« Il est difficile de parcourir le soir les rues Ă©troites et sombres de cette ville rĂȘveuse sans se perdre dans une lĂ©gĂšre mĂ©lancolie [âŠ]. PortĂ© par la vague ininterrompue des pieux carillons vespĂ©raux [âŠ] on se promĂšne ainsi, nonchalant, pensif, jusquâĂ ce que lâon ressente soudain toute la majestĂ© dâun spectacle oĂč lâaction et la vie semblent provenir du bruit soigneusement assourdi de ses propres pas » (Zweig 1996, p. 33).
« NaguĂšre aÌ Paris, le franchissement dâun quartier vers un autre [âŠ] avait accoutumeÌ le passant [âŠ] aÌ lâexistence mĂȘme dâodeurs qui traçaient, en les dĂ©limitant, des territoires diffĂ©rents. Au-delĂ du caractĂšre strictement dĂ©sagrĂ©able et nausĂ©abond quâelles suscitaient, ces odeurs Ă©taient pour le moins reconnues et partagĂ©es par le passant en autant dâespaces porteurs de sens et rĂ©vĂ©lateurs dâune pratique [âŠ]. Elles structuraient dans le temps, de maniĂšre invisible lâespace, en suscitant des ambiances particuliĂšres. Leur prĂ©sence signalait au nez et au regard du riverain, un quartier, une rue, avec son fourmillement, ses clameurs et sa tonalité » (Dulau 1998, p. 82) [1].
Les rythmes ambiants participeraient-ils des rythmes de marche ? La périodicité des sons et des odeurs de la ville, la gradation des lumiÚres, la discontinuité des textures au sol, les afflux soudains de la foule aux sorties des rames de métro ou la quiétude des rues désertes au petit matin⊠moduleraient-il les allures du pas ?
Ă lire ces auteurs â dâautres auraient pu ĂȘtre ici convoquĂ©s [2] â la rĂ©ponse paraĂźt aller de soi. Les ambiances constitueraient la toile de fond Ă partir de laquelle se dĂ©ploient nos pratiques quotidiennes dans la ville, notamment nos pratiques de mobilitĂ© â les courtes enjambĂ©es que nous faisons pour attraper le bus du matin, les promenades nonchalantes que nous accomplissons en bordure des quais le dimanche, les traversĂ©es rapides que nous effectuons entre deux rendez-vous la semaine. Ces ambiances confĂšreraient par ailleurs une certaine coloration à « ce dans quoi nous sommes immergĂ©s » au quotidien. Elles influeraient sur nos perceptions et nos ressentis, auraient de lâeffet sur nos trajectoires et nos allures, feraient que nous nous pressons ici, que nous « traĂźnons par-là  » ou que nous « filons ailleurs ». Mouvantes dans leur intensitĂ© comme dans leur tonalitĂ© â les ambiances rĂ©sultent dâun arrangement entre des Ă©lĂ©ments matĂ©riels, sensoriels et sociaux hĂ©tĂ©rogĂšnes et changeants â, elles qualifieraient lâarriĂšre-plan sensoriel de toute situation matĂ©rielle et sociale. Elles seraient ainsi et Ă la fois, de lâespace et du temps â un espace-temps â qualifiĂ©s et Ă©prouvĂ©s du point de vue sensible (Thibaud 2004).
Or, si la dimension spatiale et sociale des ambiances a Ă©tĂ© investie en France par des travaux situĂ©s au croisement des sciences de la conception et des sciences humaines et sociales [3], sa dimension temporelle a jusqu’ici Ă©tĂ© trĂšs peu Ă©tudiĂ©e. Bien que la thĂ©matique des mobilitĂ©s urbaines â voire plus spĂ©cifiquement de la marche en ville â a largement nourri ces recherches (Augoyard 1979) (Amphoux 1999) (Thibaud 2007) (Thomas 2014) (Thomas 2010), peu dâentre elles se sont emparĂ©es des problĂ©matiques rythmiques liĂ©es Ă cette façon banale de se mouvoir en ville [4].
Câest ce chantier que me permet dâouvrir ce dossier consacrĂ© aux rythmes des villes et aux rythmes de vie. Quâen est-il de ces rythmes ambiants dont je prĂ©suppose lâexistence et de ces rythmes de marche, dont je fais lâhypothĂšse ici quâils leur sont corrĂ©lĂ©s ? Comment les dĂ©finir et les dĂ©crire ? Quâest-ce que la connaissance de ces rythmes apporte Ă une Ă©cologie sensible du monde urbain, telle quâelle se dĂ©ploie dans le champ des ambiances ?
Mon propos restera modeste et trĂšs exploratoire, ce champ dâĂ©tudes rĂ©clamant bien plus que ces quelques lignes et ces premiĂšres intuitions. Il sâagira dans un premier temps de tenter de circonscrire ce que lâon peut entendre par « rythme » et plus particuliĂšrement par « rythme ambiant ». Point donc dâarticulation franche et documentĂ©e Ă une sociologie des temps dont Henri Hubert avec Marcel Mauss (1929), ou ce dernier encore avec Ămile Durkheim (1901) (1991), furent les prĂ©curseurs, ni mĂȘme Ă une rĂ©flexion sur les temps collectifs et leurs consĂ©quences sur les temps individuels (ZĂ©rubavel 1981) (Pronovost 1996) (Dubar et Rolle 2008) (Rosa 2010). Lâobjectif ici est davantage de prĂ©ciser un vocabulaire par rapport Ă un autre â le rythme nâest pas le temps mais il en est une catĂ©gorie â, en spĂ©cifiant ce que lâapproche par le rythme permet de dire et de comprendre de lâarticulation entre ambiances et marche.
La seconde partie de mon propos sera plus descriptive. Elle sâappuiera sur une relecture de travaux de terrain dĂ©jĂ anciens, menĂ©s dans le cadre dâune recherche collective consacrĂ©e Ă la part des ambiances dans les maniĂšres de marcher en ville (Thibaud et al. 2007). PlutĂŽt que dâenvisager la marche comme une catĂ©gorie gĂ©nĂ©rique du dĂ©placement piĂ©ton â une telle proposition est courante et assez peu discutĂ©e aujourdâhui â, il sâagira plutĂŽt de montrer comment elle mobilise de la part du piĂ©ton, et selon les situations dans lesquelles il se trouve engagĂ©, une pluralitĂ© dâallures et de modes dâattention. Loin de postuler lâexistence dâun dĂ©terminisme « ambiantal » de la marche, cette typologie des maniĂšres de marcher en ville se prĂ©sentera davantage comme une façon dâĂ©prouver lâhypothĂšse dâune rĂ©ciprocitĂ© entre rythmes ambiants et rythmes de marche. A contrario de lâĂ©chelle de travail habituellement mobilisĂ©e dans les recherches sur les temporalitĂ©s urbaines et les rythmes de vie des citadins â celle du macro â, elle sera aussi lâoccasion de faire valoir lâintĂ©rĂȘt du dĂ©tour par lâĂ©chelle du micro â voire par celle du corps â pour apprĂ©hender au mieux cette articulation.
