Venir à Ground Zero, se souvenir du 11-Septembre.Peer review

Gérôme Truc

« La vie de la mémoire est d’abord émotionnelle » note, au détour d’une analyse, le philosophe pragmatiste John Dewey (2003, p. 39). Cette remarque[1] résonne étrangement à la lecture de l’œuvre de Maurice Halbwachs, à la fois « inventeur » de la sociologie de la mémoire et précurseur d’une sociologie des émotions (Halbwachs 2014, Fleury 2007) : si nulle part ce lien entre émotion et mémoire n’y est thématisé en tant que tel, il affleure pourtant dans plusieurs passages des Cadres sociaux de la mémoire ou de La Mémoire collective, comme dans les toutes premières lignes de La Topographie légendaire des évangiles en Terre sainte, où Halbwachs évoque l’émotion qui étreint le chrétien lorsque, arrivant en Palestine, il pense y trouver des vestiges authentiques de la vie du Christ, et a soudain l’impression de toucher du doigt le passé évangélique, d’entrer en « contact direct » avec lui (2008, p. 1). Le besoin que nous avons de localiser nos souvenirs, de les ancrer dans des lieux matériels, et le marquage symbolique de l’espace qui en résulte, sur lesquels Halbwachs a particulièrement insisté, comportent de toute évidence une dimension affective, dont on peut faire l’expérience en sentant les larmes nous monter aux yeux lorsque l’on retrouve, par exemple, une vieille maison de famille ou que l’on visite un lieu historique, tels un ancien camp de concentration ou le site de Ground Zero à New York, dont il sera ici question.

Explorer plus avant cette dimension revient à passer d’une analyse de la localisation des souvenirs partagés par un groupe donné et de ses évolutions au fil du temps — telle qu’a pu la mener Halbwachs pour les chrétiens en Palestine — à une sociologie de l’expérience des lieux de mémoire, telle qu’elle se vit en situation à un niveau individuel. Ce changement d’échelle d’analyse, d’unités de temps et d’espace implique de donner aussi à la recherche un tour plus directement ethnographique en allant observer in situ ce que font concrètement ceux qui, présents en un lieu auquel s’attache un souvenir, y font « l’expérience du passé » (Heurtin et Trom 1997) — et ce que cela leur fait : quelles émotions éprouvent-ils ? Quelle influence ont sur eux les dispositifs qu’ils peuvent rencontrer sur place ? Quel impact l’expérience qu’ils ont en ce lieu a-t-elle sur leur souvenir de l’événement qui s’y rattache ? Un tel projet ne signifie pas tant de rompre avec la démarche d’Halbwachs que l’actualiser (Truc 2012) : lui-même avait déjà été amené, pour mener à bien sa sociologie de la mémoire, à se démarquer du canon positiviste des règles de la méthode durkheimienne en se rendant à deux reprises sur le « terrain » (en 1927 puis 1939) pour mener à bien son étude monographique sur les lieux de mémoire chrétiens, et en mobilisant des récits de voyageurs et de pèlerins — matériaux inédits pour un durkheimien (Halbwachs 2008).

Cette actualisation, que l’on pourra dire « pragmatiste » de la démarche halbwachsienne, peut se justifier en outre par une affinité — à ma connaissance jusqu’ici passée inaperçue, et qui demanderait à être explorée plus en détail — entre Maurice Halbwachs et une grande figure du pragmatisme, ami de John Dewey et inspirateur comme lui des sociologues de l’École de Chicago : George H. Mead. On ne se lasse pas en effet de constater la très grande proximité entre le texte publié par ce dernier en 1929 à propos de la « nature du passé » et les thèses développées par Halbwachs dans Les Cadres sociaux de la mémoire quatre ans plus tôt : dans l’un et l’autre texte, on trouve une même critique de Bergson, qui ignorerait le caractère socialisé du temps vécu, une même préoccupation pour le caractère continu de la vie sociale et, surtout, une même conception du souvenir comme reconstruction du passé à partir du présent.

L’objectif de cet article est de mettre en lumière l’intérêt d’un tel projet à l’aune de l’un des lieux de mémoire les plus visités au monde aujourd’hui : l’ancien emplacement des tours du World Trade Center. Au lendemain du 11-Septembre, Ground Zero — c’est ainsi que le site fut rebaptisé — est devenu le « centre sacré » d’un culte commémoratif (Collins 2004, p. 72), attirant à lui des millions de personnes marquées par le souvenir des attentats : de 1,8 million de visiteurs en 2000, le site est passé au double, 3,6 millions en 2002[2]. Et le phénomène ne s’est pas démenti depuis, au contraire : le mémorial qui y a été inauguré à l’occasion des dix ans du 11-Septembre a accueilli en deux ans et demi plus de 11 millions de visiteurs, en provenance de tous les États américains et de plus de 170 pays différents. À partir de matériaux collectés lors d’enquêtes de terrain réalisées en septembre 2004, mars 2007 et juin 2009, je tâcherai de rendre compte de l’expérience mémorielle de ces visiteurs, en organisant mon analyse autour d’un resserrement progressif de la focale.

Des observations, réalisées sur le site au fil des ans, du comportement des visiteurs et des dispositifs mis en place à leur intention, me serviront d’abord à élucider ce que viennent chercher à Ground Zero ces visiteurs et à souligner la pertinence de l’analyse halbwachsienne pour en rendre compte. Je me concentrerai ensuite sur le 9/11 Tribute Center, créé en 2006 par la September 11th Families’ Association pour les accueillir, afin de montrer en quoi ce musée a pu imposer un « cadre » spécifique à l’expérience des visiteurs (Goffman 1974) et, par là même, influer sur la façon dont on se souvient du 11-Septembre lorsque l’on vient à Ground Zero. Enfin, en m’appuyant sur les messages rédigés par des visiteurs au terme de leur visite de ce musée, pris comme des traces de leur expérience[3], je ferai valoir comment les visiteurs, dans ce cadre, en viennent à se sentir concerné par le souvenir du 11-Septembre sur des modes différents. Chacun reconstruit ce souvenir à partir de son présent, c’est-à-dire à partir de qui il est et de ce qu’il a vécu jusqu’au jour de sa rencontre avec Ground Zero.

Voir où se trouvaient les tours jumelles.

