Sur les lignes de faille, une réponse.

Jacques Brasseul

Cet article répond à la Carte du mois d’Octobre 2005 d’Olivier Vilaça, « Les lignes de failles de l’Europe ».

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Lignes de faille de l’Europe, d’après Davies, 1996.

Image1La critique d’Olivier Vilaça tient à la « surinterprétation » que j’aurais faite de cette carte de Norman Davies. Cependant, il me semble que cette critique serait plus justifiée si j’avais fait de l’accumulation des lignes de faille européennes au cœur de l’ex-Yougoslavie la seule et unique cause des conflits des années 1990 dans cette partie du continent. Ce n’est pas le cas, et mon point était simplement que ces croisements de fractures ne représentaient qu’un élément explicatif, un élément parmi d’autres. À l’issue d’une lecture de l’article paru dans EspacesTemps.net, on reste un peu sur sa faim dans la mesure où une question est laissée en suspens, et où l’auteur ne l’affronte pas directement : dans quelle mesure ces failles sont-elles déterminantes pour l’histoire récente de cette région des Balkans ? Ou encore dans quelle mesure le fait que d’autres pays ne soient traversés par aucune de ces failles (la France, l’Espagne, la Suisse, le Danemark, la Russie, et aussi la Grèce, la Norvège, la Finlande, les pays Baltes1) est-il a contrario une explication du caractère plus policé de leurs conflits internes ?

Pour appuyer cet argument, je voudrais reprendre ma formulation exacte, d’ailleurs citée dans l’article : « Une explication à la fois géographique et historique est fournie par l’historien anglais Norman Davies (1996). Il dresse dans son Histoire de l’Europe la carte des lignes de faille qui partagent le continent et on s’aperçoit immédiatement que la plupart d’entre elles passent exactement au milieu de l’ex-Yougoslavie. Cela signifie que les oppositions et les affrontements violents y ont plus de chances de se produire qu’ailleurs. » (Brasseul, 2005, p. 282).

La phrase initiale semble assez explicite : « Une explication » n’est pas la même chose que « L’explication », cela signifie bien qu’il s’agit d’une explication parmi d’autres, et non la seule. De même la formule « y ont plus de chances » indique clairement qu’il ne s’agit nullement d’une fatalité. Il n’y a donc pas de « déterminisme historique et géographique », ni de nécessité, comme le suggère l’auteur de l’article : « La démonstration est très contestable. La première opposition que l’on peut faire est une opposition de principe consistant à refuser le déterminisme historique et géographique que Jacques Brasseul applique au cas yougoslave. L’interprétation de l’auteur laisse en effet supposer qu’une ligne de faille se traduit nécessairement, à un moment ou à un autre, par un conflit entre les communautés qui se répartissent de part et d’autre de celle-ci. » (Vilaça, 2005).

En aucun cas. La présence de lignes de faille ne constitue qu’un facteur aggravant, n’absolvant par ailleurs en rien la responsabilité politique des acteurs de ce conflit. Et quand plus loin Olivier Vilaça écrit que « ce ne sont pas les lignes de faille qui ont déterminé les positions politiques des acteurs, ce sont plutôt ceux que Bertrand Badie appellent les « entrepreneurs identitaires » ou « entrepreneurs de violence » — dont Slobodan Milosevic fait vraisemblablement partie qui ont su mobiliser et interpréter l’histoire pour servir leurs intérêts politiques, voire économiques » (ibid.), je suis tout à fait d’accord avec son affirmation. Et j’irai même plus loin qu’il ne le fait : ce n’est pas à mon sens une responsabilité « vraisemblable » de Milosevic et des autres nationalistes serbes, mais bien une responsabilité avérée. Voir les remarquables études de Paul Garde sur la question (2000, 2001). Les Serbes représentaient les principaux effectifs, et détenaient les postes clés, de l’armée yougoslave, et au lieu de négocier la transition après la chute du mur, ainsi que les conditions d’une autonomie, comme les Polonais, Hongrois, Roumains, Bulgares, Allemands de l’Est, Tchèques, Slovaques, Baltes, ont su le faire de façon pacifique, ils ont imposé le recours à la violence, en envahissant la Croatie en 1991 et en y recommençant avec une violence inouïe les vieilles pratiques de l’épuration ethnique. La responsabilité initiale est donc claire, même si par la suite le nationalisme croate des Tudjman et Gotovina a répondu au nationalisme serbe, lors de la reconquête de la Krajina en 1995, avec le même cortège de pratiques monstrueuses, celles initiées par les ultranationalistes serbes comme Seselj, ou Arkan et ses « Tigres », milice paramilitaire de tueurs.