Circonvolutions autour dâune notion polysĂ©mique : du rythme aux rythmes ambiants.
« [âŠ] rĂ©flĂ©chir aux pratiques humaines en termes de rythme relĂšve Ă la fois dâune grande banalitĂ©, tant chacun dâentre nous croit connaĂźtre le sens du terme ou voit tout au moins Ă quoi il renvoie, et dâun certain mystĂšre dĂšs quâon tente de le dĂ©finir avec un minimum de rigueur : il est plus facile de lâinvoquer que de le dĂ©finir [âŠ] » (Fixot 2010, p. 3).
Le rythme nâest pas la cadence, ni mĂȘme le tempo. Mais il sâen rapproche. Il nâest pas la vitesse, ni mĂȘme la scansion. Mais il peut en avoir les traits. Quâest-il alors ? Peut-on convenir dâune maniĂšre, sinon de le dĂ©finir clairement, du moins de le circonscrire [5] ? Quâest-ce quâun rythme â ou plutĂŽt des rythmes, au pluriel [6] â que lâon qualifierait dâ« ambiant(s) » ? Comment le dĂ©tour par les rythmes ambiants permet-il de dĂ©crire les mouvements de et dans la ville, au plus prĂšs des phĂ©nomĂšnes physiques, des pratiques ordinaires et des configurations sensibles qui donnent sens au monde urbain ?
Le rythme, Ă lâinterface du quantifiable et du qualifiable.
De Matila Ghyka (1938) Ă Paul ValĂ©ry (1957) en passant par Ămile Benveniste (1966) et Henri Meschonnic (2009), une sĂ©rie de travaux se sont attelĂ©s, dans diffĂ©rentes disciplines et sans jamais trouver satisfaction, Ă dĂ©finir clairement le rythme. Il faut dire que la notion est « fuyante » (Bourassa 1992, p. 103) : elle nâest pas univoque, mais polysĂ©mique ; elle se laisse peu interprĂ©ter de façon gĂ©nĂ©rique, sinon au risque dâaplatir les multiples acceptions quâelle prend dans les domaines oĂč elle sâemploie ; enfin, la signification des phĂ©nomĂšnes auxquels elle se rapporte est toujours plurielle.
Faisons toutefois un court dĂ©tour par son Ă©tymologie afin dâen dĂ©terminer quelques traits majeurs. Le rythme, du latin rhythmus â lui-mĂȘme empruntĂ© au grec ancien áż„Ï ÎžÎŒÏÏ (rhuthmĂłs) [7] « mouvement rĂ©glĂ© et mesuré » â dĂ©signe « la rĂ©pĂ©tition pĂ©riodique dâun phĂ©nomĂšne de nature physique, auditive ou visuelle » [8]. Filant lâanalogie avec le grec ancien rhuthmĂłs, la huitiĂšme Ă©dition du dictionnaire de lâAcadĂ©mie Française le rattache aux notions de nombre, de cadence et de mesure. Mais elle ne prĂ©cise jamais les liens et les Ă©carts entre ces termes, prĂ©fĂ©rant en exemplifier lâusage dans des disciplines oĂč la notion de rythme est particuliĂšrement employĂ©e â la musique et la mĂ©decine notamment : le rythme « se dit [âŠ], en termes de musique, de la succession rĂ©guliĂšre des temps forts et des temps faibles ; il se dit, en termes de mĂ©decine, du battement du pouls, pour exprimer la proportion convenable entre une pulsation et les suivantes » [9].
De ces tentatives de dĂ©finition, on remarquera dâabord que la notion de rythme se situe Ă lâinterface du quantifiable et du qualifiable. Le rythme, en tant quâil est un mouvement rĂ©glĂ© et rĂ©pĂ©tĂ©, est une dimension du temps qui peut ĂȘtre objectivĂ©e en termes mĂ©triques. Le rythme se mesure. Il rĂ©fĂšre Ă des intervalles de temps plus ou moins Ă©gaux et rĂ©guliers, dont il est possible dâĂ©valuer la frĂ©quence et la durĂ©e. Il en est ainsi de la mesure du rythme cardiaque, qui permet de dĂ©terminer le nombre de contractions quâeffectuent les ventricules du cĆur au cours dâune minute. En musique, le rythme dĂ©termine la durĂ©e des notes qui sont jouĂ©es et qui se succĂšdent au cours dâun mĂȘme morceau. Comme dans le vocabulaire mĂ©dical, il exprime lĂ encore un comptage du temps.
Mais dans ces deux cas, le rythme est aussi ce qui se sent ou se perçoit Ă lâaide des sens : il est ce battement de mon cĆur qui palpite au bout de mes doigts lorsque je prends mon pouls au poignet, ou encore ces pulsations rĂ©pĂ©tĂ©es de la musique que je capte Ă lâaudition et qui me font frapper le sol du pied Ă intervalles rĂ©guliers.
Bref, le rythme renvoie Ă©galement Ă du temps perçu et qualifiable. Il ne relĂšve pas du seul fait physique, mais bien du phĂ©nomĂšne sensible â littĂ©ralement de ce qui apparaĂźt Ă mes sens. Il est alors et simultanĂ©ment ce dont je fais lâexpĂ©rience et qui me meut dâune certaine maniĂšre. Il est cette forme de mouvement qui me met en marche (au sens propre comme au sens figurĂ©) selon des cycles Ă©tablis â on peut penser Ă lâalternance des saisons ou du jour et de la nuit, qui influe sur mon moral autant que sur ma façon dâarpenter lâespace public â ou selon des micro-changements qui ont lieu dans mon environnement â lâodeur du pain qui sâĂ©chappe des conduites dâaĂ©ration de la boulangerie chaque matin et qui me transporte un court instant hors de lâatmosphĂšre Ăącre de la ville.
Rythmes : des moments qui se succĂšdent pĂ©riodiquement, dans une variĂ©tĂ© dâaccents.