Trois mois après les attentats du 11-Septembre, alors que les travaux de déblaiement des décombres battaient encore leur plein, l’afflux de personnes autour de Ground Zero était tel qu’une plateforme fut mise en place, offrant une vue surplombante sur le site par-dessus les palissades érigées autour. Il fallait réserver son tour à l’avance pour y accéder et, jusqu’à son retrait à l’été 2002, elle n’aura jamais désempli. Dans l’essai d’« auto-ethnographie[4] » qu’elle a consacré à son expérience du 11-Septembre, Carolyn Ellis relate en ces termes son passage sur cette plateforme :

« Lorsque je regarde finalement par-dessus le bord de la plateforme, je me sens quelque peu déçue de constater que ce que je vois ressemble à un vaste site d’excavation. Je recherche des traces du désastre — du feu, de la fumée, des civières avec des restes humains, je ne sais pas quoi d’autre. Mis à part des grues, des tracteurs, des camions-bennes, des saletés et ce que l’on s’attendrait à voir sur n’importe quel site d’excavation, tout ce que je parviens à trouver est une grande pile de débris métalliques dans un coin, un grand trou au milieu du site, et quelques briques qui manquent dans les immeubles alentour. Ce que je vois, c’est qu’il n’y a rien à voir. » (2002, p. 407 ; notre traduction)

Qu’il n’y ait « rien à voir » à Ground Zero semble s’être imposé comme une évidence à nombre de New-yorkais après le 11-Septembre. Aussi des voix s’élevèrent-elles rapidement pour dénoncer le fait que des touristes s’y pressent appareil photo à la main, assimilant ce comportement à une curiosité morbide ou une fascination malsaine pour la mort (Kirshenblatt-Gimblett 2003, p. 14-15, Lisle 2004).

À rebours de ces critiques, l’anthropologue Joy Sather-Wagstaff a entrepris d’enquêter auprès de ces visiteurs dans une démarche plus compréhensive, et ainsi dressé la liste de ce qu’ils pouvaient trouver à y photographier : les graffitis inscrits sur les palissades et grilles autour du site, les fleurs et autres objets déposés alentour en mémoire des victimes, le reste de la structure métallique des tours en forme de croix retrouvé au milieu des décombres puis placé sur un piédestal qui surplomba le site jusqu’en 2006, etc. (Sather-Wagstaff 2011, p. 140-141). Mais à trop vouloir démontrer qu’il y avait bel et bien des choses à photographier — et donc à voir — à Ground Zero, elle semble avoir oublié de signaler un fait s’imposant pourtant à l’évidence du moindre observateur : s’il est vrai que les visiteurs de Ground Zero photographient des choses précises en plan rapproché, ils s’attachent d’abord et avant tout à saisir l’ensemble du site dans un plan panoramique, à capter en une image le vide laissé par la destruction des tours jumelles — en un sens, ils photographient aussi qu’il n’y a plus rien à voir. Dès lors que la plateforme installée en décembre 2001 fut retirée, ils cherchèrent d’autres points de vue autour du site depuis lesquels réaliser une telle photographie, telle l’esplanade du Millenium Hotel, sur Church Street (Figure 1), ou la passerelle d’accès au World Financial Center enjambant West Street.

Figure 1 : Visiteurs scrutant le ciel de Ground Zero et photographiant le vide laissé par les tours disparues depuis l’esplanade du Millenium Hotel, juin 2009. Source : © Gérôme Truc.

Figure 1 : Visiteurs scrutant le ciel de Ground Zero et photographiant le vide laissé par les tours disparues depuis l’esplanade du Millenium Hotel, juin 2009. Source : © Gérôme Truc.

Un jour d’avril 2009 où j’observais Ground Zero depuis cette passerelle, une femme de type asiatique se tourna vers moi et, dans un anglais approximatif, me demanda si c’était bien ici qu’avait eu lieu le 11-Septembre. Après que je lui eus répondu par l’affirmative, elle se retourna vers le site, le contempla, puis m’interrogea à nouveau : « Il y avait deux tours, c’est bien ça ? ». Ce n’est qu’une fois obtenue cette confirmation qu’elle prit une photographie et, après m’avoir remercié, s’en alla. La plupart des textes consacrés depuis plus de dix ans au « tourisme » de Ground Zero, qu’ils aient été critiques ou plus compréhensifs, paraissent avoir omis ce fait simple : les personnes qui viennent à Ground Zero le font d’abord et avant tout pour pouvoir resituer où se trouvaient les tours jumelles dont l’image est à jamais associée au souvenir du 11-Septembre, et constater par elles-mêmes — en gardant une photographie comme preuve — l’immensité du vide qu’elles ont laissé.

Que ce vide ait désormais été comblé par un mémorial et de nouveaux bâtiments ne change rien au fait que, en particulier lorsque l’on n’a jamais eu l’occasion de voir les tours jumelles de ses propres yeux, on arrive à Ground Zero avec en tête l’image de ces tours en feu puis s’effondrant le 11 septembre 2001, et l’on cherche alors instinctivement à replacer cette image dans l’espace sous nos yeux. Le témoignage d’une étudiante en Master à l’École des hautes études en sciences sociales qui, jusqu’à ce qu’elle décide d’étudier le processus de reconstruction du World Trade Center, n’avait jamais eu l’occasion de visiter New York, l’illustre très bien :

« J’arrive finalement au premier étage du World Financial Center. Et effectivement, de cette plateforme, la vue sur le chantier se dégage. Ce premier étage, entièrement vitré, livre le spectacle d’une fourmilière d’ouvriers à l’œuvre dans ce qui se présente pour l’instant comme un énorme trou dans la ville. […] Vu d’ici, on prend conscience de la taille du site, énorme. J’imagine le choc qu’a dû engendrer la chute de tours. Elles devaient être si proches de là où je suis, si omniprésentes dans le paysage. Je reste figée, essayant de me les imaginer. » (Burellier 2009, p. 37)

Son premier réflexe, face à ce site qu’elle découvre pour la première fois, est donc de se représenter mentalement où se situaient les tours, de superposer les images du 11-Septembre qu’elle en a en tête au vaste chantier qui s’étale devant elle.

Or la tâche n’est pas facile. De l’aveu même du dernier survivant extrait des décombres du World Trade Center[5], revenant à Ground Zero trois ans plus tard :

« Cela n’a pas l’air d’être le même endroit. Vous avez beau reconnaître quelques immeubles autour, vous n’avez pas l’impression d’être de retour au World Trade Center. » (cité dans Leung 2004 ; notre traduction)

En outre l’apparence de Ground Zero n’a eu de cesse de changer au fil des ans, au gré des travaux d’excavation puis de reconstruction. Aujourd’hui, le mémorial ouvert au public en 2011 qui s’organise autour de deux plans d’eau représentant « l’empreinte » des tours jumelles au sol est là pour permettre aux visiteurs de situer immédiatement l’ancien emplacement des tours (Figure 2). Mais, pendant plus de dix ans, les visiteurs ont dû faire sans lui pour reconstituer mentalement la scène du 11-Septembre et s’appuyer par conséquent sur d’autres dispositifs ou personnes susceptibles de leur donner des points de repère.

Figure 2 : Vue aérienne de Ground Zero et du mémorial national du 11-Septembre, août 2013. Source : © Joe Woolhead, Silverstein Properties.

