Sous le pavage territorial, les réseaux de la Culture.

Fabrice Thuriot, L’offre artistique et patrimoniale en région, proximité et rayonnement culturels, 2004.

Patrick Poncet

Ce compte rendu a été publié dans la revue Pouvoirs Locaux n°63 de novembre 2004. La rédaction d’EspacesTemps.net remercie Pouvoirs Locaux pour l’autorisation de publication de cet article.

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Image1« L’offre artistique et patrimoniale en région, proximité et rayonnement culturel. » Décodons a priori. Offre : concept fondamental de l’économie ; art et patrimoine : binôme inspiré du Trivial pursuit ; en région : synonyme péjoratif de « en province »; proximité : notion géographique complexe ; rayonnement culturel : métaphore nucléaire appliquée aux Beaux Arts (s.l.).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que, par un tel titre, Fabrice Thuriot dissimule sa qualité de géographe, outre celle qu’il avait déjà de juriste spécialiste de la décentralisation. En effet, c’est d’un livre de géographie dont il est question ici. Fabrice Thuriot y répond à une question simple et éminemment géographique : comment s’inscrit l’espace et les espaces de la Culture dans les cadres territoriaux infra-étatiques en France, dans le contexte de la décentralisation ? Dans sa façon de poser la question, par ce titre à la fois énigmatique et incantatoire, Fabrice Thuriot reste au milieu du gué, refusant l’abandon d’un vocabulaire institutionnel mélange de sens commun et de jargon ministériel, et n’utilisant pas les termes forts (réseau, territoire, densité…) qui pourtant structurent avec une exemplaire clarté l’introduction de son livre. Comble de la frustration, lorsque Thuriot parle de géographie, c’est pour évoquer en fait la topographie et les « conditions naturelles », assimilation relevant de ce qu’un géographe a nommé l’archéogéographie, et vision dépassée de la discipline comme de ses apports.

Dimension spatiale de la Culture

Rendons alors justice au contenu de l’ouvrage de Fabrice Thuriot. De quoi est-il question ? La problématique se décompose en trois volets : 1. où se situe l’offre culturelle et quelles sont les grandes structures de l’espace de la Culture ? 2. À quelle échelle fonctionnent les espaces de la Culture (question du rayonnement) ? 3. Comment la Culture articule-t-elle réseaux et territoires, pratiques et politiques ?

Dans chaque approche, le matériau empirique est constitué par une étude comparée de deux régions françaises, Champagne-Ardennes et Rhône-Alpes, retenues l’une comme l’autre pour leurs caractéristiques « géographiques » : population « moyenne » (en nombre), proximité de Paris et situation dans la « diagonale aride » pour la première, région métropolitaine intégrée au réseau des grands pôles urbains européens pour la seconde.

Dès l’introduction, Fabrice Thuriot s’engage ainsi sur la voie d’une analyse riche de la dimension spatiale de la Culture, n’hésitant pas à faire appel à des notions qui, tout en ayant des statuts scientifiques divers, sont autant d’outils pour appréhender l’espace des sociétés. Si certaines « notions faibles » comme la « diagonale aride » mériteraient un réexamen critique à l’occasion de l’étude, d’autres, comme la « localisation », le « réseau », les « aires urbaines » s’inscrivent au contraire résolument dans un vocabulaire à même de saisir les finesses de l’espace des sociétés. Certaines sont intermédiaires, l’« aire de rayonnement » renvoyant en fait à la notion d’échelle, « la circulation de l’offre culturelle » relevant de registres mêlés, si ce n’est emmêlés.

Toutefois, chemin faisant, Fabrice Thuriot enfonce le clou et périme toute une géographie, quand il insiste sur la dimension à la fois immatérielle et réticulaire de la problématique qu’il aborde, refusant de réduire la question des réseaux de la Culture à celle des infrastructures d’accès à la Culture.

Ces données de cadrage, qui permettent, mieux que son titre, de situer le véritable apport de l’ouvrage, ne doivent pas masquer son contenu proprement dit, complété par nombre de tableaux, de graphiques et de cartes. Autant ne pas le cacher : Fabrice Thuriot s’inscrit dans une tradition rédactionnelle qui tient plus du rapport de recherche que de l’essai, empreinte des travers du premier alors qu’il a les moyens du second. Sauf à s’intéresser aux données analytiques de l’étude, il faut donc faire le tri et aller droit aux conclusions de chapitres, remarquables synthèses dissimulées derrières de lourdes considérations méthodologiques qu’on aurait préféré trouver en annexes. Ainsi, l’auteur aborde successivement les questions de recensement de l’offre culturelle, de sa répartition, de son rayonnement et de sa circulation, et conclue par un essai de typologie spatiale de l’offre culturelle. C’est dans cette dernière partie et dans la conclusion du livre que l’on trouvera formulée dans ses nuances la thèse de Fabrice Thuriot : l’espace de la Culture ne coïncide pas avec celui de l’offre culturelle. Autrement dit, si des logiques de chalandise bien connues rendent compte pour une part de la localisation de l’offre culturelle, celle-ci, prise dans un sens large, s’inscrit dans des mécanismes spatiaux dont la pleine mesure ne peut être prise que moyennant la considération d’un espace de la Culture partiellement autonome vis-à-vis d’autres espaces, économique par exemple.

En si bon chemin, on est obligé de suggérer à Fabrice Thuriot de ne pas s’arrêter là, et d’explorer à son profit les définitions renouvelées des concepts de la géographie, la ville et l’urbanité par exemple, ainsi que ce qu’ils permettent de dire des sociétés, (exemple : aires urbaines non-Insee). En attendant, bienvenu chez les penseurs de l’espace !

Fabrice Thuriot, L’offre artistique et patrimoniale en région, proximité et rayonnement culturel, L’Harmattan, 2004. 257 pages. 22 euros.

Résumé

« L’offre artistique et patrimoniale en région, proximité et rayonnement culturel. » Décodons a priori. Offre : concept fondamental de l’économie ; art et patrimoine : binôme inspiré du Trivial pursuit ; en région : synonyme péjoratif de « en province »; proximité : notion géographique complexe ; rayonnement culturel : métaphore nucléaire appliquée aux […]

Patrick Poncet

Patrick Poncet est chercheur en sciences sociales, membre de l’équipe Mobilités, Itinéraires, Territoires (Paris 7) et du réseau VillEurope. Spécialisé dans l’étude de l’espace des sociétés, il est l’auteur d’une thèse intitulée L’Australie du tourisme ou la société de conservation, à propos des configurations et des processus géographiques de la conservation. Il est actuellement ater à l’Université de Rennes 2 en géographie. Il est responsable de la Carte du mois et réalisateur de la nouvelle maquette de la revue.

Pour faire référence à cet article

Patrick Poncet, "Sous le pavage territorial, les réseaux de la Culture.", EspacesTemps.net, Livres, 16.12.2004
https://www.espacestemps.net/articles/sous-le-pavage-territorial-les-reseaux-de-la-culture/