Libérer les historiens libres.

Christophe Prochasson, L’Empire des émotions. Les historiens dans la mêlée, 2008.

Christophe Granger

Ndlr : EspacesTemps.net vous propose deux recensions à lire en parallèle, sur les manières de « penser au présent » en histoire et en philosophie, à partir des ouvrages de Christophe Prochasson et de Denis Perrin.

« Au lieu de se contenter, comme autrefois, de leurs belles fourrures, la majorité des ours endossaient à présent des vêtements, des uniformes et des manteaux copiés sur ceux des hommes, s’imaginant être ainsi plus élégants, sans se rendre compte qu’ils se couvraient de ridicule. Quitte à crever de chaleur, on en voyait même se promener avec de grosses pelisses de fourrure. »

Dino Buzzato, La Fameuse invasion de la Sicile par les ours (1965).

Image1Les historiens ne font pas de sentiment ! La belle évidence, à force d’être prise en défaut, avait de quoi rendre soupçonneux. C’est la voie d’exploration que propose Christophe Prochasson pour presser les historiens de questions sur le métier comme il va. Encore faut-il se donner les moyens d’entendre ce qu’il dit. Or pas besoin d’être grand clerc : l’essai de Prochasson, avec ses quelques héros gentiment hérétiques sous le bras (Péguy, en tête, Revel, Kracauer, Sorel aussi), pas ceux, autrement dit, avec lesquels il faut montrer patte blanche en pareil exercice (Bourdieu, de Certeau, Weber, Veyne, Foucault pourquoi pas ?), a toutes les chances d’être mal lu ou peu prisé, vite refermé, vite oublié. Il y aura des voix pour ergoter sur les termes, crier à la prophétie et soupçonner des mobiles pas très clairs derrière l’opération. C’est dire déjà que L’Empire des émotions est pris tout entier dans le fatras de passions et de raison qu’il s’essaie à comprendre.

Le point de départ est simple, et sans doute compte-t-il ces temps-ci parmi les mieux partagés de la profession des descendant(e)s de Monod, Bloch, Febvre, Braudel, Duby et Cie : les rapports collectifs au passé ont changé, et c’est peu de le dire au regard des usages obsédants de la mémoire, de cette frénésie d’« histoire à soi » qui anime à présent une multitude de groupes ou d’intérêts particuliers1, au regard aussi des usages politiques du passé, creuset de toutes les confusions idéologiques imaginables2. Cette configuration réduit toute l’intelligibilité du passé aux schèmes d’appréciation du présent3, et la soumet du coup au grand marché des émotions qui règle désormais la plupart des jeux et des enjeux publics. Or les historiens de profession n’y ont pas échappé, pris qu’ils sont dans la mêlée. Et là est bien l’essentiel. Car enfin, passe encore que l’histoire, brave fille, prête à qui veut bien son nom et ses propriétés les mieux reconnues collectivement, à commencer par celles, dites « citoyennes », qui ont fait des historiens les auxiliaires précieux et convaincus de la fabrique de la République (3e du nom), le plus déplorable reste bien que les historiens « savants » plient, et pas toujours sans le savoir, l’ethos et les pratiques de leur profession aux exigences sentimentales du temps.

Ce sont ces « dérives compassionnelles de l’historiographie actuelle » que scrute Prochasson. Et pourquoi ne le suivrait-on pas lorsqu’il pose qu’« un nouveau régime émotionnel guide désormais la pratique des historiens ? Celui-ci les soumet davantage au règne des affects, que ces derniers soient liés à des engagements, des croyances, des appartenances réelles ou supposées, voire à un égotisme adossé à l’individualisme contemporain » (p. 9) ? Et toute l’entreprise est ici : montrer combien, pour n’avoir plus l’allure des présupposés idéologiques d’antan (encore que), les émotions et le « tourbillon présentiste » qui va avec, et dont les effets savent si bien se faire oublier, n’en mènent pas moins l’histoire savante par le bout du nez. Il s’agit, autrement dit, de libérer les historiens du nouvel évangile social des émotions, dont ils se croient libres faute de le connaître et de le reconnaître, et qui les porte à brosser l’histoire dans le sens compassionné du poil4.

