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L’histoire, un savoir positif ?

Claude Gautier, Hume et les savoirs de l’histoire, 2005.

Christian Ruby

Image1Au compte des travaux portant sur l’épistémologie de l’histoire, il convient de placer les analyses des œuvres philosophiques qui, à une époque où l’histoire relevait encore, selon les cas, de la morale, de la littérature ou de la philosophie, se donnent pour tâche d’éclairer réciproquement et la philosophie par l’histoire et l’histoire par la philosophie. Tel est le cas de nombreux ouvrages des philosophes du 18e siècle. Des livres précis et exaltants s’écrivent de nos jours sur de telles thématiques épistémologiques. Ils méritent d’être lus par les historiens et les philosophes, sans doute, désormais, séparément.

Pour qui ne connaît pas le philosophe écossais David Hume (1711-1776), rappelons qu’il est l’auteur non seulement d’un Traité de la nature humaine (1739), mais encore d’une Histoire de l’Angleterre (entre 1758 et 1762). En nous bornant à ce simple rappel, nous espérons avoir déjà focalisé l’attention du lecteur sur un point essentiel : la préoccupation de Hume, souvent négligée par les commentateurs, pour l’histoire, à laquelle il assigne pour objet de constituer un savoir critique des croyances humaines, politiques ou religieuses.

Fort justement, l’objectif de cet ouvrage est de montrer que « si l’on peut parler d’un problème de l’histoire à propos de la pensée politique de Hume, c’est parce que dans cette pensée l’histoire travaille les limites de la philosophie ; ce qui ne signifie pas qu’il faille abandonner la philosophie pour l’histoire » (p. 12). En revanche, ajoute l’auteur, ces limites imposent des passages d’une discipline à l’autre, au moyen desquels la philosophie et l’histoire « entrent dans la composition d’un nouveau dispositif critique ». Loin que cela impose la nécessité d’abandonner la philosophie pour faire de l’histoire, ou l’inverse, cela implique une réflexion sur cette manière particulière, celle de l’histoire, de prendre un point de vue d’observation sur les choses humaines, fixant dans une narration des questionnements philosophiques qui ne peuvent être généralisés que sous la condition d’une évocation historique.

L’auteur de cet ouvrage, professeur de philosophie à l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, veut alors démontrer que Hume tient un certain rang dans le développement de l’histoire conçue comme savoir positif au 18e siècle.

De ce fait, cet ouvrage contribue à justifier l’intérêt d’une relecture de la pensée politique humienne à partir du problème de l’histoire, alors qu’on se concentre habituellement presque exclusivement sur sa philosophie de la connaissance et la définition de l’empirisme sur le seul plan épistémologique (une philosophie qui affirme que toute notre connaissance dérive des sens, si l’on adopte le point de vue kantien). Il convient en effet de donner aussi toute son importance à l’idée que le travail de l’historien, chez Hume, « trouve une partie de ses raisons et les principes de son développement dans le fait d’être une “réponse” ou une série de réponses à un ensemble de défis et de difficultés objectives qui définissent les conditions dans lesquelles, en cette période des années 1720-1750, on pratique et on écrit l’histoire ». En l’occurrence, en fonction du parti que l’on prend dans la révolution anglaise.

Hume est contemporain d’événements, les bouleversements politiques anglais, qui rendent inopérants les partis pris méthodologiques ainsi que les fins caractéristiques d’une certaine écriture morale de l’histoire, héritée de la tradition chrétienne. La véritable interrogation historique doit plutôt porter sur le fait de savoir « à quelles conditions il est possible d’écrire une histoire des guerres civiles et de la révolution qui soit neutre, impartiale, moins enrôlée dans les conflits des partis » (nommément, les wighs ou les torys, qui se constituent après la Glorieuse Révolution de 1688, les premiers défendant les droits du Parlement dans l’interprétation de la constitution, les seconds la prérogative royale). Elle n’est pas sans se porter aussi sur les problèmes d’archives, et sur les problèmes de l’organisation du discours censé donner sens aux événements sélectionnés.

Tout ceci, cependant, doit être reconstitué avec d’autant plus de minutie puisque Hume, contrairement à ce que laisse croire le propos précédent, n’accorde pas à l’histoire d’autre valeur que celle d’un discours qui « amuse l’imagination ». Et pour extraire la philosophie de Hume d’un tel piège, il a fallu toute l’habileté d’un auteur qui reprend point par point les écrits du philosophe.