C’est donc aller véritablement un peu loin que d’affirmer ceci : « on voit donc ici de quelle façon Jacques Brasseul se retrouve, certainement malgré lui, dans une position fort délicate qui revient à justifier les arguments de ces entrepreneurs d’un genre un peu particulier. » (ibid.) Non, bien loin de « justifier les arguments » de ces entrepreneurs de violence, je les ai au contraire pointés, dans bon nombre de débats antérieurs, repris d’ailleurs dans l’encadré du livre sur ces conflits, par exemple dans le passage suivant : « La Serbie restera le seul pays dirigé par des communistes dix ans après la chute du mur de Berlin. Comme la Yougoslavie et l’armée fédérale étaient dominées par les Serbes, ceux-ci vont avoir un avantage initial. Au lieu de la négociation, la voie militaire sera choisie par les autorités de Belgrade contre les provinces rebelles. Pour la première fois depuis 1945, la guerre reprend en Europe avec son cortège d’horreurs : destruction à l’arme lourde de villes comme Vukovar, expulsion et tueries, notamment à Srebrenica, le plus grand massacre en Europe depuis la guerre, frappant environ 7000 musulmans bosniaques. » (Brasseul, 2005).

Sur la suite de l’article, je suis tout à fait d’accord avec l’auteur, en restant cependant, comme je l’ai signalé au départ, sur mon interrogation. Lorsqu’il écrit que « le commentaire de Jacques Brasseul est juste, le territoire de l’ex-Yougoslavie est celui qui concentre la plus forte densité de lignes de faille », reste à se demander quel est l’effet, secondaire ou majeur, de cette particularité, quel rôle a-t-elle dans les conflits récurrents des Balkans, qui pour le 20e siècle ne se limitent pas aux années 1990, mais remontent à 1912 et se répètent à intervalles réguliers ? Par exemple, la double opposition entre d’une part les Slaves catholiques, occidentalisés, romanisés, utilisant l’alphabet latin, que sont les Croates, et d’autre part les Slaves orthodoxes, influencés par les cultures russe et grecque, utilisant l’alphabet cyrillique, que sont les Serbes, et des deux précédents avec les Slaves islamisés, après des siècles de présence ottomane, que sont les Bosniaques musulmans, opposition n’existant nulle part ailleurs dans une nation européenne, opposition qui faisait de la Yougoslavie un assemblage bien fragile, tenu seulement par la chape de plomb de la dictature de Tito, opposition que la carte ne fait que souligner, cette opposition est-elle vraiment sans effet dans les conflits des années quatre-vingt-dix ?

Bibliographie

Jacques Brasseul, Un monde meilleur ? Pour une nouvelle approche de la mondialisation, Paris, Armand Colin, 2005.

Norman Davies, Europe: A History, Oxford, Oxford University Press, 1996.

Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard, 1992, 2000.

Paul Garde, Fin de siècle dans les Balkans, Paris, Odile Jacob, 2001.

Olivier Vilaça, « Les lignes de faille de l’Europe », EspacesTemps.net, La carte du mois, 1er octobre 2005.

Note

1 Car pour ces derniers pays la ligne 1 – voir graphique – est purement artificielle et n’implique aucune fracture, il s’agit de la division Est-Ouest, et sur ce point Olivier Vilaça a raison de souligner dans son article le caractère factice de la division : « Six de ces lignes se réfèrent à l’histoire. La dernière, qui est certainement la plus contestable, se réfère à une rupture géomorphologique censée diviser « géographiquement » l’Europe occidentale et l’Europe orientale de part et d’autre du cap Nord et du cap Matapan. »

Résumé

Lignes de faille de l’Europe, d’après Davies, 1996. La critique d’Olivier Vilaça tient à la « surinterprétation » que j’aurais faite de cette carte de Norman Davies. Cependant, il me semble que cette critique serait plus justifiée si j’avais fait de l’accumulation des lignes de faille européennes au cœur de l’ex-Yougoslavie la seule et unique […]

Jacques Brasseul

Il a reçu sa formation à la Faculté des Sciences économiques de Paris et à l’Ens de Cachan. Docteur d'État sur « La nouvelle stratégie d'exportations industrielles du Brésil » en 1980, il est professeur des universités en sciences économiques, à l’Université du Sud Toulon-Var. Ses recherches portent sur l’histoire économique et l’économie du développement. Il a récemment publié Un monde meilleur ? Pour une nouvelle approche de la mondialisation, Armand Colin, 2005 ; Histoire des faits économiques et sociaux, en trois volumes, Armand Colin, [1997] 2003 ; « Le rôle de l'éducation dans le développement économique des États-Unis au 20e siècle, le cas du gi Bill », colloque de l'Association Tiers-Monde, Marrakech, avril 2005.

Pour faire référence à cet article

Jacques Brasseul, "Sur les lignes de faille, une réponse.", EspacesTemps.net, Laboratoire, 24.10.2005
https://www.espacestemps.net/articles/sur-les-lignes-de-faille-une-reponse/