Une /

Résumé | Bibliographie | Notes

Sérendipité.

La force de l’impact.

Paradigme théorique et réalités de terrain.

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MĂŞme si une sĂ©rie de publications rĂ©centes (notamment plusieurs numĂ©ros spĂ©ciaux de revues) tĂ©moignent d’une progressive lĂ©gitimitĂ© du sujet, la question du tourisme a connu dans les sciences humaines françaises un dĂ©marrage difficile. Sans en retracer l’historique, je voudrais m’attarder sur l’un des facteurs explicatifs de cet essor laborieux, que ce soit en sociologie (RĂ©au, 2007) ou en anthropologie (Doquet et Evrard, 2008). Le poids de la thĂ©orie de l’impact, dominante dans l’avènement des recherches sur le tourisme, traverse encore actuellement bon nombre de recherches, et mĂŞme celles qui prĂ©tendent s’en dĂ©fendre. La perspective Ă©conomiste a prĂ©sidĂ© l’apprĂ©hension du tourisme comme objet scientifique. Sa promotion par les organismes internationaux comme facteur de dĂ©veloppement a rationalisĂ© sa complexitĂ© en termes de coĂ»ts (importants bĂ©nĂ©fices Ă©conomiques, moindres coĂ»ts culturels) et cette dichotomie de l’économie et de la culture s’est conjuguĂ©e avec d’autres couples d’oppositions tel celui de visiteurs-visitĂ©s. Une reprĂ©sentation du tourisme en ces termes a ainsi longtemps persistĂ©, favorisĂ©e par d’autres oppositions classiques de l’anthropologie (sociĂ©tĂ©s froides-chaudes, tradition-modernité…). Le tourisme a en ce sens Ă©tĂ© perçu comme un Ă©lĂ©ment perturbateur, voire destructeur pour les cultures sans dĂ©fense. Si le paradigme de l’impact a par suite fait place Ă  un discours de la rĂ©sistance accompagnant l’avènement d’un bon tourisme (Cousin, 2008), le tourisme a toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un Ă©lĂ©ment Ă©tranger, dĂ©niant aux sociĂ©tĂ©s touristiques toute capacitĂ© d’initiative et d’action et les relĂ©guant, selon l’expression de Jean Michaux, au statut de « rĂ©acteurs Â» (Picard et Michaux, 2001). L’emprise de la thĂ©orie de l’impact a laissĂ© des traces dans la majoritĂ© des travaux francophones traitant du phĂ©nomène touristique. Certes, l’ouvrage prĂ©curseur de Michel Picard (1992) a rĂ©vĂ©lĂ© la notion de « culture touristique Â» en analysant la co-construction de la « balinitĂ© Â» dans l’interaction des Balinais avec le tourisme. NĂ©anmoins, ce travail n’a pas connu le retentissement qu’il mĂ©ritait et le paradigme de l’impact, en thĂ©orie dĂ©passĂ©, resurgit insidieusement dans la plupart des publications ultĂ©rieures. Il faut admettre que cette rĂ©surgence n’est pas propre Ă  ce seul paradigme. La majoritĂ© des travaux Ă  l’origine de la remise en cause de notions fondamentales de l’ethnologie et de l’anthropologie sociale — la tradition, l’ethnie, ou mĂŞme la culture â€” a souvent eu recours Ă  l’usage de ces notions dans les argumentations Ă©difiĂ©es Ă  leur encontre. Aussi, si le terme d’« impact Â» est banni dans les recherches adoptant une perspective constructiviste privilĂ©giant les interactions culturelles et considĂ©rant le tourisme comme partie intĂ©grante des cultures visitĂ©es, il reste difficile, en abordant les rapports visiteurs-visitĂ©s, d’échapper Ă  une dichotomie qui, Ă  un moment oĂą un autre, entraĂ®ne l’idĂ©e d’impact, ou tout au moins d’effets du tourisme sur les sociĂ©tĂ©s touristiques. La force de ce paradigme, fortement ancrĂ© dans le sens commun mais Ă©galement, de façon plus modĂ©rĂ©e, dans les travaux anthropologiques, tient Ă  plusieurs raisons. Elle ressort tout d’abord de configurations politiques qu’on ne saurait dĂ©nier. Longtemps dĂ©criĂ©s, puis masquĂ©s par les politiques institutionnelles internationales, les aspects nĂ©ocoloniaux du tourisme et les dĂ©sĂ©quilibres qui les accompagnent ne sont pas Ă©teints. Les inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et sociales vis-Ă -vis des mobilitĂ©s relativisent les visions optimistes qui font du tourisme un « formidable vecteur de paix Â» (Smith, 1989) ou de « mise en ordre bĂ©nĂ©fique du monde Â» (Franklin, 2003). Parallèlement, la part de violence inhĂ©rente au tourisme, souvent symbolique mais parfois aussi physique (Evrard, 2006), relève de formes de domination et de contrĂ´le qui peuvent justifier l’apprĂ©hension des interactions en terme d’impacts. L’analyse de la rencontre touristique, et donc de la relation entre visiteurs et visitĂ©s, ne peut en effet occulter ces inĂ©galitĂ©s. Les dĂ©calages Ă©conomiques et le droit Ă  la mobilitĂ© tĂ©moignent de rapports de force oĂą l’imposition et la soumission font sens. LĂ  rĂ©side sans doute le poids du paradigme dĂ©criĂ©. Le danger n’est donc pas tant de l’emprunter, mais plutĂ´t de lui accorder une prééminence qui induirait l’idĂ©e de passivitĂ© gĂ©nĂ©rale des acteurs dans les sociĂ©tĂ©s touristiques. Comment alors analyser la sociĂ©tĂ© visitĂ©e en restituant leur rĂ´le Ă  ses acteurs ? Comment, tout en travaillant les rapports entre culture visiteuse et culture visitĂ©e, ne pas considĂ©rer cette dernière comme soumises aux dĂ©sirs de la première ? Les tâtonnements de toute recherche portant sur le tourisme offrent sans aucun doute des pistes pour attĂ©nuer l’emprise de la thĂ©orie de l’impact. C’est ce que j’essaierai d’illustrer Ă  travers mon expĂ©rience de terrain au Mali, oĂą mes recherches se sont pendant plusieurs annĂ©es concentrĂ©es sur le tourisme.