De cette premiĂšre circonvolution, on retiendra donc du rythme quâil englobe « tout phĂ©nomĂšne, perçu ou agi, auquel on peut attribuer au moins deux des qualitĂ©s suivantes : structure, pĂ©riodicitĂ©, mouvement » (Sauvanet 1992, p. 238). Mais on comprendra aussi quâil ne peut se laisser enfermer sous les seuls traits dâune forme singuliĂšre et dâune dynamique rĂ©pĂ©titive : le rythme est pluriel, autant quâil est protĂ©iforme ; il relĂšve dâun principe cadentiel quasi-mĂ©trique, autant quâil se structure dans une diversitĂ© dâaccents. Empiriquement, le rythme nâest jamais semblable dâun moment Ă lâautre. Il nâest perçu que dans lâalternance rĂ©guliĂšre dâĂ©carts dâintensitĂ© (temps forts / temps faibles), de variations de durĂ©e (permanence / fugacitĂ©), de contrastes de vitesse (rapidité / lenteur).
Prenons, pour illustrer le propos, lâexemple du rythme des boulevards urbains en semaine. Chaque jour, Ă intervalles rĂ©pĂ©tĂ©s, Ă lâheure des embauches et des dĂ©bauches, ces artĂšres se remplissent et se vident de vĂ©hicules plus ou moins bruyants et odorants. Câest alors que nous pouvons entendre le crescendo et le decrescendo du vrombissement des moteurs accĂ©lĂ©rant ou ralentissant Ă proximitĂ© des feux de croisement â « effet de vague » [10], nous diraient les auteurs du RĂ©pertoire des effets sonores (Augoyard et Torgue 1995) â, en mĂȘme temps que les mĂȘmes scĂšnes de la vie urbaine se donnent Ă voir : des flots de passants pressĂ©s se dĂ©versant en quelques minutes sur les zĂ©bras blancs des passages piĂ©tons, le temps dâun feu rouge ; puis, lâinstant dâaprĂšs, ces mĂȘmes zĂ©bras engloutis sous les pneus des vĂ©hicules et bornĂ©s, Ă leurs extrĂ©mitĂ©s, par des grappes de piĂ©tons en attente de traverser.
Pourtant, Ă les Ă©couter et Ă les regarder de prĂšs, ces rythmes du boulevard urbain ne sont jamais vraiment les mĂȘmes. Les vĂ©hicules nâentrent pas sur la voirie en mĂȘme temps, mais selon des intervalles de temps diffĂ©renciĂ©s, qui font sonner lâespace de façon diachronique. Lâimpression, de visu, est alors celle dâun continuum, mais dâun continuum fait de pleins et de creux. Chaque conducteur a aussi sa propre conduite, sa propre maniĂšre de donner forme au mouvement de son vĂ©hicule : les uns esquissent de lĂ©gĂšres courbes, Ă©pousant avec harmonie le dessin du boulevard, tandis que les autres choisissent des amplitudes de trajectoire plus serrĂ©es. Enfin, les vitesses de chacun fluctuent, celle des automobilistes comme celle des piĂ©tons, donnant aussi Ă voir et Ă entendre de lâinstabilitĂ© dans la rĂ©gularitĂ©. Il en est de mĂȘme des odeurs du boulevard urbain dans ces intervalles de temps : celles des pots dâĂ©chappement se mĂȘlent continuellement Ă celles des Ă©gouts, composant finalement lâambiance olfactive ordinaire du boulevard urbain â celle que lâon connaĂźt et Ă laquelle on sâattend. Mais cette ambiance olfactive fluctue aussi dans sa tonalitĂ©, au grĂ© des mouvements de systole du trafic urbain et des variations climatiques. AprĂšs la pluie, lâhumiditĂ© de lâair accentuera le caractĂšre nausĂ©abond de ces odeurs â particuliĂšrement lors des phases de crescendo du trafic â, les faisant percevoir comme « dĂ©sagrĂ©ables ». Ă dâautres moments, et dans dâautres conditions, elles sembleront plus conformes Ă lâodeur habituelle du boulevard urbain.
Autrement dit, ces rythmes du boulevard sont bien cycliques, mais discontinus ; rĂ©pĂ©titifs, mais changeants dans leur tonalitĂ© et dans leur sĂ©quentialitĂ©. Ils ont finalement lieu chaque fois « quâune structure [phĂ©nomĂ©nale] Ă©volue de maniĂšre pĂ©riodique sur fond dâaltĂ©ration novatrice » (Wunenburger 1992, p. 17). Comme dâautres et comme ailleurs, ils renvoient Ă des moments qui se succĂšdent. Mais ces moments sont qualitativement diffĂ©renciĂ©s, et perçus comme tel.
Rythmes ambiants : des « maniÚre de fluer » des ambiances ?
Or peut-ĂȘtre touchons-nous lĂ du doigt le cĆur mĂȘme de mon hypothĂšse initiale : celle de lâexistence de rythmes que lâon pourrait qualifier dâ« ambiants ». Car, finalement, si rythmes du boulevard urbain il y a â et je ne reviendrai pas ici sur lâemploi nĂ©cessaire du pluriel â, il semblerait quâils aient non seulement Ă voir avec les qualitĂ©s sensibles du temps mais aussi avec les maniĂšres de les percevoir et de les sentir.
Ces moments qualitativement diffĂ©renciĂ©s le sont, en effet, Ă partir de la perception situĂ©e de fluctuations pĂ©riodiques dans lâapparition, lâintensitĂ© et la durĂ©e de phĂ©nomĂšnes sensibles particuliers : le va-et-vient dâun mĂȘme son dans le vacarme de la ville, lâaffaiblissement ou lâamplification de certaines odeurs, la fugacitĂ© puis la permanence dâun trait de lumiĂšre, lâalternance de zones de fraĂźcheur et de chaleur, etc. Tous ces phĂ©nomĂšnes dĂ©pendent des propriĂ©tĂ©s physiques des espaces dans lesquels ils ont lieu, des pratiques qui se jouent dans ces espaces et les configurent en retour. Mais ils apparaissent aux sens, donnent le ton Ă ce dans quoi nous sommes immergĂ©s parce quâils Ă©mergent avec une certaine puissance dans un cycle continu, parce quâils prennent une certaine ampleur dans lâespace-temps dans lequel nous nous mouvons, parce quâau milieu de la synchronie se perçoit des pulsations dâun autre genre et dâune autre harmonie. Pour les mĂȘmes raisons, ces fluctuations et ces mutations des phĂ©nomĂšnes sensibles affectent le citadin sur le moment prĂ©sent, parfois dans la durĂ©e. Elles influent sur ses attachements comme sur ses aversions, en les faisant varier en intensitĂ© et en crĂ©ant tantĂŽt des impressions positives (un bien-ĂȘtre, un dĂ©lassement), tantĂŽt des impressions nĂ©gatives (de lâĂ©cĆurement, de la lassitude) qui vont perdurer diffĂ©remment dans le temps.