Figure 2 : Vue aérienne de Ground Zero et du mémorial national du 11-Septembre, août 2013. Source : © Joe Woolhead, Silverstein Properties.

Il y eut d’abord le « viewing wall », créé peu de temps après la fermeture de la plateforme surélevée en 2002, et qui resta en place jusqu’en 2008, tout le long du flanc est de Ground Zero, sur Church Street. Il s’agissait d’une grille au travers de laquelle il était possible d’apercevoir le site en chantier et sur laquelle des panneaux explicatifs avaient été fixés, conçus par le Skyscraper Museum de New York. Y figuraient des images et des plans devant aider les visiteurs à mieux comprendre à quoi ressemblait le lieu avant le 11-Septembre, l’ampleur des dégâts provoqués par le double attentat et les projets de reconstruction, auxquels s’ajoutèrent en 2003 des panneaux donnant une idée de l’évolution du quartier depuis la fin du 19e siècle[6]. Les vendeurs à la sauvette de livrets et dépliants reprenant les principales images du 11-Septembre, qui ont longtemps opéré aux abords du chantier de Ground Zero, dans une zone où tout commerce était prohibé[7], ont aussi joué un rôle. À maintes reprises, je les ai vus tendre à bout de bras leur livret ou leur dépliant pour en montrer les images aux visiteurs, tandis qu’avec leur autre main, ils leur indiquaient du doigt comment resituer le contenu de ces images : « C’était là, juste là… Cette tour était ici, vous voyez ? ». Tout en cherchant à écouler leur marchandise, ils contribuaient ainsi à donner aux visiteurs des points de repère dans l’espace. Il faut enfin mentionner Harry J. Roland, surnommé « the World Trade Center man » : quelques semaines après les attentats, il prit la décision de venir à Ground Zero pour en instruire les visiteurs[8]. Aujourd’hui encore, il apostrophe les passants en leur lançant « Don’t say two, ‘cause that’s not true » (« Ne dites pas deux, car ce n’est pas vrai ! »)[9]. Par là, il veut attirer leur attention sur le fait que l’idée qu’ils se font du site à partir des images du 11-Septembre qu’ils gardent en mémoire est simplificatrice et partielle, étant donné que le World Trade Center était un complexe immobilier composé de sept immeubles en tout, et pas simplement de deux tours. Pour étayer ses propos, il tient dans une main un plan du site avant sa destruction tandis que, de l’autre, il dessine lui aussi des arabesques dans le ciel pour expliquer aux visiteurs où se situait chacun des bâtiments (Figure 3).

Figure 3 : Harry J. Roland devant le « Viewing wall », en train d’expliquer à des visiteurs où se situaient les tours du World Trade Center, mars 2007. Source : © Gérôme Truc.

Figure 3 : Harry J. Roland devant le « Viewing wall », en train d’expliquer à des visiteurs où se situaient les tours du World Trade Center, mars 2007. Source : © Gérôme Truc.

Ce besoin qu’ont les visiteurs de Ground Zero de situer où se trouvaient les tours jumelles se comprend fort bien si l’on revient à l’analyse halbwachsienne de la localisation des souvenirs. Dans La Topographie, Halbwachs explique en effet que, dès que le souvenir d’un événement s’attache à un lieu, celui-ci se dédouble : à sa forme réelle, toujours sujette à des évolutions, s’ajoute une forme symbolique qui, elle, reste stable, rivée à ce souvenir (2008, p. 128-130). Il en va ainsi de Jérusalem après la mort de Jésus-Christ : tandis que la ville, dans la réalité, n’a cessé de changer au gré des conquêtes, destructions et reconstructions successives, qui ont effacé des lieux contemporains de Jésus et ses premiers disciples, pour les chrétiens, elle est restée figée dans la représentation que l’on peut s’en faire à partir des récits évangéliques, celle de « la ville sainte par excellence, […] une ville éternelle » (ibid., p. 156). Pierre Nora paraît mal inspiré de juger le travail d’Halbwachs aujourd’hui dépassé, au motif qu’il est « antérieur à l’ère des médias, qui a profondément transformé la problématique de la mémoire collective » (2003, p. 16), car tout porte à croire que l’ère des médias, plutôt que d’altérer la nature du mécanisme mis en lumière par Halbwachs, en a au contraire décuplé la portée : la représentation que nous nous faisons aujourd’hui d’un lieu en rapport avec le souvenir d’un événement qui s’y est produit a d’autant plus de force qu’elle n’est plus simplement portée par des récits écrits ou oraux, mais étayée par des images reproduites en boucle par les médias. Pour des millions de personnes dans le monde, New York reste à jamais « la ville du 11-Septembre », et elles ne concevraient pas de ne pas parvenir à y resituer les images des tours jumelles qu’elles ont en tête. Même si elles savent pertinemment que ces tours n’existent plus, ce qu’elles viennent voir par elles-mêmes, c’est d’abord le lieu où elles se trouvaient, de manière à mieux « réaliser » ce qui s’est passé le 11 septembre 2001.

Dans une certaine mesure au moins, la situation de ceux qui arrivent aujourd’hui à New York pour la première fois de leur vie est donc analogue à celle des chrétiens qui arrivèrent à Jérusalem à partir du 4e siècle et auxquels Halbwachs s’est intéressé. Ces derniers, dans une ville où ne subsistait plus aucun vestige datant de l’époque de Jésus, s’efforcèrent comme ils le purent de retrouver les emplacements des événements rapportés dans les Évangiles, se retrouvant bien souvent condamnés à inventer des localisations devenues introuvables. Le dogme religieux impliquant que ces événements avaient eu lieu, il fallait bien que l’on puisse en retrouver les lieux (Halbwachs 2008, p. 154). On jugera peut-être que le parallèle avec Ground Zero est osé — la localisation du site, de fait, n’est pas ici à proprement parlée devenue introuvable ; pourtant, mutatis mutandis, c’est bien un phénomène du même ordre qui est en jeu : puisque deux tours ont été frappées par des avions puis se sont effondrées, ici, un matin de septembre 2001, il faut bien que les visiteurs marqués par ce souvenir puissent y retrouver, même quinze ans plus tard, des points de repère leur indiquant où se dressaient ces tours. Ainsi est-il remarquable que le mémorial satisfaisant désormais ce besoin s’organise autour d’« empreintes » des tours qui sont en fin de compte elles aussi de pures et simples inventions :

S’agissant de leur structure réelle, les tours n’ont, en fait, jamais eu d’empreintes au sol. Elles s’élevaient dans le ciel en partant directement du toit du centre commercial souterrain auxquelles elles étaient intégrées. Regarder Ground Zero maintenant, c’est voir l’empreinte de ce complexe souterrain, duquel toute trace des tours a été effacée. (Sturken 2004, p. 318 ; notre traduction)

Ces « empreintes » des tours jumelles ne sont donc pas des vestiges du passé qui auraient été préservés, mais bien des reconstructions a posteriori — d’un tiers plus petites que ne l’étaient les tours (Dunlap 2005) —, inspirées par ce besoin qu’ont aujourd’hui tant de personnes marquées par le souvenir du 11-Septembre de pouvoir les resituer facilement[10].

