‘Lieu’ 1.

Augustin Berque

Image1Lieu.

Là où quelque chose se trouve ou/et se passe. Termes proches : endroit, place, position, site, emplacement, parages, lieudit, localité, coin, scène, théâtre…

Lieu (du latin locus) est un concept fondamental de la géographie, au point que celle-ci a pu être qualifiée de « science des lieux » (Vidal de la Blache). Les usages du terme, de ce fait, reflètent les vicissitudes de cette discipline ; en particulier son écartèlement entre une volonté d’abstraction scientifique, d’une part, et d’autre part la nécessité de prendre en compte la réalité sensible de l’écoumène. La divergence entre géométrie (abstraite) et topographie (concrète) est plus ancienne même que la géographie comme discipline. Elle s’exprime déjà par exemple dans les villes de l’époque sumérienne, dont le tracé révèle un conflit entre les exigences d’une géométrie sacrée et les contingences de la topographie profane.

De ce conflit résulte l’ambivalence des lieux en géographie. La question suppose une ontologie, et ne peut se comprendre si l’on ne remonte pas aux origines de la pensée européenne à cet égard. En effet, la géographie – et avec elle tout ce qui a trait aux lieux dans la pensée et les pratiques contemporaines, par exemple en architecture – table inconsciemment sur des fondations qui ont été posées par Platon et Aristote. Celles-ci sont à la fois contradictoires et complémentaires. On peut les représenter par les deux concepts de chôra et de topos. Chacun de ces deux termes peut se traduire par « lieu » ; mais ce qu’ils impliquent est très différent.

Dans le Timée de Platon, la chôra intervient dans le rapport entre l’être absolu (on, eidos ou idea), qui relève de l’intelligible, et l’être relatif (genesis), qui relève du monde sensible (kosmos). L’être relatif n’est qu’une une image imparfaite de l’être absolu. Celui-ci est éternel et n’a pas de lieu. Au contraire, l’être relatif est soumis au devenir, et il ne peut exister sans un lieu, qui est la chôra. Sans définir celle-ci, Platon la cerne cependant par une série de comparaisons, dont certaines apparaissent contradictoires ; ainsi celle de mère (mêtêr) ou nourrice (tithênê) d’une part, de porte-empreinte (ekmageion) d’autre part. Or que la chôra soit ainsi à la fois matrice et empreinte de la genesis, cela signifie qu’il y a dans le monde sensible un lien ontologique indissoluble entre les lieux et les choses.

C’est le contraire qui ressort de la définition aristotélicienne du topos au livre 4 de la Physique. En effet, celui-ci y est assimilé à un « récipient immobile » (aggeion ametakinêton) qui limite immédiatement la chose. Cela signifie d’une part que la chose et le lieu sont dissociables : si la chose bouge, son lieu devient un autre lieu ; d’autre part, que l’être ou l’identité de la chose ne dépasse pas son lieu : si elle dépassait cette limite (peras), elle serait une autre chose ; car elle aurait une autre forme, et pour l’aristotélisme, la forme donne l’être à la chose.

Cette définition du topos apparaît clairement liée au principe d’identité (A est A) qui fonde la logique aristotélicienne. Au contraire, dans son ambivalence et son indéfinition (Platon va jusqu’à la comparer à un rêve), la chôra y est manifestement étrangère. La genesis, dans son devenir, échappe également au principe d’identité. En revanche, l’être absolu, qui est immuable, est la parfaite illustration de ce principe. Le Timée pose par ailleurs que la vérité (alêtheia) concerne l’être absolu, tandis que l’être relatif relève de la croyance (pistis). C’est en ce sens que la métaphysique platonicienne est une des origines de la pensée scientifique, laquelle s’appuie aussi sur le principe d’identité qui fonde l’inférence rationnelle. Enfin, le Timée assimile l’être absolu à une forme géométrique.

À partir de ces fondements épistémiques se sont déployées deux conceptions possibles du lieu, entre lesquelles oscille encore et toujours la géographie :

dans l’une, le lieu est parfaitement définissable en lui-même, indépendamment des choses. C’est le lieu des coordonnées cartésiennes du cartographe, dont l’ordonnée (la longitude), l’abscisse (la latitude) et la cote (l’altitude) s’établissent dans l’espace absolu des Principia mathematica de Newton. Le lieu y est un point abstrait, totalement objectif. Il relève d’une géométrie qui permet de définir non moins strictement les objets qui peuvent ou non s’y trouver. Un tel lieu n’est autre qu’une synthèse du topos aristotélicien avec l’idea platonicienne ;

l’autre conception possible relève de la chôra. C’est la plus problématique, car elle est essentiellement relationnelle. Le lieu y dépend des choses, les choses en dépendent, et ce rapport est en devenir : il échappe au principe d’identité. C’est le lieu du « croître-ensemble » (cum crescere, d’où concretus) des choses dans la concrétude du monde sensible. Il n’est donc pas question pour la géographie de l’ignorer, puisque c’est cela même en quoi elle se distingue d’une pure géométrie. Mais comment en concevoir la logique, si ce n’est pas celle de l’identité ?