Dans l’ombre de la rencontre touristique : les guides.

Tâtonnements théoriques.

Comme pour beaucoup de mes collègues, c’est le terrain qui m’a amenĂ©e Ă  Ă©tudier le tourisme et non l’inverse. Ayant entrepris un mĂ©moire de maĂ®trise sur l’évolution des masques et des statues en pays dogon, je dĂ©sirais entreprendre mes enquĂŞtes dans les terres les plus Ă©loignĂ©es du phĂ©nomène touristique, que je considĂ©rais naĂŻvement comme les plus pures et les plus reprĂ©sentatives de la culture dogon. Au fil de mes sĂ©jours, les hasards du terrain m’ont pourtant conduite Ă  centrer mes enquĂŞtes sur la zone du pays dogon la plus frĂ©quentĂ©e par les ethnologues, mais Ă©galement par les touristes. J’ai en effet progressivement dĂ©cidĂ© de centrer mon Ă©tude sur les incidences du regard anthropologique sur l’identitĂ© culturelle dogon, et le tourisme comme vĂ©hicule de ce regard y prit une part de plus en plus importante. Ce faisant, je frĂ©quentais de plus en plus assidĂ»ment les guides touristiques du pays dogon, d’une part parce que leur discours faisait partie intĂ©grante de mon Ă©tude et d’autre part parce que ce sont eux qui, la plupart du temps, y font office d’interprète. En parallèle, des raisons extra-scientifiques m’amenèrent Ă  entretenir des relations Ă©troites avec quelques-uns des « vieux Â» guides du pays, ce qui m’attira un certain respect de la part de leurs « petits Â». Dans le cadre de mon terrain (le pays dogon) mais aussi au Mali en gĂ©nĂ©ral et Ă  Bamako en particulier (oĂą j’ai rĂ©sidĂ© deux ans), la frĂ©quentation des guides fit donc partie de mon quotidien.

