Approcher la Finlande.

Isabelle Debilly

Image1Cet ouvrage est fondé sur Finland, a cultural encyclopedia paru en 1997 ; il s’agit donc bien d’une traduction mais le terme d’encyclopédie a été considéré comme trop connoté dans la culture française depuis Diderot et d’Alembert, aussi le terme d’approche lui a été préféré. Ce livre ne se veut pas exhaustif, mais son objectif est de présenter une vision quelque peu décalée de la culture finlandaise ; il s’agit en tout cas de sortir de la vision touristique des trois S : sisu, sauna et Sibélius. Les auteurs ont choisi la forme d’un dictionnaire pour mettre à jour les connaissances du lecteur francophone sur la Finlande, que ce lecteur soit voyageur ou simple curieux. Les termes renvoyant à un article sont signalés dans le texte. Enfin, un index final reprend le catalogue complet des personnes, des institutions et autres thèmes abordés dans le livre (mais pas des lieux…). De nombreuses cartes vignettes tout au long de l’ouvrage situent les lieux cités.

Si l’article géographie ne se trouve pas dans l’ouvrage (la géographie ne serait-elle pas assez culturelle ?), la notice Finlande sur la carte rappelle les caractéristiques très septentrionales du pays (et cela pas simplement sur la carte…), mais que le Gulf Stream contribue à adoucir. Ses cinq millions d’habitants se trouvent surtout au sud, la densité diminuant avant la quasi disparition de tout peuplement dans l’extrême nord. Sa situation géopolitique est particulièrement intéressante, à la jonction de deux mondes, et ses frontières ont été très mouvantes. Ces dernières peuvent être très ouvertes, comme avec ses voisins nordiques, ce qui explique peut être que l’on classe souvent le pays comme scandinave, ou au contraire comme un facteur séparateur.

L’article histoire, lui, existe bien puisqu’il bénéficie d’une dizaine de pages pour rappeler les grands traits du passé ancien d’un pays récent. Un embryon d’Etat n’apparaît qu’en 1809 lorsque la Finlande devient un Grand-Duché de Russie avec son propre gouvernement et son administration ; une capitale est édifiée, Helsinki. Mais c’est la révolution de 1917 qui permet à la Finlande de couper les liens avec la Russie. Le pays parvient à maintenir sa souveraineté pendant la 2e guerre mondiale et la fin de la délicate période de la Guerre froide lui permet d’intégrer l’Union européenne en 1995. Avant le 19e siècle, la Finlande (ou Suomi) ne représente que quelques provinces du royaume de Suède qui n’englobe que tardivement l’Ostrobotnie et la Carélie. L’article n’explique pas vraiment ce qui fait alors la particularité de la Finlande. La construction de l’identité nationale ne s’affirme dans les cercles universitaires et les sociétés savantes qu’à partir du 19e siècle, évolution encouragée par la Russie qui voit d’un bon œil la séparation d’avec la Suède. La langue finnoise se développe alors, son rang de langue littéraire était dû comme tant d’autres, à l’invention de l’imprimerie et aux traductions de la Bible. Ce n’est que dans le courant du 19e siècle qu’elle devient une langue culturelle utilisée en tant que telle par l’intelligentsia.

L’article préhistoire retrace la période qui s’étend de la dernière période glaciaire, il y a 9000 ans, à la conquête de la région par les Suédois aux 12e et 13e siècles. Entre-temps, plusieurs peuples arrivent en Finlande, d’abord chasseurs-cueilleurs puis agriculteurs il y a 4500 ans. Au Moyen Age, les relations franques et alémaniques s’affirment, ainsi que les liens avec la Scandinavie, des relations existent aussi avec l’Orient, avant les voyages des Vikings. La région se convertit au christianisme au 11e siècle. Les archéologues ont mis en évidence une société déjà relativement égalitaire où les hommes et les femmes pouvaient être honorés de la même manière, mais sans que les scientifiques s’accordent sur l’existence d’une monarchie finlandaise organisée. Un article présente les Sames, minorité finno-ougrienne de la partie septentrionale du territoire finlandais, ils sont les habitants originels (arrivés il y a au moins 2000 ans) d’une région qui s’étend de Hedemark en Norvège jusqu’à l’extrémité est de la péninsule de Kola ; sur une population estimée à 80 000 personnes, 7 000 vivent en Finlande (ce sont les seuls à être recensés). Ils sont représentés à l’Assemblée Same, liée au Conseil Same Nordique. Les mentions les plus anciennes se trouvent chez Ptolémée qui les appelle Phinnoi vers 150 après jc et Tacite qui en 98 les nomme Fenni ; le Norvégien Ottar décrit directement les Finnas vers 890. Etudiées dès le 19e siècle par des folkloristes, les traditions sames sont aujourd’hui l’objet des travaux des ethnologues et des linguistes ; la culture contemporaine est également très influencée par cette tradition.