Ces rythmes ont donc autant Ă voir avec les tonalitĂ©s de ces moments quâavec les formes de tonicitĂ© ou dâapathie quâelles engendrent chez le citadin. Je les qualifie dâ« ambiants » non seulement parce quâils engagent ces espace-temps qualifiĂ©s et Ă©prouvĂ©s du point de vue sensible que sont les ambiances, mais aussi parce quâils renvoient Ă la dynamique interne de ces ambiances. Les rythmes « ambiants » dĂ©signeraient ainsi bien plus que « la maniĂšre de fluer » des activitĂ©s (Michon 2005). Ils qualifieraient ces maniĂšres particuliĂšres de fluer des ambiances â en tonalitĂ©, en intensitĂ© et en durĂ©e â qui font que le citadin se trouve engagĂ© dans un rapport plus ou moins stimulant avec lâenvironnement.
Rythmes ambiants et pratiques de marche en ville : une co-configuration.
DĂ©finir ainsi les rythmes ambiants prĂ©sente lâintĂ©rĂȘt de ne pas dissocier une approche des temporalitĂ©s telle quâelle se met en place dans le champ de la gĂ©ographie urbaine et de lâurbanisme â particuliĂšrement pour la connaissance des mobilitĂ©s [11] â dâune approche plus sensible de la quotidiennetĂ©, telle quâelle se construit dans le champ des ambiances architecturales et urbaines. Car ce quâil sâagit de dire Ă la suite de ces circonvolutions, câest que les rythmes ambiants ne sont jamais neutres pour les citadins. Ils influent sur leurs maniĂšres de pratiquer, de percevoir et de sâattacher aux lieux quâils frĂ©quentent. Ils sont implicitement, mais activement, impliquĂ©s dans la redĂ©finition permanente de leurs rapports Ă leurs milieux de vie.
Aux rythmes des ambiances : le corps en marche.
Prenons, pour sâen convaincre, lâexemple dâune pratique banale en ville, pour laquelle lâimportance du rythme ne semble faire aucun doute : la marche.
Dans un article maintenant ancien qui faisait Ă©tat des conceptions de la marche dans diverses disciplines des sciences humaines et sociales (lâanthropologie, la sociologie urbaine et lâurbanisme), jâavais montrĂ© comment cet acte social ordinaire engageait â outre des techniques du corps (Mauss 1950) et des compĂ©tences socio-perceptives particuliĂšres (Goffman 1973) (Joseph 1992) â des maniĂšres dâĂȘtre « en prise » avec son environnement (Thomas 2014). Par cette expression, jâentendais que la marche â loin dâĂȘtre cette action uniforme de « fouler au pied le sol dans un mouvement continu », « dâaller dâun endroit vers un autre en faisant une suite de pas Ă une cadence modĂ©rĂ©e » [12] â prenait corps dans une pluralitĂ© de mouvements et dâattentions aux espaces sans cesse modelĂ©s par leurs qualitĂ©s spatiales et sensibles.
En dâautres termes, je faisais valoir lâidĂ©e quâil nâexiste probablement pas une seule et mĂȘme maniĂšre de marcher en ville â la flĂąnerie ou son contraire, le passage, comme le laisse supposer lâabondante littĂ©rature sur le sujet â, mais bien une diversitĂ© de ces maniĂšres, pour lesquelles la qualitĂ© des ambiances ne serait pas anodine. Outre des postures et des allures, ces maniĂšres de marcher sâactualiseraient Ă travers des façons de se mettre en mouvement â des rythmes moteurs et des rythmes attentionnels, pourrait-on supposer ici â, pluriels et variables dans le temps comme dans leurs tonalitĂ©s.
De telles considĂ©rations mâamenaient bien sĂ»r Ă dĂ©placer le regard sur les dynamiques urbaines du spatial vers lâambiant, en mĂȘme temps quâelles nĂ©cessitaient dâapprĂ©hender les pratiques de marche Ă lâĂ©chelle du corps, et non plus seulement Ă lâĂ©chelle des discours ou des reprĂ©sentations de la marche.
Ce quâil sâagissait aussi de dire dans cet article, câest que la marche en ville constitue bien plus quâun procĂ©dĂ© de circulation permettant Ă un piĂ©ton dâeffectuer un trajet Ă pied entre un point A et un point B, Ă une vitesse plutĂŽt lente. La marche est un processus dâancrage aux espaces et aux ambiances, qui prend forme dans une plasticitĂ© des regards, des modes dâattentions perceptifs, des postures, des allures⊠(Thomas 2010). Elle engage le corps dans son ensemble, en tant quâil est un corps percevant et sentant. En retour, ces dynamiques du corps façonnent les ambiances et participent de la qualitĂ© de la relation des citadins Ă leurs milieux de vie. Observer et mettre Ă jour ces processus Ă lâĆuvre rend intelligible les intrications entre la ville â en tant quâelle est un milieu de vie â des expĂ©riences et des perceptions singuliĂšres, mais partagĂ©es.
Des villes qui marchent.
Ce parti pris a aussi traversĂ© un travail de recherche menĂ© en 2007 par lâĂ©quipe du Cresson (Thibaud et al. 2007), dans le cadre de sa participation Ă un projet financĂ© par lâAgence Nationale de la Recherche. Ce projet â Des villes qui marchent â, coordonnĂ© par Sonia Lavadinho et Yves Winkin (2007), cherchait Ă mettre en Ă©vidence les dynamiques rĂ©ciproques entre la marche et la ville : quâest-ce qui fait quâune ville favorise le dĂ©veloppement de la pratique de la marche ? Quel est, en retour, lâapport du dĂ©veloppement de ces pratiques en termes de dynamiques urbaines ?
Au regard de cette problĂ©matique large, lâĂ©quipe du Cresson avait fait le choix dâengager la rĂ©flexion en questionnant la part des ambiances dans ces dynamiques â en quoi et de quelle maniĂšre les qualitĂ©s sensibles de lâespace participent-elles du recours Ă la marche ? â et en abordant la dimension temporelle de cette pratique :
« La marche relĂšve dâune activitĂ© sociale qui se dĂ©roule dans le temps et qui mobilise un ensemble dâopĂ©rations pratiques. De ce point de vue, il ne sâagit pas de considĂ©rer la marche uniquement aprĂšs-coup [âŠ] comme un ensemble dâĂ©tats passĂ©s, mais aussi au moment oĂč elle se dĂ©roule, en tant que mouvement en acte [âŠ]. Forme particuliĂšre de mobilisation corporelle, la marche nĂ©cessite de mettre Ă jour autant que possible lâĂ©lan qui la porte » (Thibaud 2014, p. 3-4).