De ce contexte oĂą il m’était difficile de dĂ©limiter ma vie et ma recherche, je pressentais seulement le caractère prĂ©cieux de certaines conversations entre les guides auxquelles il n’est pas donnĂ© Ă  tout le monde d’assister. Le fondement de ce pressentiment n’est peut-ĂŞtre pas Ă©tranger Ă  la volontĂ© de s’extraire de la condition touristique qui sĂ©duit la majoritĂ© des touristes. NĂ©anmoins, un ensemble de facteurs m’ont progressivement permis de creuser ma place dans un milieu qui pourtant ne manque pas d’hostilitĂ© : j’étais jeune, je voyageais toujours accompagnĂ©e de mon ami, et surtout je n’étais dans un premier temps qu’étudiante, puis dans un second chercheur hors statut. Les amitiĂ©s sincères et indĂ©lĂ©biles nouĂ©es avec certains guides ont de plus jouĂ© un rĂ´le crucial dans ma position. J’ai ainsi circulĂ© dans leur monde avec la forte intuition de recueillir des donnĂ©es rares, tout en pataugeant pendant longtemps sur le type d’analyse Ă  laquelle je pouvais les soumettre. Cette hĂ©sitation Ă©tait renforcĂ©e par la perplexitĂ© de bon nombre de mes interlocuteurs Ă  qui je faisais part de mon intention de travailler sur les guides. Ceux-ci font en effet l’objet de mĂ©pris presque gĂ©nĂ©ralisĂ©, et tout d’abord de la part de leurs compatriotes. Leur supĂ©rioritĂ© Ă©conomique leur vaut en effet une très forte jalousie, d’autant que la plupart d’entre eux ne sont partis de rien, beaucoup Ă©tant illettrĂ©s et ayant eu des parcours de vie très difficiles. L’état malien dĂ©nonce parallèlement les dĂ©rives de la profession et a travaillĂ© Ă  l’instauration de guides touristiques officiels sans prendre en compte l’expĂ©rience et les connaissances accumulĂ©es dans les circuits officieux. Enfin, les Blancs rĂ©sidant au Mali les considèrent comme l’une des plaies sociales du pays et fuient la majoritĂ© d’entre eux. Cette prĂ©valence de sentiments nĂ©gatifs Ă  leur Ă©gard ne m’a certainement pas aidĂ©e Ă  forger ma problĂ©matique.

Les guides eux-mêmes n’ont par ailleurs fait qu’accentuer mes difficultés. Interlocuteurs extrêmement méfiants quand à l’éventuelle diffusion d’un document les concernant, ils multiplient face à l’anthropologue les stratégies discursives de fuite, rendant inefficace l’appareillage classique du chercheur. Un entretien enregistré ne donne ainsi lieu qu’à des formules stéréotypées valorisant les images que les touristes peuvent avoir de leurs guides et des populations visitées. De même, le chercheur est régulièrement mis en garde contre les potentielles divulgations que pourraient contenir ses écrits. À travers des formules ironiques, mais parfois menaçantes, les guides l’invitent à ne rien écrire qui pourrait entacher leur image. La question délicate de la restitution m’a ainsi pleinement absorbée, sachant que parmi mes futurs lecteurs figureraient certainement des touristes.

Pour toute une série de raisons donc, mes efforts de théorisation de la question du rôle des guides ont été largement freinés. Néanmoins, une réalité indéniable n’a jamais quitté mon esprit. Au Mali, comme dans la plupart des pays où prévaut le tourisme culturel, la grande majorité des touristes voyagent accompagnés par un guide qui est au centre de presque toutes les interactions entre visiteurs et visités et donc au cœur de la rencontre touristique et de ses représentations.

Au cœur de la rencontre.

