Jaseurs, tsunamis et décalage négatif de la connaissance.

Eduardo Camacho-Hübner

Image1Une petite partie de l’imaginaire médiéval, terré, pourrait-on dire, au fond d’un certain nombre de légendes, a survécu grâce à la tradition orale. Ainsi, en fonction des événements, les quelques survivants réservent encore, parfois, une surprise métaphorique intéressante. L’héritage allégorique nous offre de temps à autre l’opportunité d’explorer la connaissance du monde dans lequel nous vivons. En ces temps obscurs, par exemple, le jaseur boréal, bombycilla garrulus, descendait depuis la taïga et envahissait, comme aujourd’hui, le sud de l’Europe. Il a toujours, dit-on, précédé les vagues de froid des hivers particulièrement rigoureux et, par conséquent, était souvent accompagné de longs mois de disette et de scorbut. Il était donc assimilé à un messager de malheur, oiseau de mauvais augure. Avec sa temporalité et ses cycles de retour approximatifs, il a laissé gravées dans les fables, ses couleurs qui détonnent avec la monotonie chromatique des hivers sans fin.

Un tel événement bio-physique n’est certes pas comparable à celui qui est dû au tremblement de terre sous-marin du sud-est asiatique. Or, un écho lointain et faible résonne cependant d’un bout à l’autre de la Terre, où, de manière quasi synchronique, la vague d’orage, plus tumultueuse et bien plus tragique, a occupé l’actualité partout et en même temps. Ces histoires ont néanmoins un point en commun : elles se chargent de fantasmes et, même si elles se transforment au fur et à mesure qu’elles sont transmises, elles restent néanmoins présentes, de nos jours encore, dans la mémoire collective des peuplades isolées, privées des « tsunamis » informationnels.

Bien que le retour cyclique des jaseurs et le retrait intempestif de la mer aient des temporalités distinctes, ils sont simultanément des éléments annonciateurs d’événements catastrophiques. Le fait est que certains récits transmis à travers l’histoire, par des moyens « dépassés » en termes de vitesse et de fiabilité technique, ne se sédimentent pas dans un silo de connaissance et ne perdent jamais de leur actualité. Ce processus latent et toujours vivace nous rappelle la persistance de la parole comme vecteur de savoir.

En effet, bien que nous ayons appris à nous défaire de toutes sortes de légendes et de racontars pour nous fier davantage au suivi météo par satellite, la lecture des signes de la nature que faisaient encore jusqu’il y a peu des paysans analphabètes ou encore des tribus dites « sauvages » dénotent d’une sorte de pragmatisme symbiotique. Les « bons sauvages » des îles, qui ont échappé comme par miracle à la catastrophe naturelle due à la vague séismique en observant les mouvements inhabituels des animaux qu’ils ont su interpréter grâce à leurs propres traditions, nous éclairent dans cette voie. Attention, il n’est nullement question ici de faire l’apologie de l’ignorance par rapport aux bienfaits de la technique, il s’agit juste d’un constat d’espoir dans le regard différent porté sur la nature et sur l’histoire de ceux qui, naïvement, savent la lire encore.

Ces huit siècles de superstition et ces cent ans de tradition orale pourraient se résumer en une fable ou une bonne vieille anecdote d’historien amateur, mais le caractère tragique des événements récents nous donne à réfléchir. Certes, nous sommes impuissants face aux catastrophes naturelles car elles sont par définition imprévisibles. À quoi bon surveiller la puissance destructrice, si nous ne sommes pas capables de réagir assez vite ? La racine de nos maux semble se trouver là où nous avons laissé notre horloge collective, notre mémoire. Or, si se fier à la mémoire d’un seul homme est un exercice périlleux, entretenir la connaissance collective est en revanche un acte qui paraît bien adapté face aux risques qui dépassent notre capacité d’action. Ainsi, il faut capitaliser le savoir vernaculaire pour en tirer une exemplaire politique de surveillance, voilà une conséquence qui dépasse le seuil de notre pensée abstraite. Ne pas tomber dans la « fragilité des affaires humaines » comme disait Hannah Arendt mais ériger une œuvre de la connaissance « sauvage ». La temporalité de cette pensée faible ne s’attarde pas sur le concept abstrait de connaissance, mais sur la puissance de la réactivité animale de notre « instinct de survie ». Rompre un instant notre dépendance à la chose mesurée pour s’attarder sur le message de la chose dite. Belle leçon d’humilité et vaste champ de recherche anthropologique. La formalisation de ce regard en coin de l’histoire face à l’imprévisibilité n’a pas de valeur en soi. Il ne s’agit que d’un « décalage négatif », d’un regard vernaculaire sur la problématique de la protection et de la surveillance qui, elle, est fondée essentiellement sur un décalage positif, tourné vers l’avenir et soumis à la machinerie mise en place pour prédire. Nos capacités d’anticipation s’annihilent quand la confiance dans l’information nous aveugle. Combiner ces deux décalages pour ancrer l’imminence d’une catastrophe dans ce paysage infiniment petit, suspendu entre passé et futur, que l’on appelle présent, voilà ce que m’inspire la photo du mois que je vous propose.

Comparer cette illusion subtile du savoir sauvage à l’armada de satellites qui répondra un jour aux inquiétudes face aux dangers climatiques me rappelle la simple réponse des Soviétiques à la question de l’écriture dans l’espace. Eux qui, au lieu de dépenser une fortune pour créer un stylo capable d’écrire en apesanteur, proposèrent simplement d’utiliser un crayon…

C’est de cela même qu’il s’agit : sortons nos crayons mémoriels pour compenser la fiabilité insuffisante des systèmes civils et la réactivité fantasmagorique des milliards d’heures de calcul, et accueillons simplement les savoirs banals. Face au désastre, le temps est trop précieux, trop sérieux pour être confié aux chronomètres.

Je salue le souvenir de ceux qui sont morts et je chéris la mémoire de ces pêcheurs du Pacifique qui, au large des côtes chiliennes, apprennent encore aux enfants qu’il faut fuir sur les Andes magnifiques quand la mer s’en va trop vite.

Photo : © Eduardo Camacho-Hübner, jaseur boréal, bombycilla garrulus, Avenches, février 2005.

Résumé

Une petite partie de l’imaginaire médiéval, terré, pourrait-on dire, au fond d’un certain nombre de légendes, a survécu grâce à la tradition orale. Ainsi, en fonction des événements, les quelques survivants réservent encore, parfois, une surprise métaphorique intéressante. L’héritage allégorique nous offre de temps à autre l’opportunité d’explorer la connaissance du monde dans lequel nous […]

Eduardo Camacho-Hübner

Urbaniste et ingénieur civil spécialisé dans la mobilité et les transports, Eduardo Camacho-Hübner fait partie du laboratoire de systèmes d'information géographique à l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne (Suisse). Ses recherches portent sur l'épistémologie de la composante temporelle de la ville et du territoire. Il a travaillé sur la déconstruction du mythe des politiques urbaines temporelles. Ses recherches actuelles portent sur la création d'une interface entre géomatique et morphologie urbaine, en proposant un formalisme interprétatif fondé sur les concepts de forme, d’événement et de durée comme moteurs des processus morphogénétiques.

To refer to this post (ISO 690)

Eduardo Camacho-Hübner, « Jaseurs, tsunamis et décalage négatif de la connaissance. », EspacesTemps.net, Objects, 2005/03/15. URL : https://www.espacestemps.net/en/articles/jaseurs-tsunamis-et-decalage-negatif-de-la-connaissance-en/