Dans cette perspective, le choix a Ă©tĂ© fait de sâimmerger in situ pour saisir les fluctuations de la marche dans la complexitĂ© de situations ordinaires en ville. Le protocole mĂ©thodologique comportait trois phases. La premiĂšre consistait en une dĂ©rive urbaine dâune demi-journĂ©e, au cours de laquelle chacun des chercheurs sâimprĂ©gnaient des terrains. Huit ont Ă©tĂ© menĂ©es en avril 2006. Des prises de vue photographiques et lâenregistrement (sur dictaphone et en cours de cheminement) de leurs impressions permettaient, Ă lâissue, de dresser le portrait physique et sensible des quartiers. Dans une seconde phase, une sĂ©rie de « micro-trottoirs en marche » â 55 au total â favorisait la rencontre avec les usagers et les habitants des quartiers. Nous accompagnions les piĂ©tons sur une partie de leurs parcours, en les questionnant sur les raisons pour lesquelles ils recourraient Ă la marche et sur les Ă©lĂ©ments de leur environnement qui la rendaient attrayante ou dĂ©plaisante. Ces micro-trottoirs donnaient lieu Ă des entretiens plus longs rĂ©alisĂ©s sur place, ou aprĂšs-coup lors dâun second rendez-vous. La troisiĂšme phase du protocole prenait la forme de reconductions de parcours. Chacun des chercheurs suivait Ă distance une personne (ou un groupe de personnes) sur une partie (ou la totalitĂ©) de leur trajet, en observant et en enregistrant les comportements (attitudes, rythmes, orientations corporelles) et les Ă©vĂ©nements (rencontres, activitĂ©s, interactions sociales) qui le ponctuaient. 144 reconductions ont Ă©tĂ© menĂ©es. Leur restitution prenait la forme dâun rĂ©cit du parcours le plus prĂ©cis possible, tant en termes de trajectoires et de tracĂ©s quâen termes dâattitudes et dâĂ©vĂ©nements.
Deux quartiers de la ville de Grenoble ont Ă©tĂ© choisis comme supports de lâenquĂȘte : le quartier Europole et le quartier de lâĂle-Verte. Ils offraient des configurations spatiales et sensibles contrastĂ©es et des supports diffĂ©renciĂ©s Ă la marche.
SituĂ© Ă lâouest du centre-ville de Grenoble, le quartier Europole sâĂ©tale de part et dâautre des gares ferroviaire et routiĂšre, qui en constituent un point nĂ©vralgique en termes de densitĂ© de population et dâoffres commerciales. Europole est, par ailleurs, le plus vaste et le plus important quartier dâaffaires de lâagglomĂ©ration. Dans la zone situĂ©e Ă lâarriĂšre de la gare ferroviaire, le World Trade Center, le Palais de Justice, lâĂcole de commerce et la CitĂ© internationale se donnent Ă voir dans une architecture Ă©purĂ©e et lisse, oĂč le verre et le mĂ©tal dominent. Au sol, de grandes dalles de bĂ©ton et de larges trottoirs offrent un support confortable Ă la marche. Ici, pas de ressauts et peu dâentraves, hormis cette impression de vide qui domine largement. La rue du doyen Louis Weil â la plupart du temps dĂ©serte â est emblĂ©matique dâune ambiance « aseptisĂ©e ». Ă son extrĂ©mitĂ© nord, la rue FĂ©lix Esclangon, large artĂšre routiĂšre, marque une des extrĂ©mitĂ©s du quartier autant quâelle dĂ©limite la zone dĂ©diĂ©e Ă la circulation piĂ©tonne.
Au sud, le cours Berriat fonctionne comme une limite du quartier et offre des configurations spatiales et sensibles changeantes. Ici, le soin apportĂ© au traitement du sol et des façades est moindre, mais une ambiance animĂ©e attire le piĂ©ton et favorise autant son sĂ©jour que son passage. Ce morceau de quartier est fortement marquĂ© par la prĂ©sence de commerces, de logements et de deux lignes de tramway desservant le centre-ville : les lignes A et B. Depuis le World Trade Center et lâĂcole de commerce, le piĂ©ton y accĂšde par la rue Pierre SĂ©mard, longue artĂšre oĂč se donne Ă lire, au travers de son environnement construit, la transition entre deux types de bĂąti et deux Ă©poques. Lâemprunter en direction du cours Berriat confronte le piĂ©ton Ă des trottoirs Ă©troits, parfois accidentĂ©s, tandis que dans lâautre sens â en direction du Palais de justice â lâindiffĂ©renciation des voies du tramway et du trottoir engendre un partage parfois conflictuel de la chaussĂ©e entre les usagers des modes doux. Le quartier, finalement, ne suscite pas une sensation dâunité : la coupure entre la partie ancienne, marquĂ©e par la forte identitĂ© du cours Berriat, ses commerces et sa sociabilitĂ© exubĂ©rante et la partie contemporaine, froide et minĂ©rale, vide dâactivitĂ©s et de public est prĂ©gnante spatialement et perceptible dans le parcours.

Europole : une architecture épurée et lisse ; un désert froid. Photos : Rachel Thomas.
Le quartier de lâĂle-Verte prĂ©sente des caractĂ©ristiques architecturales, urbaines et sociales diffĂ©rentes et des conditions de marchabilitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšnes.
SituĂ© au sud-ouest, il nâa en effet ni le dynamisme, ni la vocation technologique et Ă©conomique dâEuropole. LâĂle-Verte sâĂ©tend de chaque cĂŽtĂ© dâun axe central â lâavenue du marĂ©chal Randon â sur lequel se concentrent des commerces de proximitĂ©, des Ă©coles et quelques agences du secteur tertiaire (banques, pressing, agences immobiliĂšresâŠ). Cette avenue assure Ă la fois la liaison directe avec le centre-ville et la charge circulatoire du quartier : le trafic automobile y est important ; lâavenue accueille la ligne de tramway B qui dessert le centre-ville, le centre hospitalier universitaire et, en bout de ligne, le domaine universitaire ; les piĂ©tons sont nombreux Ă circuler sur des trottoirs Ă©troits mais bien entretenus. Ils sont prĂ©sents Ă©galement sur la place du docteur Girard, centrale dans le quartier. Cette sorte de giratoire en forme dâĂ©toile accueille la station Ăle-Verte de la ligne de tramway. Câest autour dâelle que se croisent, dans une certaine profusion, cyclistes, piĂ©tons et automobilistes. Câest Ă partir dâelle ou vers elle que convergent les principales rues du quartier. De chaque cĂŽtĂ© de cette avenue marĂ©chal Randon, le quartier constitue essentiellement une zone rĂ©sidentielle. Le tissu urbain y est plus traditionnel quâĂ Europole et donne Ă voir la succession des pĂ©riodes dâamĂ©nagement du site. Si lâavenue offre au regard un dĂ©filĂ© dâimmeubles dâhauteurs variables mais de modĂ©nature homogĂšne, les rues adjacentes se composent Ă la fois de petits immeubles collectifs et de maisons de villes, souvent avec jardins. LâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du tissu et des traitements des façades se retrouve au sol oĂč, selon les rues, des contrastes de revĂȘtement, de dimensionnement et dâentretien sont Ă relever.
