembre 1995, où Bourdieu a apporté son soutien aux cheminots grévistes. C’est ce soutien au mouvement social de décembre 1995 qui constitue son baptême du feu et son entrée fracassante dans l’arène politique, mais comme l’écrivent C. Monnot et S. Zappi , si c’est un tournant chez l’intellectuel qui sort de sa réserve, ce n’est ni le premier ni le seul combat que mène le sociologue : « Dès les années 60, ses travaux critiquent le colonialisme français en Algérie et il encourage la candidature de Coluche à l’élection présidentielle… il est l’un des premiers à soutenir le syndicat Solidarnosc contre la répression du pouvoir communiste polonais » ; il s’investit dans « un appel pour l’autonomie du mouvement social… il défend les sans papiers et les sans logement… il participe à une manifestation d’Act Up et est convaincu par leurs méthodes d’action… on le retrouve en juillet 2000 à Millau au procès de J.Bové et des militants de la confédération paysanne » Il disait « penser la politique sans penser politiquement ». Ce que le film tourné par P. Carle : La sociologie est un sport de combat voulait aussi démontrer… Les politiques, les syndicalistes tous ceux aux cotés desquels Bourdieu s’est engagé témoignent dans la presse… J. Bové dit : « Ce qui nous a rapproché, c’est une volonté de ne pas couper le monde en tranches, avec d’un coté les discours théoriques et de l’autre les actions militantes ». « Il s’est voulu, à l’image de J.P. Sartre, la voix des sans voix et le porte parole des laissés pour compte », « il a sorti de leur torpeur les intellectuels » (le Ps).

Ainsi La misère du monde, sans doute le plus accessible de ses ouvrages, est perçu comme un livre militant, un plaidoyer pour les défavorisés comme l’expression de « son combat auprès de ceux que frappe la misère du monde » : C. Casteran (Afp– cité par samizdat.net/acrimed/journalisme) « En 1993 il publie un pavé de près de 1000 pages La misère du monde. Cette analyse de la fracture sociale devient un best seller et propulse l’engagement militant… ». Et l’éditorial du Monde « Le pouvoir des mots » : « Avec le recul le grand livre qu’il a dirigé sur La misère du monde apparaît comme son manifeste le plus éloquent »

Celui qui dérangeait.

On ne peut clore cette analyse de la presse sans évoquer les règlements de compte de celle-ci, en France, avec P. Bourdieu. Comme l’écrit J. Bouveresse : « il n’y manquait ni la part d’admiration obligatoire et conventionnelle, ni la façon qu’a la presse de faire la leçon aux intellectuels qu’elle n’aime pas, ni la dose de perfidie et de bassesse qui est jugée nécessaire pour donner une impression d’impartialité et d’objectivité ».

Par exemple, A. Finkielkraut : « il (Bourdieu) dénonce vigoureusement le néo libéralisme ou la corruption de la société médiatique… en 1998 une vague de bourdieumania déferle dans les médias ». Ou C. Casteran (Afp) « grâce à lui le monde est devenu simple, partagé entre dominants et dominés ». Ou encore « l’empêcheur de penser en rond » pour J.C. Guillebaud ou « le hussard noir de la sociologie » pour A. Lancelin ! Le débat du Nouvel Observateur est connu mais mérite qu’on s’y arrête. Sous la couverture : « Pierre Bourdieu celui qui disait non », un inédit de P. Bourdieu est publié sans autorisation ni de l’auteur, ni de la famille. Celle ci dénonce vigoureusement cette parution notamment parce que publiée dans le contexte d’un numéro assez largement hostile à son auteur.

Dans cet inédit P. Bourdieu relate ses années d’interne au collège et les vexations et humiliations auxquelles étaient soumis les internes « qui l’ont incliné à une vision réaliste et combative des relations sociales ». L’article de D. Eribon, analyse rapide mais juste des thèses de Bourdieu, se termine par « Bourdieu est mort, personne n’écrira à sa place les livres qu’il n’aura pas eu le temps de nous donner ». Mais dans ce même numéro J. Daniel écrit : « une pensée binaire et manichéenne de dominants et dominés… il est passé à coté de toutes les transformations que les médias ont subies »… et J. Julliard sous le titre : « Misère de la sociologie » : « l’unanimité de l’hommage posthume traduit son échec éclatant… ce n’était que ragréage à frais nouveaux de concepts empruntés aux meilleurs auteurs… son discours populiste devient simpliste, naïf, moralisateur… ». Le même J. Julliard parle de « jalousie sociale » et F. Giroud se déchaîne elle aussi, reprenant une énième fois les propos de R. Aron sur « le chef de secte » et parlant de paranoïa : « s’il avait eu la moitié du talent de J. Bové, il n’aurait pas eu à souffrir si cruellement d’être en manque de publicité »

A propos de « l’homme de combat », c’est le débat politique et idéologique qui domine : d’une part Le Figaro où A.G. Slama parle d’« une œuvre de combat tournée vers la destruction de l’ordre existant plutôt que vers la représentation précise d’un ordre à construire », et où même des intellectuels comme J. Roman, G. Lipovetski ou D. Bensaïd se font embarquer. La libre Belgique : « s’était il sacré nouveau roi des mandarins » ou Le Temps (Suisse) « Cela (sa sociologie) a plus à voir avec l’agit prop qu’avec la sociologie. P. Bourdieu s’est fourvoyé dans le schématisme réducteur de ses engagements ; c’est le gourou de l’antimondialisation qu’on enterrait médiatiquement hier soir ». D’autre part, et a contrario, H. Maler dans L’humanité, renchérit sur le propos de Bourdieu : il fait le procès des journalistes et de leur « narcissisme médiatique » qui n’ont trouvé chez P. Bourdieu que des poncifs, parce qu’ils restent dans “l’ignorance volontaire” et sont pressés d’en découdre sans comprendre ».

Résumé

Il ne s’agit pas d’ajouter un article au nombre de ceux qui ont été écrits à la mort de Pierre Bourdieu, mais d’analyser les façons dont la presse a rendu compte de l’événement. On peut en effet recenser plus de 8000 messages de tous ordres sur Internet ! Des dépêches, des témoignages, des articles, des […]

Bénédicte Goussault

Sociologue, maître de conférences à l'université Paris 12 Val-de-Marne, membre du Labres (Laboratoire de recherche en éducation et sciences sociales) laboratoire d'université. Co-auteure avec D. Coles de Le récit de vie, Chronique sociale, 1995 et auteur de Paroles de sans papiers, L'atelier, 1999.

Pour faire référence à cet article

Bénédicte Goussault, "La mort de Pierre Bourdieu dans la presse.", EspacesTemps.net, Dans l’air, 15.10.2002
https://www.espacestemps.net/articles/la-mort-de-pierre-bourdieu-dans-la-presse/