On trouve par ailleurs un article Tziganes qui rappelle la présence de ces populations installées depuis le 16e siècle, venues d’une part par la Suède, mais aussi par l’isthme de Carélie au terme de leur grande migration depuis le nord de l’Inde. Dans ce pays à indépendance récente, la création des symboles nationaux prend d’autant plus d’importance. Le drapeau bleu et blanc à croix qui s’affirme au moment de la guerre de Crimée est au départ un geste de loyauté à l’égard de la Russie, mais finit par s’imposer comme symbole finnophile en 1918 face au rouge et or du parti suédophone ; drapeau, blason, hymne et décorations ont été abondamment utilisés pour renforcer le sentiment national depuis le début du 20e siècle. Mais toutes les étapes de l’évolution politique ne sont pas également développées. Ainsi, Urho Kaleva Kekkonen président de la République entre 1956 et 1981 qui a fait passer le pays de la finlandisation à la neutralité ne bénéficie pas d’un article. Le terme de finlandisation lui-même n’apparaît pas non plus.

Si l’ambition de faire découvrir un pays moderne est bien affichée par ses auteurs, l’ouvrage ne présente pas les réalisations technologiques finlandaises les plus connues comme par exemple le géant de la communication Nokia ; l’industriel métallier Fiskars est présent, mais surtout au titre de son rôle dans le design. En effet, une place importante est faite au design qui débute dès le 19e siècle avec la période de croissance continue pendant l’appartenance à l’Empire russe. L’École de sculpture forme les professionnels des arts décoratifs à partir de 1871 et l’Association finlandaise des arts décoratifs prend naissance en 1873 ; en 1876 c’est déjà la première exposition d’art et de design industriel à Helsinki. Le développement industriel et l’apparition d’un style finlandais sont liés au projet d’élever la Finlande au rang de nation, et elle est représentée par un pavillon autonome à l’Exposition universelle de Paris en 1889. Ce style finlandais s’élabore notamment sous l’influence du mouvement anglais Arts and crafts et du style Art nouveau. Le design finlandais est particulièrement actif au début du 20e siècle dans l’architecture, le mobilier de bureau, l’éclairage… L’indépendance donne un coup de fouet à la création artistique ainsi que les année 30 avec le courant Art déco (cf. Alvar Aalto). L’après-guerre relance l’activité de création finlandaise reconnue dans le monde entier, avec notamment le domaine du textile, des bijoux, du verre… Après les années pop art et op art, l’alliance entre design et industrie se renforce à partir des années 80. De nombreux designers ont une notice dans l’ouvrage qui accorde une grande place à cet aspect de la création artistique, création liée au monde de l’industrie, à la libéralisation de l’économie et intègre les nouveaux matériaux ainsi que les dernières avancées de la technologie.

L’identité finlandaise est présentée à travers plusieurs articles. Tout d’abord par une vision assez traditionaliste comme pour le kantele, chant des anciens bardes finnois symbolisé par cet instrument à cordes de plus de 2000 ans et popularisé au 19e siècle par le Kalevala, épopée composée par Elias Lönnrot à partir d’anciens poèmes finnois et qui devient la source essentielle de l’identité finlandaise ; aujourd’hui encore, le Kalevala continue d’inspirer l’ensemble des artistes finlandais ; le 28 février, jour du Kalevala, est célébré comme celui de la culture finlandaise. L’usage du sauna fait le lien entre le passé et le présent, spécificité finno-ougrienne, il est toujours très utilisé aujourd’hui, puisqu’on estime qu’il y a plus d’1,5 millions de saunas en Finlande… L’importance des liens entre les hommes est affirmée, les articles enfance, mariage, famille, sexualité, hommes et femmes le montrent avec insistance. Les articles concernant les femmes sont nombreux (la designer Nancy Still, la compositeure Kaija Saariaho, la soprano Aulikki Rautawaara, l’écrivain Minna Canth…), sans que cela soit dû à un égalitarisme politiquement correct, la société finlandaise accorde autant d’importance aux hommes et aux femmes, et favorise autant qu’elle le peut la protection de la famille, comme le montrent les lois sociales qui accordent un congé de maternité prolongé et garantissent aux mères l’assurance de retrouver leur emploi. Les articles lumière et neige (traduit par plusieurs dizaines de mots en finnois…) rappellent indirectement le rôle prédominant de la nature dans la culture finlandaise, mais le mot lui-même ne bénéficie pas d’un article. Les auteurs lient également ces éléments à l’architecture finlandaise, attentive à l’ouverture sur l’extérieur et à la prise en compte de la lumière.