Ici, le calme rĂšgne. Lâambiance semble Ă la fois hors du temps et de lâagitation urbaine. Ă la diffĂ©rence du quartier Europole, lâĂle-Verte offre un cadre paysager et des conditions propices Ă la promenade. Le quartier est, en effet, limitĂ© sur son versant nord par la rive de lâIsĂšre. En bordure de lâeau, des quais ont Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©s. Le long du quai Jongkind, un chemin ombragĂ©, composĂ© au sol de grave calcaire, accueille rĂ©guliĂšrement des familles avec enfants, des couples, des personnes ĂągĂ©es ou des joggers. Des bancs, tournĂ©s vers lâeau, permettent le sĂ©jour. Un muret isole le quai de la rue et accentue lâimpression dâĂȘtre « hors de la ville ». La seconde partie de cette voie sur berge se compose dâun chemin bitumĂ© et dâune voie cyclable, tous deux confondus : le chemin de halage. SurĂ©levĂ© par rapport au niveau de la rue, favorisant lâexposition des passants, il accueille lui aussi les balades en famille de la fin de semaine. Enfin, au sud, le cimetiĂšre Saint-Roch sâimpose dans le paysage par sa ceinture minĂ©rale â il est bordĂ© dâun mur de clĂŽture imposant â et par son cadre paysager. Ce lieu de rencontre â qui reprĂ©sente Ă lui seul le tiers de la superficie du quartier â se vit comme une poche hors du temps.

Ăle-Verte : la quiĂ©tude dâune zone rĂ©sidentielle ouverte sur le paysage. Photos : Rachel Thomas.
Rythmes moteurs et rythmes attentionnels : des qualités de mouvement.
La relecture des donnĂ©es issues de cette enquĂȘte conduit Ă identifier diffĂ©rents types de marche. Chacun renvoie Ă des qualitĂ©s de mouvement pour lesquelles les rythmes ambiants ne sont jamais indiffĂ©rents. « La marche est souvent dĂ©crite comme un type de locomotion unique, quâon oppose ensuite Ă la course ; mais une observation attentive rĂ©vĂšle quâil y a plusieurs types de marche, [âŠ] que chacune a son intensitĂ© particuliĂšre » (Morris 1978, p. 289). Marcher en ville exige en effet, de la part du piĂ©ton, quâil mette en Ćuvre un travail de modulation tonique de son corps pour sâadapter aux conditions dans lesquelles il se trouve. Ce travail renvoie autant Ă des façons particuliĂšres de mettre un pied devant lâautre, dâajuster sa posture, de moduler sa vitesse â ce que jâappellerai des « rythmes moteurs » â quâĂ des maniĂšres de se mettre plus ou moins Ă lâĂ©coute de son environnement, de se focaliser sur un Ă©vĂ©nement particulier ou encore dâaller « le nez au vent » â ce que je nommerai des « rythmes attentionnels ».
La typologie exploratoire ci-dessous fait valoir ces intrications entre rythmes ambiants, rythmes moteurs et rythmes attentionnels. Elle rĂ©vĂšle comment lâĂ©paisseur rythmique des ambiances « agit » la marche en ville.
Déambuler.
La dĂ©ambulation traduit une relation dâagrĂ©ment entre le piĂ©ton et son environnement. DĂ©ambuler, câest aller au hasard, lentement, sans but prĂ©cis et en divers sens ; aller ça et lĂ pour se distraire, tout en sâaccordant des pauses. La dĂ©ambulation est la marche « de lâhomme qui fait les cent pas, plongĂ© dans ses pensĂ©es » (Morris 1978, p. 289) mais aussi celle des couples ou des groupes en dilettante. Elle est une fin en soi.
Deux registres de la dĂ©ambulation sont distinguables : celui de la promenade marchande, que lâon effectue sans empressement le long des rues commerciales ; celui de la promenade bucolique, que lâon adopte dans les espaces verts ou dĂšs lors quâun cadre paysager sâoffre Ă la vue. Le cours Berriat donne Ă observer le premier type de dĂ©ambulation ; lâĂle-Verte le second. Cours Berriat, câest lâexubĂ©rance et la chaleur dâun quartier animĂ© qui prend au corps et donne de lâallant. Le pas est alors tonique, mais souple. Les regards comme lâĂ©coute nâont de cesse de se distribuer vers les diverses sollicitations sensorielles du quartier (la cloche du tramway qui annonce son entrĂ©e, la couleur des fruits sur les Ă©tals, la prĂ©sence dâautrui sur le trottoir). Ici, la trajectoire dĂ©vie souvent ; la conserver linĂ©aire nâest plus une rĂšgle stricte Ă observer. LâirrĂ©gularitĂ© des textures au sol et lâencombrement de la rue participent des dĂ©tours.
Ă lâĂle-Verte, les causes de la dĂ©ambulation sont inverses : câest la baisse des stimulations sensorielles â notamment des niveaux sonores et des intensitĂ©s lumineuses â qui favorise le ralentissement du pas et la dĂ©contraction des postures. La vitesse se modĂšre dĂšs lors que le piĂ©ton quitte le vacarme des axes routiers pour sâenfoncer dans la tranquillitĂ© des rues rĂ©sidentielles. Le buste se redresse, le regard balaye le paysage, lâĂ©coute se fait flottante Ă lâapproche des rives. Il faut embrasser le paysage, se laisser aller Ă sa dĂ©couverte, gagner en libertĂ© de mouvement.
Traverser.
La traversĂ©e est un type de marche qui traduit une relation de stricte fonctionnalitĂ© vis-Ă -vis de lâenvironnement. Traverser, câest aller dâun bord Ă lâautre dâun espace tout autant que pĂ©nĂ©trer un milieu (sensible et social). Câest Ă la fois sâavancer Ă lâintĂ©rieur dâun espace et sây faire admettre.