Faire l’expérience de Ground Zero.

Si New York reste aujourd’hui si fortement associée à l’image des tours jumelles en feu, c’est que, dans la représentation médiatique du 11-Septembre, « les tours ont éclipsé les corps », selon la formule marquante de Barbie Zelizer (2006, p. 148)[11] ; éclipse qui tient pour partie au fait que les corps des victimes ont été pulvérisés dans l’effondrement des tours : des 2750 personnes ayant péri dans le double attentat contre le World Trade Center, moins de 450 avaient pu être, à la fin du mois d’octobre 2001, formellement identifiées à partir de restes humains trouvés parmi les décombres. Au final, la majeure partie d’entre elles n’auront été identifiées que grâce à leur ADN[12], à partir de fragments de corps souvent de quelques centimètres seulement, et à l’été 2013, on restait encore sans la moindre trace physique de 40 % des défunts (1117 sur 2750)[13]. Il en résulte que, faute d’un corps à inhumer, le site même de Ground Zero en est venu, pour des milliers de personnes endeuillées par le 11-Septembre, à faire office de sépulture de leur proche disparu (Truc 2011a). Or c’est là une réalité qui peut échapper aux visiteurs de Ground Zero, tant il est vrai que les médias ont peu insisté dessus.

Certains, une fois sur place, ont pu en prendre conscience par eux-mêmes, en particulier dans les premiers temps après les attentats, tant que des traces de deuil restaient visibles autour du site. Ainsi Carolyn Ellis résume-t-elle ainsi l’expérience de sa visite à Ground Zero début 2002 :

« Une fois ici, à Ground Zero, je réalise qu’il ne s’agit pas de voir, mais de ressentir et de se souvenir. » (2002, p. 407 ; notre traduction)

De même, Joy Sather-Wagstaff rapporte ces propos d’un visiteur en provenance de Floride, qui ne sont pas sans rappeler ces toutes premières pages de La Topographie dans lesquelles Halbwachs évoque l’émotion qui étreint certains pèlerins arrivant en Terre sainte :

« Regarder ce trou, les fleurs et les noms des victimes ne fut pas une chose facile à faire, mais nous devions le faire, voir à quoi cela ressemblait… Cela est si réel pour moi maintenant. » (2011, p. 77 ; notre traduction)

Mais tout le monde est loin d’avoir une telle expérience en visitant Ground Zero, a fortiori aujourd’hui, alors que sa reconstruction s’achève, et que rien n’indique explicitement que le mémorial qui y a été érigé pourrait également avoir, pour certaines familles endeuillées par le 11-Septembre, valeur de cimetière. Il n’est par conséquent guère étonnant que la présidente d’une association de pompiers et secouristes new-yorkais à la retraite ait publiquement dénoncé en septembre 2012 le comportement de certains visiteurs dans le mémorial :

« Les gens rigolent et prennent des photos en souriant, et il y en a tant qui s’appuient sur les tablettes où sont gravés les noms de tous mes amis, avec leur tasse Starbucks à la main, comme si c’était une table de cuisine[14]. »

De pareilles plaintes, qui n’ont rien d’exceptionnel[15], avaient déjà paru dans la presse new-yorkaise du temps de la plateforme mise en place en décembre 2001 (Lisle 2004, p. 11). Aussi est-ce pour éviter que de tels comportements n’aillent en s’amplifiant à Ground Zero au fil des ans, et faire au contraire en sorte que le plus de personnes possible puissent, en venant voir « là où étaient les tours », prendre en même temps conscience de la réalité humaine du drame que la September 11th Families’ Association prit en 2003 l’initiative d’organiser des visites guidées du site. Le succès rencontré par ces visites incita ensuite cette même association à créer un petit musée qui ouvrit ses portes sur Liberty Street, juste en face de Ground Zero, pour le 5e anniversaire du 11-Septembre : le Tribute WTC Visitor Center — rebaptisé depuis le 9/11 Tribute Center.

Tant ces visites guidées que ce musée peuvent s’analyser comme des dispositifs qui cadrent l’expérience qu’ont les visiteurs de Ground Zero, les poussent à se sentir concernés par le souvenir du 11-Septembre en favorisant leur identification aux victimes, autrement dit, comme des « dispositifs de sensibilisation »[16]. Les visites, d’abord, qui mobilisent désormais une équipe de 300 bénévoles ayant tous été affectés par le 11-Septembre (9/11 Tribute Center 2014) : tout en donnant aux touristes ce qu’ils sont d’abord venus chercher — des indications pour resituer la scène du 11-Septembre —, ils contribuent en même temps, au travers d’anecdotes personnelles livrées par leurs guides, à éveiller leur compassion. Le musée, ensuite, car dès sa première salle, il plonge les quelques 500 000 visiteurs qu’il accueille par an en moyenne dans la communauté de vie qui s’était formée autour du World Trade Center, au travers de témoignages de personnes y ayant travaillé ou de photos de couples s’y étant rencontrés. Les attentats, dans la salle suivante, apparaissent dès lors comme une catastrophe qui, en détruisant les tours, a dévasté cette communauté. Puis viennent deux autres salles, l’une consacrée aux jours qui ont suivi les attentats, à la recherche des personnes portées disparues et au déblaiement des décombres, l’autre qui rend hommage à tous ceux qui ont perdu la vie dans les attentats. Dans la première, se trouvent exposés des exemples d’affiches placardées dans les rues de New York dans l’espoir qu’elles puissent aider à retrouver quelqu’un et un certain nombre d’objets extraits des décombres des tours qui, tous autant qu’ils sont, donnent du 11-Septembre une perception à taille humaine (Schaming 2013, p. 249-250) : une veste et un casque de pompier évoquent le souvenir d’un pompier ayant perdu la vie en voulant sauver celle des autres ; une ceinture de sécurité, celui d’un passager d’un des avions détournés ; un bibelot ou un ordinateur portable, celui d’un employé de bureau[17]. La seconde salle, enfin, en mettant les visiteurs face à des murs recouverts pêle-mêle de photographies des victimes et d’autres effets personnels légués par leurs familles est censée porter à son paroxysme leur émotion. Au centre de la salle, se trouvent d’ailleurs des bancs, invitant le visiteur à faire une halte aussi longue qu’il le souhaite face à ces visages, et des boîtes de mouchoirs en papier, afin qu’il puisse essuyer ses larmes (Figure 4).