Lieu des incomprĂ©hensions et des malentendus, la rencontre touristique est aussi une scène de compromis et de nĂ©gociations oĂą chacun se construit dans son rapport Ă  l’Autre. De ce fait, le guide joue un rĂ´le crucial non seulement dans les interactions, mais aussi dans la production des reprĂ©sentations rĂ©ciproques de l’altĂ©ritĂ©. Pivot des interactions, le guide noue avec ses clients des liens qui vont annoncer et dĂ©terminer les relations de ces derniers avec la population locale. Il s’évertue en effet Ă  mettre en place avec eux des relations sociales fraternelles qui se prolongent dans les liens avec les villageois. L’empathie et le sentiment de rencontre « vraie Â» gĂ©nĂ©rĂ©s dans la relation touriste-guide se transfèrent ainsi dans la relation touriste-population malgrĂ© le caractère furtif des rencontres (Doquet, 2009). En parallèle, les guides sont les maĂ®tres absolus de l’image du Mali que le touriste se forgera. En fonction des aspirations de leurs clients, ils ont prĂ©-balisĂ© un certain nombre de parcours invisibles oĂą les haltes sont choisies de sorte que les personnes rencontrĂ©es corroborent la vision de l’Afrique qu’ils proposent. Les images culturelles prĂ©conçues dans les discours et concrĂ©tisĂ©es dans les visites sont d’autant plus prĂ©gnantes que les relations humaines effectives sont rares et très peu souvent spontanĂ©es. PrĂ©existante dans l’imaginaire touristique, l’image de l’Afrique se construit donc au fil des sentiers dessinĂ©s par les guides. En parallèle, ce sont eux qui contribuent Ă  forger et Ă  nourrir les reprĂ©sentations que les populations locales se font de l’Occident. Le caractère limitĂ© des rapports spontanĂ©s, renforcĂ© par la barrière linguistique, n’empĂŞche pas un examen minutieux des comportements et des attitudes touristiques. Les Blancs font constamment l’objet de descriptions et de commentaires villageois — voire de moqueries â€” et ce sont lĂ  encore les guides qui donnent sens Ă  ces observations. Les plus anciens d’entre eux, ceux qui ont ouvert la voie du tourisme, racontent comment ils ont dĂ» convaincre leurs pères de surmonter les plaies coloniales et d’accepter les motifs pacifistes des visiteurs. Encore aujourd’hui, les guides expliquent aux femmes et aux vieillards les intentions et les attitudes des Blancs, en mĂŞme temps qu’ils en monnayent l’accueil. Ainsi, tout en mĂ©diatisant les relations concrètes, ils alimentent dans un sens comme dans l’autre les images culturelles. N’ont-ils alors aucun rĂ´le dans les constructions identitaires ?

Si Frederik Barth a montrĂ© depuis longtemps que c’est avant tout aux frontières que se construisent les identitĂ©s et que l’idĂ©e d’un cĹ“ur de l’identitĂ© culturelle distillĂ©e vers la pĂ©riphĂ©rie ne fait pas sens (Barth, 1969), les frontières culturelles, en prise avec le processus de mondialisation, se font de plus en plus fluctuantes. Leurs contours sont modifiĂ©s par la mobilitĂ© des hommes et, avec eux, ceux des cultures. Dans cette configuration, les frontières se font parfois plus humaines que gĂ©ographiques et les hommes « tampons Â», intermĂ©diaires, mĂ©diateurs, courtiers, deviennent un nid de production d’images et d’identitĂ©s. Or cette fonction de tampon, si elle est intĂ©ressante du point de vue des constructions identitaires, est en mĂŞme temps dĂ©terminante dans l’apprĂ©hension de la rencontre touristique et de son usage en termes d’impact. En effet, la vision d’une culture visiteuse intrusive, injonctive et envahissante Ă  l’égard d’une culture visitĂ©e passive et complaisante perd du sens en regard des liens entre les touristes et leur guide. Car qui maĂ®trise le parcours du touriste si ce n’est son guide ? J’ai dĂ©crit ailleurs (Doquet, 2009) la complexitĂ© et l’ambivalence des rapports qui se jouent entre les guides et leurs clients. Le caractère fraternel des relations nouĂ©es peut en effet se convertir en extrĂŞme violence symbolique si le touriste se montre arrogant. Les techniques de culpabilisation et de mise Ă  mal du client rĂ©fractaire sont bien rĂ´dĂ©es et les altercations frĂ©quentes. La question de la connivence entre le guide et la population dans l’organisation de parcours touristiques est complexe. MaĂ®tre des sentiers et des traitements rĂ©servĂ©s aux touristes, les guides peuvent en un certain sens imposer leur organisation par la force de leur pouvoir Ă©conomique. Mais lĂ  aussi des nĂ©gociations sont incontournables. Toujours est-il que l’accueil des touristes par les populations elles-mĂŞmes est marquĂ© de la mĂŞme ambivalence, oscillant entre une chaleureuse convivialitĂ© et une indiffĂ©rence mĂ©prisante. Dès lors, qui du touriste ou de la population occupe une position subalterne et doit multiplier les prĂ©cautions pour ne pas offenser et gagner un peu de reconnaissance ?