Au final, ce livre est une mise en réseau des différences informations sur la culture finlandaise, mais le choix de ces informations reste subjectif et propose ainsi une vision de la Finlande alliant nature et histoire, design et musique, littérature et cinéma. Instrument de reconnaissance de l’identité finlandaise à l’extérieur du pays, l’ouvrage contribue également à renforcer cette identité septentrionale encore en construction. Le choix est fait notamment de montrer les liens entre l’Europe occidentale et ce territoire nordique : Olaus Magni recteur de l’Université de Paris au 15e siècle, bénéficie en effet d’une notice. Mais l’identité finno-ougrienne n’est pas réellement développée, il n’est pas fait mention des Hongrois, que les Finlandais appellent pourtant cousins ! Les aspects particuliers de cette zone de latitude extrême, le goût pour les régions peu marquées par l’homme, aux paysages de lacs et de forêts, le besoin d’isolement des populations pendant les mois d’été n’apparaissent que de manière détournée dans cet ouvrage, comme faisant partie d’une intimité finlandaise qu’il ne convient pas de dévoiler. Les différents traumatismes de l’histoire récente finlandaise ne sont pas tous évoqués, les relations difficiles avec le voisin russe apparaissent partiellement, mais pas celles avec l’Allemagne qui a pourtant été longtemps la porte de l’ouverture méridionale. L’intégration particulièrement rapide à l’Union européenne en 1995 a aujourd’hui bouleversé les relations de la Finlande au reste du monde, et a favorisé une ouverture sur les autres. La langue finnoise étant peu apte à la communication avec l’étranger, l’Etat a choisi d’encourager les traductions d’ouvrages finlandais ; de même de nombreux sites internet permettent d’accéder au monde culturel finlandais… sans oublier la place originale faite au latin dans un pays qui n’a pourtant pas été marqué par l’Empire romain ! Pays contradictoire dont les habitants se disent inaptes à la communication et accueillent l’un des géants des télécoms… Contrée dont le taux de suicide longtemps élevé a montré les difficultés de passer d’une société agraire à une société urbaine et qui accueille aujourd’hui de nombreux réfugiés politiques. Pays enfin dont la réussite scolaire des jeunes remarquée par les études de l’Ocde suscitent la curiosité de ses voisins.

Un ouvrage intéressant qui a le mérite de faire découvrir un pays mal connu, mais qui ne livre qu’une partie des clefs nécessaires pour réellement comprendre la culture finlandaise. Les auteurs de ce livre, s’ils sont tous manifestement finlandais, ne sont pas réellement présentés au lecteur, ce qui serait à suggérer pour une éventuelle nouvelle édition … La notion de culture n’est pas clairement définie dans la brève introduction au début de l’ouvrage, et à lire ces quelques lignes, on a plutôt l’impression de l’utilisation de ce terme dans un sens assez large, qui peut se comprendre davantage comme une vision de l’identité finlandaise, identité encore en construction dans un pays somme toute récent. Il ne reste plus au lecteur qu’à aller vérifier sur place si cette présentation de la Finlande correspond à la « rugueuse diversité » de la culture finlandaise ! Hyvää Joulua ou Merry Christmas au pays du Père Noël…

Résumé

Cet ouvrage est fondé sur Finland, a cultural encyclopedia paru en 1997 ; il s’agit donc bien d’une traduction mais le terme d’encyclopédie a été considéré comme trop connoté dans la culture française depuis Diderot et d’Alembert, aussi le terme d’approche lui a été préféré. Ce livre ne se veut pas exhaustif, mais son objectif […]

Isabelle Debilly

Enseignante de géographie à l'École européenne de Bruxelles 2, elle a une formation initiale en histoire médiévale des mentalités. Elle s'oriente à présent vers l'histoire des genres et la géographie. Elle fait partie de la Rédaction d'EspacesTemps.net.

Pour faire référence à cet article

Isabelle Debilly, "Approcher la Finlande.", EspacesTemps.net, Livres, 11.01.2004
https://www.espacestemps.net/articles/approcher-la-finlande/