Figure 4 : Salle du 9/11 Tribute Center consacrée aux victimes du 11-Septembre, mai 2013. Source : © David Guadarrama Ortega.

Figure 4 : Salle du 9/11 Tribute Center consacrée aux victimes du 11-Septembre, mai 2013. Source : © David Guadarrama Ortega.

De même que les milliers d’avis de recherches qui ont envahi les rues de New York en septembre 2001 (Fraenkel 2002, p. 43), ces photographies assemblées donnent une idée immédiate du nombre de familles endeuillées et, en même temps, éveillent un sentiment de proximité avec les défunts qui n’apparaissent plus comme une masse de morts indistincts, éclipsés par les tours, mais comme une mosaïque de visages singuliers, dans lesquels chaque visiteur est susceptible de se reconnaître. Le témoignage d’un visiteur sélectionné par la direction du musée afin d’être publié un temps sur son site Internet en atteste bien :

« J’ai vu beaucoup de visages comme le mien. J’ai vu des pères, des mères, des fils et des filles. J’ai vu des amis. Je me suis vu moi. Pas de limites. Pas de frontières. Nous sommes tous frères. Je comprends, maintenant, ce qu’être Américain veut dire. Peut-être que j’ai compris qui j’étais. “Je ne peux pas changer le monde, mais je peux changer le monde qui est en moi”. » (notre traduction)

Ce dispositif, préfigurant le « mur des visages » que l’on trouve aujourd’hui dans le musée national du 11-Septembre qui a ouvert ses portes à Ground Zero en mai 2014, vise donc à transformer ce qui pourrait ne rester qu’une simple visite du lieu « où étaient les tours » en une expérience émouvante, qui engage le « soi » du visiteur — au sens de Mead (2006) — et l’amène à se sentir plus fortement concerné par le 11-Septembre qu’auparavant[18].

Qu’il présente le souvenir du 11-Septembre du point de vue d’une communauté de vie et d’expérience new-yorkaise, par nature cosmopolite, a pour effet remarquable de favoriser l’identification du visiteur avec les victimes, tant sur la base d’une commune appartenance nationale que sur celle d’une commune humanité. Ainsi l’auteur du message cité à l’instant peut-il à la fois affirmer, au vu des visages des victimes, qu’il saisit mieux désormais « ce qu’être Américain veut dire », et en même temps qu’il n’existe aucune frontière et que « nous sommes tous frères ». Des touristes étrangers ayant jusque-là considéré le 11-Septembre avec un certain détachement peuvent par conséquent eux aussi être sensibles à ce dispositif. Un Australien, par exemple, écrit :

« Je dois dire honnêtement que, en tant qu’Australien, cet événement ne m’a jamais complètement touché. Étant donné que la plupart des choses en provenance d’ici [c’est-à-dire les États-Unis] que je regarde viennent d’Hollywood, et que cet événement m’a toujours paru ressembler à un film. Arrivant à l’instant de la salle au-dessus, où se trouvent les photos, les trophées, les poupées, les souvenirs et les petits mots, ça m’a vraiment touché. Tous des gens ordinaires, exactement comme moi, tous avec des rêves, avec des passions. Et voir par soi-même ce que cet endroit extraordinaire représente pour tant de personnes ! Je veux simplement dire “JE SUIS DÉSOLÉ… !” pour n’avoir rien ressenti jusqu’à maintenant. Mon cœur est avec toutes les familles de tous ceux qui furent impliqués. Je me souviendrai toujours. » (« Visitor card » daté de 2008 ; notre traduction)

De même, un Japonais :

« Lorsque j’ai vu les nouvelles à propos du 11-Septembre à la télévision, j’ai eu l’impression que cela ne me concernait pas du tout ; c’était quelque chose qui arrivait ailleurs dans le monde et qui n’avait rien à avoir avec moi. Mais je suis venu ici aujourd’hui, j’ai vu ces photos de gens souriants, et en pensant à ce qu’ils ont pu ressentir tandis qu’ils étaient en train de mourir, je réalise que nous ne devrions jamais oublier le 11-Septembre et ne plus jamais répéter une chose aussi horrible. » (« Visitor card » daté de 2006 ; notre traduction depuis l’anglais, et traduit depuis le japonais par la direction du musée, avec l’aide du centre de langues de l’Université de Columbia)

Leurs messages en attestent : ce dont l’un et l’autre ont fait l’expérience en visitant Ground Zero a un impact direct sur leur souvenir du 11-Septembre. Celui-ci s’est chargé d’une force émotionnelle qu’il n’avait pas pour eux jusqu’alors. Et rien n’indique qu’ils s’attendaient nécessairement à vivre une telle expérience. Simplement venus voir par eux-mêmes là où se dressaient jadis les tours jumelles, ils repartent dans leur pays convaincus que le 11-Septembre fut bien plus important qu’ils ne l’avaient pensé et qu’il importe de ne jamais l’oublier.

En juin 2009, ces deux messages se trouvaient exposés parmi d’autres dans la dernière salle du 9/11 Tribute Center, où il est proposé aux visiteurs de clore leur visite en exprimant par écrit ce que leur inspire le souvenir du 11-Septembre. Des cartes et des stylos y sont, à cette fin, mis à leur disposition sur une grande table, tandis qu’une sélection de précédents messages est affichée sur un mur et consultable dans des classeurs (Figure 5). Que ces deux messages aient été retenus pour être affichés dans cette salle ne signifie pas qu’ils soient représentatifs du contenu des autres messages de visiteurs, et encore moins de ce qu’éprouvent tous les visiteurs de Ground Zero qui passent par ce musée. De la même façon que le message publié sur Internet, ils nous renseignent plutôt sur les attentes que les dirigeants du musée placent dans leur dispositif et le type d’expérience qu’ils espèrent, à travers lui, favoriser. D’après mes observations réalisées dans cette salle, moins d’un visiteur sur dix, en moyenne, s’arrête pour écrire quelque chose — ce que corrobore le fait que cinq ans après l’ouverture du musée, environ 200 000 cartes avaient été collectées — rédigés en 48 langues différentes et par des visiteurs en provenance de 120 pays différents[19]. Certains peuvent très bien traverser cette dernière salle avec un relatif détachement, parcourir des yeux quelques-uns des messages exposés sans paraître envisager d’un rédiger un à leur tour, puis se diriger vers la sortie. Tout le monde n’a donc pas, en visitant le 9/11 Tribute Center, une expérience au sens où il ressentirait un « trouble » émotionnel, le sentiment d’un engagement de soi, et le besoin de se libérer de ce trouble par un acte expressif (Dewey 2005, p. 85-110). Si le dispositif mis en place au 9/11 Tribute Center vise à favoriser une telle expérience, il reste que certains y sont plus réceptifs que d’autres. Et leurs messages, dès lors qu’on les considère comme des « traces » de leur expérience, s’avèrent être un matériau empirique précieux pour comprendre pourquoi.