Sans inverser les points d’impacts, on peut souligner que les compromis inhĂ©rents Ă  la rencontre touristique ne prennent pas un sens unique. Et l’analyse du rĂ´le du guide comme chef d’orchestre de ces nĂ©gociations permet de ne pas tomber dans un paradigme de l’impact dĂ©niant toute initiative et action aux populations visitĂ©es. Pourquoi l’anthropologie, Ă  part peut-ĂŞtre dans les travaux sur le courtage en dĂ©veloppement (Bierschenk, 2000), fait-elle l’impasse sur ces mĂ©diateurs ? Cette occultation illustre certainement les difficultĂ©s de la discipline Ă  se redĂ©finir en se dĂ©tachant de certaines de ses notions fondatrices (ethnie, culture…). De façon plus ou moins consciente, les mĂ©diateurs culturels, au caractère marginal, ne sont pas reconnus comme de « vrais Â» interlocuteurs. L’inconfort du terrain explique peut-ĂŞtre aussi cette impasse. Dans les relations et les conversations avec les guides, les rapports de force et de domination sont saillants, et il est bien plus aisĂ© de s’entretenir avec les populations rurales qu’avec des interlocuteurs avertis, mĂ©fiants, voire dĂ©fiants. Quoi qu’il en soit, la question des guides n’a Ă©mergĂ© que rĂ©cemment dans la littĂ©rature anthropologique française (Cauvin-Verner, 2007 ; Doquet, 2009 ; Salazar, 2008). Pourtant leur analyse permet de se dĂ©gager de la thĂ©orie de l’impact enfermant les sociĂ©tĂ©s touristiques dans un statut passif et soumis. Une anthropologie contemporaine du tourisme travaillant les rapports visiteurs-visitĂ©s, les reprĂ©sentations qui s’y construisent et les relations qui s’ensuivent, ne peut en faire l’économie.

Politiques touristiques et politiques culturelles : des sĹ“urs presque jumelles.

Les politiques de l’authenticité.

Si mon travail sur les guides m’a dans une certaine mesure aidĂ©e Ă  m’extraire du poids du paradigme de l’impact, une autre dimension du tourisme malien, pourtant fondamentale pour donner du sens aux manifestations culturelles et touristiques contemporaines, m’a quasiment Ă©chappĂ© durant mes premières annĂ©es de recherches : celles des liens entre les politiques culturelles et les politiques touristiques du Mali. Mon travail sur l’évolution des danses masquĂ©es dans la rĂ©gion de Sangha, terre de prĂ©dilection des ethnologues et des touristes en pays dogon, montrait que le regard ethnologique, prolongĂ© par celui du touriste, y avait induit une fixitĂ© thĂ©matique et plastique de l’art (Doquet, 1999). Tout en invitant le lecteur Ă  ne pas conclure Ă  une fixitĂ© de l’identitĂ© et Ă  un gel culturel, j’émaillais mon texte des mots « effets Â», « incidences Â» et « impacts Â». L’ambivalence de mon Ă©criture m’est, avec du recul, lisible. Je revendiquais une perspective constructiviste, notamment Ă  travers l’idĂ©e d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© culturelle, tout en insinuant que la force des conceptions Ă©trangères s’était imposĂ©e dans l’esprit des villageois dogon. J’allais jusqu’à exprimer dans un article, l’idĂ©e de « musĂ©e vivant Â» (Doquet, 1999). Cette conception relevait de l’idĂ©e simpliste selon laquelle, Ă  force de se montrer aussi authentiques que les occidentaux voulaient les voir, les Dogon finissaient par faire de cette authenticitĂ© un pilier identitaire. Elle supposait en parallèle que l’authenticitĂ© africaine Ă©tait une crĂ©ation de l’imaginaire occidental Ă  laquelle les Dogon se devaient de rĂ©pondre.