Celui qui traverse se doit alors dâadapter son allure aux allures prĂ©sentes. Il sâagit dâaccomplir son chemin avec efficacitĂ© en tirant parti des Ă©lĂ©ments de lâespace qui le facilite (absence dâobstacle au sol, directionnalitĂ© marquĂ©e du lieu…), tout en restant prĂ©cautionneux. Cette prĂ©caution du pas est particuliĂšrement observable dans le quartier de lâĂle-Verte, oĂč le caractĂšre rĂ©sidentiel de certaines rues favorise une accessibilitĂ© visuelle et sonore du piĂ©ton. Ă Europole, câest davantage la sensation de vide qui contribue Ă lâadoption de la traversĂ©e. Dans tous les cas, la dĂ©marche est rigide ; le buste orientĂ© vers lâavant pour mieux pĂ©nĂ©trer lâespace ; les enjambĂ©es longues ; le visage animĂ© dâun mouvement de va-et-vient entre lâhorizon et le sol. Il faut centrer son attention pour dĂ©jouer dâĂ©ventuelles contraintes et gagner en efficacitĂ©.
Sâinfiltrer.
Lâinfiltration est un type de marche proche de la traversĂ©e. Elle qualifie, comme elle, la relation de fonctionnalitĂ© quâentretient le piĂ©ton avec lâenvironnement. Sâinfiltrer, câest passer par un lieu parce quâil se trouve sur son parcours. Mais Ă la diffĂ©rence de la traversĂ©e, ce « passage par » se charge toujours dâaffect. Le mouvement se teinte dâun sentiment de violation du territoire et dâĂ©trangeté : nâĂȘtre pas Ă sa place, ni spatialement, ni socialement. Ce sentiment ralentit considĂ©rablement lâallure, non pas pour augmenter son temps de prĂ©sence mais pour rendre le pas prĂ©cautionneux. Il sâagit de taire sa prĂ©sence, en diminuant les raclements ou les claquements des talons sur le sol, notamment dans les milieux rĂ©verbĂ©rants que sont les rues et les places dâEuropole.
Dans le quartier de lâĂle-Verte, lâinfiltration qualifie le type de marche lente que le piĂ©ton adopte lorsquâil « entre » dans le dĂ©dale des rues rĂ©sidentielles. Elle est ici liĂ©e Ă lâexpĂ©rience dâun franchissement des limites entre lâespace privĂ© de lâhabitant et lâespace public. Car sâinfiltrer traduit toujours une relation de paradoxe entre le piĂ©ton et son environnement : malgrĂ© la publicitĂ© du lieu et son accessibilitĂ©, des indices spatiaux (prĂ©sence de digicodes aux entrĂ©es dâimmeubles, portails de maisons individuelles fortement privatisĂ©s…), sociaux et sensibles (coups dâĆil rĂ©pĂ©tĂ©s, regards insistants des habitants du quartier, voilages soulevĂ©s par souci dâobservation de la rue…) placent le piĂ©ton en situation dâimportun. Ils lâengagent alors Ă rectifier sa conduite. MalgrĂ© une lenteur remarquable du pas, proche de la flĂąnerie, la dĂ©marche se stylise au point, parfois, de se rigidifier. Buste droit, pas accrochant le sol, le piĂ©ton avance non sans laisser son regard flotter pour dĂ©couvrir lâintimitĂ© du lieu.
Piétiner.
Le piĂ©tinement est le mouvement inhĂ©rent Ă la frĂ©quentation des sites populeux. Il traduit une relation conflictuelle entre le passant et lâenvironnement. PiĂ©tiner procĂšde dâune nĂ©gociation permanente entre une allure propre Ă chacun, lâamĂ©nagement du lieu, la prĂ©sence dâautrui (voire de la foule) et les ambiances urbaines. Le piĂ©tinement se caractĂ©rise par une marche saccadĂ©e, lente et parfois impatiente du piĂ©ton qui, souhaitant continuer son chemin, se voit contraint de rester sur place ou dâavancer par petits pas, au rythme des passants qui le prĂ©cĂšdent : « la vitesse est considĂ©rablement rĂ©duite, les pieds glissent prĂ©cautionneusement sur le sol. Le pied ne se relĂšve pas du talon aux orteils, mais reste Ă plat sur le sol et se lĂšve Ă peine. Le pas est trĂšs court, le pied est « glissé » en avant, avec un bruit raboteux et traĂźnant. Câest une progression dâescargot, mais elle permet Ă lâintĂ©ressĂ© dâĂ©viter lâimmobilitĂ© totale » (Morris 1978, p. 289). Dans ce type de marche, la mobilisation motrice et attentionnelle est permanente : le buste oscille pour Ă©viter les collisions et/ou anticiper les obstacles ; le visage sâoriente vers autrui et/ou vers lâavant ; les mouvements oculaires se multiplient.
Ă lâĂle-Verte, le piĂ©tinement sâobserve place du docteur Girard ou le long de lâavenue marĂ©chal Randon, aux heures dâaffluence. Mais il est surtout lâapanage des lieux contraignant la marche : chaussĂ©es ou trottoirs accidentĂ©s, trottoirs ne permettant pas le croisement de plusieurs piĂ©tons. Comme Ă Europole, câest lâinadĂ©quation entre lâamĂ©nagement de lâespace, son ambiance et lâaction du passant qui favorise la saccade du pas, son dĂ©sĂ©quilibre et la vigilance accrue du piĂ©ton.
Glisser.
La dĂ©nomination de ce type de marche emprunte directement au vocabulaire des sports urbains free ride, tels le roller, le skateboard ou la trottinette. DĂ©nuĂ©e du caractĂšre rebelle quâon lui attribue communĂ©ment, elle est observable sur les grandes Ă©tendues urbaines nouvellement amĂ©nagĂ©es ou rĂ©novĂ©es.
Car la glisse urbaine tire profit du caractĂšre lisse et dĂ©sertique de ces espaces : exĂ©cutĂ©e sur des sols sans aspĂ©ritĂ©s et sans obstacles, au sein de milieux vides et peu adhĂ©rents, elle est un type de marche qui ne favorise pas lâancrage du piĂ©ton. Celui qui glisse semble ainsi profiter de ses qualitĂ©s pour non pas fuir, mais se dĂ©tacher dâun milieu finalement peu hospitalier. La glisse est un type de marche rapide, caractĂ©risĂ© par une forte pĂ©nĂ©tration des corps dans lâair. La dĂ©marche est ici trĂšs stylisĂ©e : buste en avant, visage orientĂ© vers lâhorizon, bras en balancier le long du corps. Celui qui glisse se projette vers un aprĂšs.
Fuir.