Figure 5 : Dernière salle du 9/11 Tribute Visitor Center, juin 2009. Source : © Gérôme Truc.

Figure 5 : Dernière salle du 9/11 Tribute Visitor Center, juin 2009. Source : © Gérôme Truc.

Se sentir concerné par le souvenir du 11-Septembre.

Quiconque s’arrête dans la dernière salle du 9/11 Tribute Center pour y observer les visiteurs écrire leur message les verra bien souvent s’abîmer dans de longs moments de réflexion, main sur la bouche, yeux dans le vague, comme dans une bulle intérieure — et ce même lorsqu’ils y arrivent, comme c’est généralement le cas, en couple ou en groupe. Dans une perspective pragmatiste, on peut prendre chaque message écrit par quelqu’un au terme de sa visite du 9/11 Tribute Center comme le résultat d’un « travail de l’émotion » qui, au cœur même de son expérience, produit un effort réflexif le conduisant à expliciter comme il le peut en quoi il se sent touché[20]. Le format des cartes mises à disposition des visiteurs, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, n’induit pas une standardisation des messages : certains se contentent d’y inscrire une simple phrase (parfois accompagné d’un dessin), cependant que d’autres n’hésitent pas à continuer au verso, à joindre deux cartes ou à continuer leur message sur papier libre, pour exprimer ce qu’ils ont sur le coeur[21]. Ainsi ces messages ont-ils en fin de compte un contenu bien plus riche que ce à quoi s’attendaient initialement les dirigeants du musée[22], ce qui rend très difficile, pour ne pas dire impossible, de les ordonner en rangeant chacun d’entre eux dans une catégorie unique, ainsi que cela avait été entrepris lorsque j’ai consulté les boîtes d’archives contenant ces messages, en juin 2009.

Une précédente analyse menée au moyen du logiciel Alceste (inspirée par la sémiotique de cet autre penseur pragmatiste qu’était Charles S. Peirce[23]) sur un ensemble de plus de 58 000 messages rédigés en souvenir de l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid m’a permis d’aborder ces matériaux autrement. Partant de l’intuition que l’on ne peut dissocier ce qui est dit — le contenu du message proprement dit — de la façon dont cela est dit — les modalités d’énonciation, qui dépendent du rapport sous lequel l’auteur du message s’identifie aux victimes à l’instant où il écrit —, cette analyse avait permis de dégager de manière inductive de la masse des messages numérisés deux axes de lecture, l’un distinguant les messages suivant leur degré de personnalisation — certains ayant recours au « je », d’autres s’effaçant derrière un collectif —, l’autre selon leur niveau d’indexation par rapport à l’attentat — certains l’évoquant de manière très précise, d’autres en parlant au travers de catégories générales comme « le terrorisme » et « la violence », « la paix » et « l’amour » (Truc 2011b).

C’est équipé de cette boussole que j’ai entrepris d’explorer un échantillon d’un millier de messages tirés aléatoirement parmi tous ceux collectés par le musée jusqu’en mars 2009 ; ce qui m’a permis de constater que le dispositif mis en place au 9/11 Tribute Center, tout en incitant les visiteurs de Ground Zero à s’identifier aux victimes du 11-Septembre, leur laisse le faire de diverses manières, suivant à la fois qui ils sont et ce qu’ils sont au moment de leur visite à Ground Zero, c’est-à-dire d’une part la somme des expériences qu’ils ont vécues jusqu’à ce jour et qui les constitue en tant que personnes singulières, et d’autre part l’articulation des différents cercles et groupes auxquels ils participent, qui font deux des êtres sociaux — deux versants du « soi » que Mead distinguait comme étant le « je » et le(s) « moi(s) ». Il en résulte que, si tous arrivent à New York avec en tête les mêmes images du 11-Septembre, et si tous viennent à Ground Zero d’abord pour voir là où cela s’est passé, où se trouvaient les tours jumelles, tous ne s’y sentent pas concernés par le souvenir du 11-Septembre de la même manière, y compris après avoir visité le même musée et avoir été confrontés au même dispositif de sensibilisation. Faute de place, je me bornerai ici à n’en donner qu’un bref aperçu.

Nombreux sont d’abord ceux qui expriment ce qu’ils ressentent en mettant en exergue un sentiment de commune appartenance et des valeurs collectives mises en péril. Ainsi une Californienne peut-elle écrire que « ce fut une attaque contre tous les Américains et les gens qui croient en la liberté » (« Visitor card » daté du 9 février 2008, notre traduction), de même que certains Européens disent voir dans le 11-Septembre une attaque contre les Occidentaux et le « monde libre » en général. Mais, pour ne parler ici que des Européens, d’autres s’en souviennent aussi comme d’une attaque contre l’humanité dans sa globalité, et invoquent moins la défense de la liberté que le respect de la vie humaine et la préservation dans la paix dans le monde. Ainsi un Français écrit-il par exemple, en évoquant l’avant-dernière salle du 9/11 Tribute Center :

« Nous devons tous œuvrer pour la paix. C’est le seul vrai message du 11-Septembre. Tous ces visages, toutes ces vies perdues doivent nous obliger à respecter l’autre, quelle que soit sa différence. » (« Visitor card » sans date)

Ou une Polonaise :

« Nous sommes tous des êtres humains. Nous avons tous le droit de vivre. N’oubliez pas d’aimer les autres. Nous n’avons qu’un seul monde à partager ! » (« Visitor card » daté de 2006 ; notre traduction depuis l’anglais, et traduit depuis le polonais par la direction du musée, avec l’aide du centre de langues de l’Université de Columbia)

Si tous sont bien touchés par les visages des victimes, c’est donc parce que les uns y voient des compatriotes américains ou des Occidentaux, tandis que les autres y voient de simples êtres humains.

En lieu et place, ou en complément, de cette identification avec les victimes éprouvée sur un mode impersonnel, certains explicitent les raisons personnelles — n’appartenant qu’à eux — qu’ils ont de se sentir, plus que d’autres, concerné par le souvenir du 11-Septembre. Trois grands types de raisons reviennent de façon récurrente : des formes d’attachement à New York — que ce soit par l’intermédiaire de séjours que l’on a pu y passer, de personnes que l’on n’y connaît, ou de pratiques culturelles qui s’y rapportent (une passion pour le jazz, par exemple) ; une coïncidence entre la date de l’attaque terroriste et une date significative pour la personne concernée — celle d’une rentrée scolaire, d’une soutenance de mémoire, du décès d’un proche ou d’un anniversaire, tout particulièrement le sien ; enfin, une analogie entre le 11-Septembre et d’autres événements traumatiques dont la personne a pu, à des degrés divers, faire elle-même l’expérience — une guerre civile, un génocide, une catastrophe naturelle, une tuerie ou un autre attentat. Ainsi une jeune Américaine explique-t-elle être d’autant plus marquée par le souvenir du 11-Septembre lorsqu’elle visite Ground Zero en mars 2008 qu’elle a, entre temps, fait l’expérience de la tuerie sur le campus de Virginia Tech du 16 avril 2007. De même, la plupart des Espagnols reconstruisent-ils le souvenir du 11-Septembre à partir de l’attentat survenu à Madrid le 11 mars 2004, et les Londoniens, à partir de celui survenu dans la capitale britannique le 7 juillet 2005.

