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L’acquiescement dans le non vouloir.

Arthur Schopenhauer, Du néant de la vie, 2004.

Christian Ruby

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Image1Songeant au pessimisme qui saisit beaucoup de nos contemporains, on ne peut se départir de l’idée qu’il ne peut et ne doit surtout pas rester sentimental. Les sociologues qui en détaillent les accents, à partir d’enquêtes socio-économiques, en décèlent des sources qui peuvent être réputées momentanées. Mais les suicides d’adolescents ne laissent pas d’être plus perturbants. Alors, autant relire l’un des maîtres du pessimisme, afin de se donner des armes éthiques pour le gouvernement de son existence. Le pessimisme développé par ce maître vise à nous apprendre à acquérir l’impassibilité inébranlable grâce à laquelle nous échapperons aux souffrances imposées par une existence dans laquelle les hommes ou bien souffrent des désirs inassouvis de leur volonté aveugle, ou bien s’ennuient dès que ces désirs sont satisfaits.

Ce maître : il s’agit ici d’Arthur Schopenhauer (1788-1860). Il affirme que le sujet ne peut être séparé du monde. Il n’existe qu’une seule réalité, antérieure à la conscience, c’est la volonté (la volonté sans conscience, la pulsion). Elle s’est auto-créée en tant que nature et pose le monde comme action vitale. Cette volonté originaire, cette chose en soi ou substance de tout ce qui est, s’objective en nature à des degrés différents : forces physico-chimiques, organismes vivants, caractères humains. Dans ce cadre, « l’homme, c’est la nature arrivée au plus haut degré de la conscience de soi-même » (Le Monde comme volonté et représentation, 1818, Paris, Puf, 1966, §54). Notre vie organique traduit la volonté, le Vouloir-vivre, et notre intelligence en dérive grâce au cerveau.

Ayant lu de près les savants de l’époque, notamment José Cabanis et Xavier Bichat, Schopenhauer a vite compris la leçon qu’il pouvait en tirer. L’individu vivant est un être qui meurt, alors que l’espèce survit à l’individu. L’individu est ce qui se manifeste dans le temps, alors que l’espèce n’est pas réductible à cette dimension du temps. L’indestructibilité de notre être réel par la mort passe par cette connaissance. L’apaisement apporté par cette idée est brillamment exposé dans cet essai, qui constitue en réalité un extrait des Parerga et Paralipomena (1851).

L’existence de l’individu, au cœur de ce nihilisme (absence de sens), est une maladie dont il ne peut guérir qu’en la quittant. Cela ne signifie pas, rappelle Schopenhauer, qu’on ne puisse ou ne doive pas poser des règles pour l’existence : Au contraire, du fait de cette conviction pessimiste (elle établit le pessimum, le mal comme principe de ce qui est, ici la pulsion qui pousse sans répit ni repos), la vie humaine oscillant entre douleur et ennui, il faut acquérir une certaine lucidité pratique. Le philosophe ne cesse de chercher des règles de comportement qui aident à écarter les maux et empêchent de tomber dans la souffrance.

La force de Schopenhauer est sans doute là. En reprenant à un niveau inattendu la question par laquelle l’œuvre d’Immanuel Kant se termine, « Que puis-je espérer ? » (autrement dit, la question des fins, mais sans référence à Dieu, puisque Kant nous apprend à distinguer « espoir » et « espérance »), il construit certes une conception tragique de l’existence humaine, dont l’aspect critique, acerbe, dépréciatif, repose sur l’idée selon laquelle la souffrance est la seule réalité première, mais il finit par confondre l’existence avec le fait d’exister et la conscience qu’on en prend.

Arthur Schopenhauer, Du néant de la vie, Paris, Mille et une nuits, Fayard, 2004. 96 pages. 3 euros.

Résumé

Songeant au pessimisme qui saisit beaucoup de nos contemporains, on ne peut se départir de l’idée qu’il ne peut et ne doit surtout pas rester sentimental. Les sociologues qui en détaillent les accents, à partir d’enquêtes socio-économiques, en décèlent des sources qui peuvent être réputées momentanées. Mais les suicides d’adolescents ne laissent pas d’être plus […]
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