La fuite traduit un sentiment de malaise ou dâinsĂ©curitĂ© du piĂ©ton, Ă un moment donnĂ© de son parcours. Elle sâobserve en journĂ©e, aussi bien que la nuit, dans des espaces peu frĂ©quentĂ©s ou accueillant une forte circulation routiĂšre. Elle se caractĂ©rise moins par une rapiditĂ© que par une prĂ©cipitation du pas : le piĂ©ton, subitement, accĂ©lĂšre son allure comme pour sortir au plus vite du lieu. Dans cette prĂ©cipitation, le piĂ©ton se recroqueville sur lui-mĂȘme. Ses gestes se saccadent, ses bras se resserrent, son buste est gĂ©nĂ©ralement orientĂ© vers le sol. Les rotations de la tĂȘte sont nombreuses, le regard tantĂŽt se focalise, tantĂŽt se distribue pour apprĂ©hender Ă distance un obstacle ou un Ă©vĂ©nement quelconque.
« Lâhomme pressĂ© se distingue facilement des autres, il se dĂ©place aussi vite quâil peut sans courir. Quelquâun qui se dĂ©pĂȘche pense quâil fait plus de pas par seconde, mais ce nâest pas le cas. Il continue Ă marcher Ă la cadence de deux enjambĂ©es par seconde, comme le marcheur normal, mais il allonge le pas. Cela signifie que ses enjambĂ©es couvrent plus dâespace, mais que la cadence reste sensiblement la mĂȘme » (Morris 1978, p. 289).
Il sâagit ici de se protĂ©ger dâun environnement qui met mal Ă lâaise.
Croiser.
Le croisement emprunte au piĂ©tinement son allure heurtĂ©e et son pas saccadĂ©. Il est, comme lui, un type de marche qui donne Ă observer une nĂ©gociation permanente entre le piĂ©ton et lâenvironnement. Pour autant, le croisement diffĂšre du piĂ©tinement. Ce type de marche sâobserve principalement au niveau des points de jonction entre plusieurs espaces. Il est utilisĂ© par le piĂ©ton lorsque sâoffre Ă lui un choix multiple dâitinĂ©raires. Le croisement oscille ainsi entre lâattente, lâhĂ©sitation et la prĂ©cipitation. Selon ces modes dâaction motrice, la mobilisation corporelle Ă©volue donc : moindre dans lâattente, elle sâaccentue dans lâhĂ©sitation et se confirme dans la prĂ©cipitation. Outre le rythme de dĂ©placement et le type dâaccroche des pieds au sol, ce sont aussi les mouvements du buste et du visage qui se multiplient : parfois orientĂ©s vers le sol, parfois oscillant de droite Ă gauche, ils se fixent finalement vers lâhorizon et orientent le piĂ©ton sur la trajectoire Ă emprunter et le rythme Ă adopter.
Ouverture.
La tentation serait grande de lire cette proposition de lexique comme une forme de poĂ©tique Ă©loignĂ©e de questionnements plus concrets sur lâamĂ©nagement dâespaces favorables Ă la marche, susceptibles de favoriser une meilleure adĂ©quation des rythmes urbains et des rythmes de vie. Pourtant, une telle proposition ouvre une perspective de comprĂ©hension nouvelle des rĂŽles rĂ©ciproques des ambiances et des formes de la marche dans lâĂ©mergence de dynamiques rythmiques particuliĂšres en ville. Les rythmes urbains ne sont pas quâune « affaire spatiale », pour le dire rapidement. Ils concernent Ă©galement la fabrique des ambiances, en ce quâelles sont ce qui mâentoure ici et maintenant et en ce quâelles contiennent une vitalitĂ© et une intensitĂ© qui affectent les rapports des citadins Ă leurs milieux de vie. On sait par exemple lâimportance des transitions dâambiance dans la gestion des flux urbains et dans lâĂ©mergence de situations de stress pour les piĂ©tons atteints de handicaps psychiques. Mais que sait-on prĂ©cisĂ©ment du rĂŽle des dynamiques rythmiques dans ces situations ou pour dâautres publics ? De quelles maniĂšres lâinadĂ©quation entre les rythmes ambiants et les rythmes de lâindividu rend compliquĂ© une accessibilitĂ© Ă certains lieux, favorise des conflits entre des publics diffĂ©rents ? De telles questions me semblent importantes Ă poser aujourdâhui, Ă lâheure oĂč lâon sâinterroge sur les urbanitĂ©s contemporaines. Reste quâil faudrait aussi clarifier le rĂŽle des mobilitĂ©s dans lâĂ©mergence de ces ambiances et de ces rythmes ambiants (Kazig, Masson et Thomas 2017). Quâest-ce que lâon fabrique comme type dâambiances et comme type de rythmes, lorsque lâon favorise les modes doux et la multimodalité ? Quel type de consĂ©quences la qualitĂ© de ces mobilitĂ©s a sur les ambiances et les rythmes ambiants ?
Enfin, poser la question du rythme en terme « ambiant » (câest-Ă -dire en prĂȘtant attention aux potentialitĂ©s rythmiques des modalitĂ©s sensorielles de lâespace) permet de dĂ©passer les approches gĂ©ographiques du rythme qui â aussi intĂ©ressantes soient-elles â le limitent souvent Ă une modalitĂ© de connaissance de la qualitĂ© et de la vitalitĂ© des espaces publics urbains (Mels 2004) (Edensor 2010). Le rythme est certes « ce qui anime » ces espaces. Il constitue alors, et Ă ce titre, un outil de connaissance des dynamiques urbaines. Y prĂȘter attention permet, par consĂ©quent, dâarticuler la question de la gestion (politique) du temps des villes Ă des problĂ©matiques individuelles, sociales et urbaines : celle, par exemple, de lâĂ©mergence de nouveaux conflits temporels directement liĂ©s Ă lâintensification de la polychronie des espaces urbains (Virilio 1977) (Pradel 2010) (Mallet 2014) (Mallet 2013) ; celle, aussi, de la continuitĂ© des services urbains au regard de la multiplication des temps « creux » et dâune demande dâaccessibilitĂ© Ă ces services Ă©tendue dans le temps (Revol 2016) (Gwiazdzinski 2003). Mais lâĂ©tudier Ă travers le prisme des ambiances constitue une voie possible de dĂ©cryptage dâune quotidiennetĂ© au sein de laquelle la qualitĂ© de ces rythmes constitue, sans aucun doute, une ressource implicite et diffuse â mais toutefois opĂ©ratoire â Ă partir de laquelle le citadin construit ses trajectoires, ses pratiques et ses attachements.
« Le rythme, [âŠ] nous amĂšne aÌ prĂȘter attention aux variations, aux instants critiques ouÌ se rĂ©vĂšle une redĂ©finition du rapport aÌ lâenvironnement, ouÌ le passant quitte une phase et un mode de relation aÌ lâespace pour continuer sur un autre, quand lâespace naĂźt dans une nouvelle dimension : celle du mouvement » (Bonnet 2013, p. 35).