La promotion du pays dogon dans les politiques touristiques maliennes me permettait de conforter cette hypothèse. En effet, l’authenticitĂ© est depuis longtemps le maĂ®tre-mot de la promotion touristique et constitue toujours l’en-tĂŞte de l’actuel site du ministère. Mon raisonnement appliquait ainsi une logique implacable. Les touristes, comme l’a depuis longtemps montrĂ© MacCannel (1976), viennent chercher de l’authentique, les politiques touristiques maliennes s’emparent de ce dĂ©sir en promouvant les cultures en ces termes, et les sociĂ©tĂ©s Ă  leur tour se mettent en scène pour le concrĂ©tiser. Si je caricature volontairement mes propos (un des chapitres de mon ouvrage s’intitulait notamment « l’ambiguĂŻtĂ© des danses folkloriques Â»), il reste qu’une des erreurs de ma recherche est de n’avoir considĂ©rĂ© les politiques touristiques du Mali que comme une rĂ©ponse au dĂ©sir des Occidentaux. J’ai de ce fait totalement Ă©ludĂ© les liens qu’elles pouvaient entretenir avec les politiques culturelles, alors mĂŞme que les deux ministères du pays ont Ă©tĂ© pendant longtemps confondus. L’histoire Ă©claire cette fusion : au sortir de la colonisation, la première rĂ©publique du Mali prit la voie du socialisme et cette option ne pouvait s’accomplir sans l’émergence d’un sentiment national solide. L’un des vecteurs de ce nationalisme fut la tenue biannuelle de grandes manifestations organisĂ©es pendant près de trois dĂ©cennies au niveau de tous les arrondissements, les cercles et les rĂ©gions du pays et puisant ses thèmes dans les programmes sociaux, Ă©conomiques et politiques du gouvernement. Or, comme l’a montrĂ© Younoussa Toure (1996, pp. 285-287), ces importantes manifestations (d’abord dĂ©nommĂ©es « Semaines de la jeunesse Â» puis « Biennales artistiques et culturelles Â») ont largement contribuĂ© Ă  la « folklorisation Â» des cultures maliennes. Sa thèse montre en effet comment, au fil des biennales, l’attribution des bonnes notes du jury bamakois Ă©tait directement liĂ©e au caractère authentique des spectacles proposĂ©s. Il cite mĂŞme un cas de supercherie, oĂą des costumes et des armes tachĂ©es de sang attribuĂ©es Ă  un roi bambara du 18e siècle furent prĂ©sentĂ©s par un directeur rĂ©gional. Rappelons seulement que l’Occident n’interfĂ©rait aucunement dans cette mise en scène de l’Afrique authentique relevant de la construction d’une culture nationale malio-malienne. PrĂ©cisons aussi que si les biennales se sont poursuivies jusqu’en 1988, elles doivent leur impulsion au rĂ©gime de Modibo Keita, qui fut renversĂ© dès 1968. Or, s’il reste difficile Ă  dater prĂ©cisĂ©ment, le dĂ©veloppement du tourisme au Mali se situe en aval de la première rĂ©publique. Quand la promotion touristique s’emparera de la notion d’authenticitĂ©, l’idĂ©e a dĂ©jĂ  gagnĂ© du terrain dans la politique culturelle. On peut notamment la lire dans diffĂ©rents discours d’ouverture des Biennales, tel celui du futur prĂ©sident du Mali Alpha Oumar Konare, qui les prĂ©sente en 1980 comme devant contribuer Ă  la « promotion d’une culture nationale authentique et vivante Â», ou celui de N’Tji-Idriss Mariko y voyant le « cadre privilĂ©giĂ© de notre identitĂ© authentique, de notre patrimoine culturel Â». [1] Ainsi, mĂŞme si le dĂ©sir d’authenticitĂ© des touristes s’est clairement nourri des Ă©crits de diffĂ©rents explorateurs, administrateurs ou chercheurs occidentaux (Delafosse et Griaule en premier lieu), il a croisĂ© des discours et des mises en scène produits pour les besoins du nationalisme. Or le sentiment national ne s’est pas Ă©teint avec la chute du premier rĂ©gime. Les Biennales, qui mobilisaient toutes les couches sociales et toutes les localitĂ©s du pays, restent gravĂ©es dans les esprits des Maliens et ont durablement influencĂ© la promotion de l’art et de la culture au Mali.

Tourisme et manifestations culturelles.