Ces différents facteurs peuvent, bien entendu, se combiner et chacun d’entre eux peut aussi expliquer que quelqu’un en âge de vivre le 11-Septembre a pu, ce jour-là, se sentir plus touché qu’un autre par l’événement et qu’il garde depuis un « souvenir-éclair » particulièrement net des circonstances dans lesquelles il l’a vécu (Luminet et Curci 2009, Conway et co-auteurs 2009). Mais cet effet doit être distingué de celui à l’œuvre lorsque, des années plus tard, cette même personne se rend à Ground Zero et se remémore le 11-Septembre. Parce qu’elle a entre temps évolué, vécu d’autres choses, ce qui était important pour elle en septembre 2001 peut ne plus l’être à ce moment-là (sa passion pour le jazz a par exemple pu s’estomper, son amitié avec quelqu’un résidant à New York se brouiller, etc.), tandis qu’un nouvel élément, apparu depuis, joue désormais un rôle crucial, comme c’est le cas pour cette ancienne étudiante de Virginia Tech. Le message d’une jeune Anglaise l’illustre particulièrement bien, et mérite pour cette raison d’être, pour finir, cité in extenso :

« Je ne sais vraiment pas quoi dire. Cela a été assez difficile de tout bien saisir. Quand j’ai entendu les nouvelles à propos des deux tours, c’était mon anniversaire, le 11 Septembre. J’allais avoir 12 ans et je venais de rentrer chez moi, après l’école, en arrivant dans le salon, tout le monde était là, en train de regarder les chaînes d’informations. Je dois le reconnaître, je n’ai pas trop pensé à tout ça (enfin j’ai essayé), car c’était trop impressionnant. Penser qu’un tel impact dans le monde, concernant un petit point sur la carte, puisse tout changer. Je ne comprenais pas bien ce que ça faisait, jusqu’au 7-Juillet. Je vis en Grande-Bretagne, et j’étais en vacances avec mes amies et nous avons entendu parler des bombes à Londres. Mon sang s’est glacé, et un imbécile a éteint la télévision, nous lui avons tout de suite dit de la rallumer. Nous avons appelé nos familles : mon père allait bien, il était avec ma mère. L’espace d’une seconde, j’ai eu peur d’avoir perdu ma sœur, qui est la personne qui doit être dans ma vie. Elle était saine et sauve. J’ai fini par apprendre que quelques-uns de mes cousins et mon oncle se trouvaient dans l’un des trains. Ils allaient bien eux aussi, par chance. Quand on pense que les plus petits détails peuvent faire une grande différence. « Les petits détails comptent. » Avec mon affection et mes pensées. » (« Visitor card » daté du 19 mars 2008 ; notre traduction)

Ce long message fut adjoint à une carte du 9/11 Tribute Center sur une feuille libre, pliée et glissée dans une enveloppe sur laquelle avait été écrit : « En souvenir du 11-Septembre et (pour moi) du 7-Juillet ». On ne saurait sans doute trouver meilleur exemple du fait que, aussi marquantes qu’aient pu être les circonstances dans lesquelles on a vécu le 11-Septembre, la façon dont on s’en souvient par la suite, au moment où l’on visite Ground Zero, dépend de ce que l’on a vécu depuis et, par conséquent, de la personne que l’on est à cet instant.

 

Ground Zero a suscité, en 15 ans, une abondante littérature scientifique. L’essentiel de ces publications ont toutefois en commun d’adopter sur ce lieu de mémoire un regard américano-centré, alors même qu’il attire à lui des visiteurs en provenance du monde entier, et de traiter l’expérience de ces visiteurs au travers d’un prisme normatif, opposant a priori les bons visiteurs, ayant un comportement de « pèlerin » recueilli à l’égard de ce lieu « sacré » de la nation américaine, aux mauvais, agissant en « touristes » inconséquents (Selby 2006, Sturken 2013). Et dans ces publications, la référence à Halbwachs, très rare, ne dépasse jamais la citation de convenance. Elle ne nourrit jamais l’analyse.

Ainsi ai-je voulu montrer ici l’intérêt d’une démarche à la fois plus compréhensive et plus pragmatiste, décidant de prendre au sérieux l’expérience mémorielle des visiteurs de Ground Zero, et actualisant pour ce faire le projet de Maurice Halbwachs. L’attraction suscitée par le site de Ground Zero depuis bientôt 15 ans conduit d’abord à reconnaître que les analyses qu’il nous a léguées sur le besoin qu’ont les hommes de localiser leurs souvenirs conservent, à l’heure des media events, une profonde acuité. En s’intéressant plus précisément aux dispositifs mis en place à l’intention des visiteurs du site et aux effets qu’ils induisent, on constate en outre que se rendre en personne sur un lieu de mémoire comme Ground Zero recouvre différents types d’expériences, qui engagent à des degrés divers le « soi » du visiteur, et mettent plus ou moins en jeu ses émotions. On comprend alors mieux ce que voulait dire Halbwachs quand il jugeait que visiter un tel lieu pouvait, aux yeux de certains, « vivifier » le souvenir qui s’y attache, en le rendant plus « réel ».

Se pencher, enfin sur ce qu’écrivent les visiteurs au terme de leur visite, en prenant ces écrits comme des « traces » de leur expérience mémorielle, aide à saisir de quelle manière chacun peut, dans ces circonstances, se sentir concerné par le souvenir de qui s’est passé, comment chacun peut éprouver individuellement se souvenir partagé avec d’autres. Si se souvenir procède bien d’une reconstruction du passé à partir du présent, ainsi que Maurice Halbwachs et George H. Mead en avaient la commune conviction, celle-ci doit autant aux affiliations sociales de celui qui se souvient qu’à tout ce dont il a fait l’expérience jusqu’au jour de sa visite, et qui font de lui un sujet singulier. C’est cela aussi que chacun, une fois à Ground Zero, peut « réaliser » sous le coup de l’émotion.

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Note

[1] Je tiens à remercier Dominique Belkis et Michel Peroni, pour leur invitation à écrire ce texte, ainsi que les évaluateurs anonymes d’EspacesTemps.net pour leurs précieuses remarques.