Un simple projet historique, une philosophie de l’histoire, un ensemble de narrations d’expériences ? Quelle place occupe donc la philosophie de Hume, dans cette optique, puisque la reconnaissance de cette place se joue à partir d’une quasi-impossibilité de l’histoire. Reprenons en effet le dilemme. Hume rédige, c’est son ouvrage le plus central, un Traité de la nature humaine. Qu’est-ce à dire ? Apparemment, en tout cas, ceci : que la science de la nature humaine n’a pas de signification en dehors de l’effectuation de l’existence d’une nature qui, uniforme dans ses opérations, autorise la répétition et consolide la force des liaisons coutumières. Elle afficherait par conséquent un postulat d’uniformité ! Or, la réalité humienne, telle qu’elle est mise au jour par l’auteur, est bien différente. Elle consiste à affirmer une historicité de la nature humaine selon laquelle les principes et les modes d’opération de la nature humaine « se déploient avec régularité dans des circonstances et des situations toujours changeantes ».

C’est sur ce motif, au demeurant tout à fait pertinent, que l’opinion commune publique et la fonction critique de l’histoire deviennent prégnants chez le philosophe. La pensée de Hume peut être saisie par son intérêt pour le problème de l’opinion, de sa nature et de ses effets. L’opinion commune ne saurait se fonder sur l’ignorance. Il est donc nécessaire d’agir contre certaines croyances. C’est l’histoire qui permet de déconstruire les autorités auxquelles s’adossent ces opinions.

Encore faut-il en poser le problème : qu’est-ce que la neutralité ou l’impartialité de l’historien ? Qu’est-ce qu’un fait ? Comment peut-on en faire usage ? Qu’est-ce que le style d’une narration historique ? Quelle autorité conférer au témoignage et à l’expérience ?

L’hypothèse retenue par Hume est celle de l’utilité de l’histoire comme élaboration d’un savoir critique, a posteriori et rétrospectif, portant sur la genèse et la constitution de représentations (les croyances communes) et d’institutions qui conditionnent la vie politique en société. En d’autres termes, commente l’auteur, « un savoir qui porte sur les principes communs non pas d’une nature mais d’une organisation : la “société” en tant qu’elle est le cadre indispensable de toute vie commune ». Autant reconnaître que l’histoire est capable de rendre compte des agencements de circonstances qui définissent les situations où les choses se nouent.

Qu’en est-il alors de l’histoire pour Hume ? L’histoire, l’auteur y revient sans cesse, en tant que récit organisé, narration ordonnée de faits et de témoignages discriminés à l’aune de la vraisemblance, de la probabilité sinon de la preuve, joue un rôle décisif qui ne se limite pas à la fonction de discuter et de hiérarchiser les témoignages pour en rectifier la teneur en degré de réalité » (p. 66).

Au terme de ce parcours, il convient de reconnaître que la lecture de cet ouvrage un peu ardu si l’on maîtrise mal la philosophie de Hume est requise pour ceux qui veulent comprendre la nouveauté des problèmes posés aux philosophes par la constitution de l’histoire ou, en tout cas, d’une problématique de l’histoire, notamment dans le cadre du 18e siècle. La leçon tirée par l’auteur de ce travail portant sur la philosophie de Hume est tout à fait éclairante à cet égard. La positivité de l’histoire, dans la conception de Hume, affirme-t-il pour finir, « se manifeste en creux dans les effets qu’elle devient susceptible de produire chez le lecteur ». Et quels effets peut-on attendre de la lecture d’un ouvrage d’histoire ? Qu’il conduise le lecteur à mettre à distance et relativiser, le temps d’une lecture, « l’univers des croyances et des représentations qui le relie au monde de la politique et consolide son adhésion affective au parlement et au roi ». Dès lors, lire un livre d’histoire, c’est apprendre à choisir, mais à choisir en dehors de la pression des opinions, avec le recul offert par l’histoire.

Claude Gautier, Hume et les savoirs de l’histoire, Paris, Vrin, 2005. 301 pages. 30 euros.

Résumé

Au compte des travaux portant sur l’épistémologie de l’histoire, il convient de placer les analyses des œuvres philosophiques qui, à une époque où l’histoire relevait encore, selon les cas, de la morale, de la littérature ou de la philosophie, se donnent pour tâche d’éclairer réciproquement et la philosophie par l’histoire et l’histoire par la philosophie. […]

Christian Ruby

Docteur en philosophie, Enseignant. Membre de l’Association pour le Développement de l’Histoire culturelle, membre du Comité de Rédaction des revues Raison Présente, EspacesTemps, Bulletin critique du livre en langue française, Urbanisme et Les Cahiers de l’Éducation permanente (Accs, Belgique). Derniers ouvrages publiés : Nouvelles Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Bruxelles, La Lettre volée, 2005. Expérience ou exercice de l’art, en collaboration avec l’artiste Slimane Raïs, Genouilleux, La Passe du vent, 2005.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Christian Ruby, « L’histoire, un savoir positif ? », EspacesTemps.net [En ligne], Livres, 2006 | Mis en ligne le 14 avril 2006, consulté le 14.04.2006. URL : https://www.espacestemps.net/articles/l-histoire-un-savoir-positif/ ;