Ă€ y regarder de près, il apparaĂ®t que les notions fondamentales de la promotion touristique malienne sont toutes filles du nationalisme. Il en est ainsi pour les termes de « maaya Â» (humanisme) et de « jatiguiya Â» (hospitalitĂ©), que le mandat de la ministre de la culture et du tourisme Aminata Traore grava dans les cĹ“urs maliens. Le prĂ©sident du Mali Alpha Oumar Konare, versĂ© dans les sciences humaines, en usa lui-mĂŞme largement dans ses discours et dans la politique extĂ©rieure de son pays. Mais lĂ  encore, ces notions relevaient du vocabulaire et de l’organisation des biennales (chaque quartier de Bamako se devait par exemple d’accueillir dans les conditions optimales les membres d’une dĂ©lĂ©gation rĂ©gionale selon le principe du jatiguiya) avant qu’elles n’apparaissent dans la promotion touristique. En quoi cette prĂ©existence est-elle importante pour analyser le tourisme ? Elle se montre sans aucun doute utile pour ne pas considĂ©rer ce dernier comme un phĂ©nomène autoritairement plaquĂ© sur les cultures maliennes avec des conceptions Ă©trangères au pays. Autrement dit, elle permet d’éviter les pièges tendus par le paradigme de l’impact, non seulement au regard de l’histoire du tourisme (l’arrivĂ©e du tourisme comme dĂ©stabilisation de l’harmonie culturelle), mais Ă©galement au regard de sa contemporanĂ©itĂ©.

En effet, elle permet de comprendre pourquoi, aujourd’hui, les « festivals culturels Â» qui prolifèrent Ă  grande vitesse au Mali connaissent un important succès local (Doquet, 2008). Le cĂ©lèbre Festival du dĂ©sert, qui a vu le jour en 2003 Ă  Essakane, connaĂ®t une renommĂ©e internationale, talonnĂ© par celui de SĂ©gou, qui a attirĂ© plus de 20 000 spectateurs l’an dernier. Parallèlement Ă  ces « grands Â» Ă©vènements, des manifestations de moindre ampleur naissent dans toutes les rĂ©gions du pays et une cinquantaine de festivals sont aujourd’hui subventionnĂ©s par l’État afin de favoriser le tourisme culturel dans ces rĂ©gions (l’Office malien du tourisme a investi ces dernières annĂ©es près de cinquante millions de francs cfa dans leur organisation). Et si le nombre de touristes est loin d’atteindre les espĂ©rances, une foule locale est fidèle au rendez-vous. Le Festival de marionnettes de Markala, première manifestation du genre au Mali, nĂ©e en 1993, reste un de ceux qui attirent le moins de visiteurs Ă©trangers. Ces dĂ©ficits budgĂ©taires des festivals ne sont pas propres au Mali : les manifestations françaises connaissent ce mĂŞme dĂ©calage (Amirou, 2000, p. 39). C’est que le nombre de visiteurs Ă©trangers est loin d’être le seul indice de la rĂ©ussite des manifestations. La thèse de Saskia Cousin montre par exemple comment des petites communes françaises inventent leur localitĂ© touristique en prĂ©sentant une sĂ©rie d’« images identifiantes Â» dont la vĂ©ritable raison d’être est le dĂ©sir de soi (Cousin, 2003, p. 450). Le sens des festivals ne peut dès lors se comprendre si l’on se cantonne aux logiques touristiques. Terrain d’expression d’identitĂ©s culturelles en pleine reformulation, les festivals appartiennent pleinement aux cultures locales s’ouvrant Ă  des logiques mondialisĂ©es. L’ouvrage coordonnĂ© par David Picard et Mike Robinson mettant en lien le tourisme et les festivals apprĂ©hendent ces derniers comme des rĂ©ponses Ă  diverses formes de crises (sociales, politiques et Ă©conomiques) et comme des moyens de construire et de revitaliser les espaces et la vie sociale. Le tourisme est l’un des facteurs de ces changements (Picard et Robinson, 2006, p. 26). Aussi, le sens de telles manifestations ne peut s’éclairer qu’en sortant du paradigme de l’impact. Et si l’on n’analyse pas conjointement les politiques culturelles et les politiques touristiques, rĂ©duisant alors ces dernières Ă  de fades rĂ©ponses au dĂ©sir Ă©tranger, on passe Ă  cĂ´tĂ© du sens fondamental de ces manifestations pour les identitĂ©s locales et nationales.