[2] Données de l’Alliance for Downtown New York, citées dans Sather-Wagstaff (2011, p. 67).

[3] La démarche suivie ici est par conséquent très différente de celle consistant à faire parler a posteriori des individus de l’expérience qu’ils ont eue du 11-Septembre, en tant que victimes, acteurs ou témoins directs de l’événement ainsi que l’a fait le centre d’histoire orale de Columbia (Clark et co-auteurs 2011). Il s’agit moins ici d’étudier la mémoire d’une expérience (passée) — ce que Maurice Bloch (1995) appelle la « mémoire autobiographique » — que l’expérience (présente) d’une mémoire — « mémoire historique du passé éloigné » chez Bloch. L’écart est le même qu’entre le travail de Pollak (1990) sur la mémoire de l’expérience concentrationnaire et l’étude ethnographique que l’on pourrait faire aujourd’hui de l’expérience qu’ont les visiteurs d’un camp de concentration (voir par exemple Cole 2000).

[4] Pour une présentation de cette méthode, voir Ellis, Adams et Bochner (2010).

[5] Le sergent John McLouglin, pompier ayant passé 22 heures dans les décombres du World Trade Center avant d’être secouru, dont l’histoire a inspiré à Oliver Stone son film World Trade Center (2006).

[6] Pour un aperçu du dispositif et de son iconographie, on se référera au site du Skyscraper Museum, et pour une analyse plus approfondie à Raulin (2013).

[7] Au sujet de ces vendeurs et des interactions commerciales à Ground Zero, voir Hurley et Trimarco (2004).

[8] Si de nombreux articles ont été consacrés à Harry J. Roland dans la presse américaine, le public français, lui, a essentiellement pu le découvrir dans le documentaire télévisé Memoryland (Marie-Pierre Jaury et Grégoire Bénabent 2011), diffusé sur Public-Sénat à l’occasion du 10e anniversaire du 11-Septembre.

[9] Voir la vidéo.

[10] Le seul véritable vestige de l’ancien World Trade Center qui soit resté en place se trouve en sous-sol : il s’agit de la cloison étanche qui protégeait le bâtiment des eaux de la Hudson River, auquel le musée du mémorial national du 11-Septembre donne désormais accès. Les visiteurs peuvent également voir dans ce musée d’autres vestiges des tours (un escalier, l’extrémité d’une colonne de poutres à caissons, etc.), mais qui ont été extraits des décombres et ramenés sur le site a posteriori, et qui ne se situent donc pas à l’emplacement qui était le leur avant le 11-Septembre (Chanin 2013, p. 232-233).

[11] Pour une élucidation de ce constat, voir Diplopie de Clément Chéroux (2009), dont j’ai rendu compte pour la Vie des idées.

[12] Le 11 septembre 2005, lorsque les recherches furent un temps suspendues, ils étaient 850 dans ce cas, parmi les 1594 victimes ayant jusqu’alors pu être identifiées (Biesecker et co-auteurs 2005). Depuis, toutes les nouvelles victimes identifiées ne l’ont été que grâce à de nouveaux tests ADN.

[13] Chiffres de l’institut médico-légal de New York, cités notamment par l’AFP dans « Une victime identifiée 12 ans après le 11-Septembre », le 22 juin 2013.

[14] Marianne Pizzitola, présidente de la FDNY/EMS Retirees Association, dans une lettre ouverte à Joe Daniels, président du mémorial (notre traduction). Propos rapportés notamment par le New York Post (« Tourists treating 9/11 memorial like a playground », 2 septembre 2012) et par l’AFP (dépêche du 9 septembre 2012).

[15] Des plaintes semblables sont régulièrement formulées à l’encontre des visiteurs des camps de concentration, ou du mémorial de la Shoah à Berlin. Pour un exemple récent dans la presse française, voir Hubert Prolongeau, « À Auschwitz, la mémoire étouffée par le tourisme de masse » Télérama, n° 3231, 14 décembre 2011.

[16] Je transpose ici une notion initialement forgée en sociologie des mobilisations, pour désigner les instruments que les militants d’une cause peuvent mobiliser afin d’enrôler des soutiens (Traïni 2009, 2011).

[17] Le musée national qui a depuis ouvert ses portes à Ground Zero fait lui aussi la part belle à ses objets issus des décombres (Greenwald et Chanin 2013), de même que l’exposition « Le 11 septembre, un événement global », qui s’était tenue au Mémorial de Caen en 2008.

[18] À propos de cet engagement du soi dans l’expérience, voir Cefaï (2014). Et sur ce dispositif, dans une perspective inspirée par Mead, voir aussi Stone (2012).

[19] Dont les dirigeants du musée décidèrent de publier une sélection sous la forme de fac-similés à l’occasion des dix ans du 11-Septembre (Tribute WTC Visitor Center 2011).

[20] Sur cette notion de « travail de l’émotion », tirée de la conception deweyenne de l’expérience, voir Quéré (2012).

[21] De même, peu de personnes paraissent faire cas de la phrase imprimée (en anglais) en tête de chaque carte, qui les invite à « partager leur histoire du 11-Septembre », en expliquant par exemple « comment les événements du 11-Septembre les ont changés » ou « ce qu’ils peuvent faire, en hommage aux victimes, pour aider ou éduquer les autres ».

[22] Meriam Lobel (conservatrice du musée), entretien avec l’auteur, 3 juin 2009.

[23] Voir Reinert (1999, 2003).

Résumé

Cet article propose de prolonger l’analyse halbwachsienne de la localisation des souvenirs par une sociologie pragmatiste de l’expérience des lieux de mémoire. Il s’agit, autrement dit, de montrer en quoi la façon dont on se souvient d’un événement passé en visitant le lieu où il est réputé avoir eu lieu est tributaire des personnes que l’on y côtoie et rencontre, des dispositifs que l’on y trouve et des émotions que l’on y éprouve. Ce programme se voit ici appliqué au cas de Ground Zero à New York et du souvenir du 11-Septembre. Après avoir montré en quoi la grille d’analyse halbwachsienne reste pertinente pour rendre compte de l’importante attraction suscitée par ce site depuis bientôt quinze ans, l’auteur centre son analyse sur les dispositifs mis en place sur le site afin de cadrer l’expérience des visiteurs et influer sur la manière dont ils se souviennent du 11-Septembre en découvrant le site. L’étude de messages rédigés par des visiteurs au terme de leur parcours permet enfin de mettre en lumière ce qui, dans ce cadre, incline certains plus que d’autres à se sentir concernés par le souvenir du 11-Septembre au moment où ils visitent Ground Zero.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Gérôme Truc, « Venir à Ground Zero, se souvenir du 11-Septembre. », EspacesTemps.net, Travaux, 2015/04/28. URL : https://www.espacestemps.net/articles/venir-a-ground-zero-se-souvenir-du-11-septembre/