La logique du lieu (basho no ronri) propre au monde sensible, comme l’a montré Nishida dans Basho (Lieu, 1927), est une logique du prédicat et non point de l’identité aristotélicienne. Elle ne relève pas du A est A, mais du A est B, dans lequel A se ramène au prédicat (B) selon lequel on l’appréhende. Et le monde, qui est l’ensemble de tels prédicats, relève lui-même d’une logique prédicative.

Il n’est pas possible d’absolutiser ce principe (comme Nishida commit l’erreur de le faire, dans un pur constructivisme), puisqu’il entre en contradiction avec l’inférence rationnelle, donc avec la science ; mais il éclaire décisivement la question du lieu. Les lieux réels de l’écoumène combinent en effet logique de l’identité et logique du prédicat : les choses y possèdent d’une part une identité physique (A est A, cette pluie est H2O), strictement localisable dans les limites de leur topos ; mais d’autre part elles existent en fonction des prédicats – c’est-à-dire la valeur et le sens – dont l’existence humaine les charge au fil de l’histoire (A est B, cette pluie est un désastre pour le Sauternes). Ce rapport existentiel ne peut pas se réduire à une précipitation de H2O sur un topos identifié comme « Sauternes » par la carte (ce qui est d’ailleurs déjà une prédication !) ; il engage beaucoup d’autres choses, dans une chôra qui échappe à la géométrie.

Quel est donc le véritable lieu de la pluie en question ? À la fois le topos d’une précipitation, et la chôra d’un désastre. En outre, si la précipitation peut se réduire à une hauteur d’eau dans le « récipient immobile » qu’est ledit topos, le désastre est un processus dont la chôra n’a pas fini de s’étendre ; par exemple, l’année suivante, tel importateur néo-zélandais ne renouvellera pas sa commande de Sauternes. C’est donc en fait une chorésie (du grec chôrein, se déplacer), qui se compose prédicativement à la topicité de l’identité physique des choses. Et cette chorésie est d’autant plus active que Sauternes est un haut-lieu, c’est-à-dire un lieu plus chargé de prédicats que ne le sont d’autres lieux ; mais même les lieux les plus insignifiants ne peuvent se réduire à une pure topicité, laquelle serait absence totale de prédication. Pour autant qu’il y a monde – c’est-à-dire prédicats, prédications et prédicateurs –, il y a chorésie des topoi de la planète ; et c’est ce qui en fait notre écoumène. Telle est la double nature des lieux de l’écoumène. La géographie, science des lieux, doit ainsi nécessairement combiner les deux logiques qui les sous-tendent. C’est une tâche plus ardue, mais plus riche, que de les réduire illusoirement à l’une ou l’autre. Les lieux de la réalité, ceux qu’étudie la géographie, transgressent leur topicité : ils s’agencent en chorésies mouvantes, contingentes comme le sont les prédicats de l’histoire ; mais pourtant, jamais ils ne s’affranchissent totalement des lois de l’identité physique.

Jacques Lévy & Michel Lussault (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2003. 1032 pages. 30 euros.

Aristote, Écoumène, Environnement, Géogramme, Haut-lieu, Médiance, Platon.

Bibliographie

Augustin Berque, « Géogrammes », L’Espace géographique, vol. 28, n°4, 320-326, 1997.

Augustin Berque, « Chorésie », Cahiers de Géographie du Québec, vol. 42, 437-448.

Augustin Berque (dir.), Logique du lieu et dépassement de la modernité, Bruxelles, Ousia, 2000 (2 vol.).

Michel Mangematin, Philippe Nys & Chris Younes (dir.), Le sens du lieu, Bruxelles, Ousia, 1996.

Aristote, Écoumène, Environnement, Géogramme, Haut-lieu, Médiance, Platon.

Résumé

Lieu. Là où quelque chose se trouve ou/et se passe. Termes proches : endroit, place, position, site, emplacement, parages, lieudit, localité, coin, scène, théâtre… Lieu (du latin locus) est un concept fondamental de la géographie, au point que celle-ci a pu être qualifiée de « science des lieux » (Vidal de la Blache). Les usages […]

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Augustin Berque, « ‘Lieu’ 1. », EspacesTemps.net, Livres, 2003/03/19. URL : https://www.espacestemps.net/articles/lieu-def1/