Cette lecture rĂ©troactive de mon travail sur le tourisme au Mali cherche Ă  illustrer la force toujours active du paradigme de l’impact et les aveuglements thĂ©oriques qu’il peut susciter. Bien que je n’aie jamais Ă©mis le moindre doute sur le fait que mes recherches adoptaient une perspective constructiviste, la thĂ©orisation des faits touristiques que le terrain me donnait Ă  voir a pris beaucoup de temps. Si une dĂ©marche intuitive ne m’avait pas poussĂ©e Ă  poursuivre mes enquĂŞtes auprès des guides, j’aurais certainement cĂ©dĂ© Ă  la pression du sens commun et analysĂ© la relation visiteurs-visitĂ©s dans un sens unilatĂ©ral. De mĂŞme, alors que les ministères maliens du tourisme et de la culture Ă©taient confondus lorsque je menais mes premières enquĂŞtes, j’ai largement ignorĂ© cette fusion, me bordant Ă  n’analyser les politiques touristique qu’au regard des dĂ©sirs et des injonctions extĂ©rieures. Au Mali comme ailleurs, le tourisme s’est pourtant construit au fil des besoins nationaux et de rĂ©cents travaux montrent que ce couple est encore très actif Ă  l’heure de la mondialisation (Doquet et Evard, 2008). J’explique personnellement cette prise en compte et cette mise en thĂ©orie tardives par une emprise du paradigme de l’impact sur mon raisonnement. S’en dĂ©gager ne va pas de soi et la vigilance doit rester de mise lorsque le terrain nous offre des portes de sortie. Une expĂ©rience d’édition viendra au final illustrer cette emprise. En 2006, je dirigeais avec Sara Le Menestrel un numĂ©ro de la revue Autrepart intitulĂ© « Tourisme, rĂ©seaux et recompositions sociales Â». L’appel Ă  contributions Ă©tait explicite : « Ce numĂ©ro rĂ©unira des textes Ă©cartant l’idĂ©e de populations affectĂ©es par le tourisme, au profit de celle d’acteurs sociaux impliquĂ©s dans son dĂ©veloppement et intĂ©grĂ©s dans des rĂ©seaux dĂ©passant le cadre touristique local. C’est ici la dimension transnationale qui sera privilĂ©giĂ©e, en s’attachant aux nĂ©gociations, aux recompositions sociales que le tourisme engendre, aux usages dont il est l’objet et Ă  sa portĂ©e dans la circulation et la rĂ©interprĂ©tation des pratiques culturelles Â». Pourtant, malgrĂ© la richesse des propositions reçues et des textes choisis, les textes issus d’ethnographies multi-situĂ©es et cheminant selon ces rĂ©seaux se sont faits plus que rares. La grande majoritĂ© des textes se concentraient en effet d’avantage sur le maillon d’un rĂ©seau et non sur la chaĂ®ne. Si des rĂ©seaux se sont heureusement dessinĂ©s au fil des articles, cette segmentation nous a semblĂ© signaler que les outils d’analyse de la transnationalisation restaient mal utilisĂ©s en anthropologie du tourisme, tandis qu’ils gagnaient rapidement du terrain dans d’autres domaines, notamment celui de l’anthropologie religieuse. N’est-ce pas que le tourisme est considĂ©rĂ© comme un Ă©lĂ©ment extĂ©rieur frappant les cultures locales, tandis que la religion est perçue comme faisant partie intĂ©grante des cultures ? Comme je le disais en introduction, il est des situations touristiques dans lesquelles les rapports de domination politique rendent lĂ©gitime l’usage du terme « impact Â». Mais ces rĂ©alitĂ©s ne doivent pas justifier la prĂ©gnance du paradigme dans nos recherches. S’en Ă©carter revient non pas Ă  tomber dans un optimisme sans borne dĂ©niant les inĂ©galitĂ©s criantes du monde globalisĂ©, mais Ă  Ă©clairer des situations interactives oĂą les sociĂ©tĂ©s visitĂ©es agissent et s’expriment non seulement pour les touristes, mais aussi pour elles-mĂŞmes.

Résumé

  MĂŞme si une sĂ©rie de publications rĂ©centes (notamment plusieurs numĂ©ros spĂ©ciaux de revues) tĂ©moignent d’une progressive lĂ©gitimitĂ© du sujet, la question du tourisme a connu dans les sciences humaines françaises un dĂ©marrage difficile. Sans en retracer l’historique, je voudrais m’attarder sur l’un des facteurs explicatifs de cet essor laborieux, que ce soit en sociologie ...

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Notes

[1] Ces discours sont reproduits dans leur intégralité en annexe de la thèse de Toure (1996).

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