Misère compassionnelle de l’histoire.

Encore faut-il préciser ce qui se trame là-dessous. Bien sûr, tout n’est pas neuf. Et d’abord, Prochasson rappelle que si toute histoire « savante » est bel et bien contemporaine, c’est-à-dire fille des préoccupations de son époque, l’histoire dite « contemporaine » (celle qui travaille la période du 19e au 21e siècle), prise dans une frénésie de la présence sensible du passé qu’alimente une multitude de « producteurs d’histoire » (journalistes, historiens locaux, municipalités, travailleurs sociaux, entrepreneurs événementiels, etc.), peine à rendre audible la spécificité des « savoirs savants » qu’elle produit.

Prenons la mémoire collective, vieille lune historiographique. Difficile de nier que les historiens de métier ont désormais à faire avec les revendications mémorielles de groupes multipliés, fragmentés, « oubliés » (les femmes, les Juifs, les déportés raciaux, les Résistants, les homosexuels, etc.), qui en appellent à l’histoire comme morale rétrospective, et qui lui réclament le précieux sésame de la reconnaissance publique. Cet état de fait a pour avantage de lester d’intérêt universitaire certaines contrées inexplorées : l’histoire coloniale, par exemple, ou celle des femmes, plus anciennement, etc. Seulement, les historiens s’exposent à toutes les confusions lorsqu’ils reprennent à leur compte, parfois avec la fausse intrépidité des causes déjà gagnées, les objets mémoriels que leur lègue le jeu des émotions publiques. Sans doute gagneraient-ils à restituer les « processus de construction mémorielle », à interroger, en particulier, les luttes et les enjeux de pouvoir, parfois considérables, dont telle mémoire et sa grandeur publique sont le produit, mais aussi à reconstituer les relations qu’ont bien pu entretenir des pièces mémorielles que le sens commun oppose désormais. Ainsi, la découpe instituée entre mémoire nationale et mémoire locale (ou universalisme et communautarisme, comme on voudra), dont les définitions sont si souvent affectives, tient du non-sens historique pour qui veut comprendre la genèse de la République : l’historiographie, comme le rappelle ici Prochasson, est solide à présent qui prouve combien l’amour de la « petite patrie » ou le culte de l’histoire locale ont pu composer le socle du processus historique d’élaboration du sentiment d’appartenance nationale, jusques et y compris sur les bancs de l’école de Ferry5.

On trouve semblable écueil du côté des élans compassionnels. Parce que les objets passés que l’historien analyse avancent vers lui investis des conventions morales actuelles, où priment souvent l’amour des justes causes, le prestige des victimes et un certain populisme de l’indignation, il est porté à produire du passé une analyse moralement convenue. La « concurrence des victimes »6, qui organise si vivement les communautés souffrantes autour de leur passé, enserre ainsi, et depuis longtemps déjà, le travail le plus élémentaire de l’historien : ainsi, la sacralisation du témoin et du témoignage, celui des déportés par exemple, investis du double privilège de dire le vrai et le vif, menace l’historien de ces incompréhensions qui font si vite du doute méthodique un déni et de la comparaison une banalisation. Mais ce n’est pas tout. Cette sorte de « morale humanitaire » rétrospective qui a conduit à faire de la victime un personnage héroïque officie à présent sur des terres moins convenues. Il y a celles, bien sûr, de l’histoire coloniale, que certains historiens, parmi les plus médiatiques, travaillent à grands coups d’indignations anticolonialistes. Celles aussi de la Grande Guerre, par exemple, contrée à haute valeur polémique : l’usage que font certains historiens de la souffrance des soldats, de la répression des autorités ou encore des réconciliations émues rabat tout le contenu des documents sur le tracé actuel de l’intolérable et des rapports légitimes à entretenir avec lui. Bref, l’histoire, soumise sans le voir à l’économie des ressentiments sociaux, affectionne les ficelles du saisissement empathique pour se faire redresseuse de torts.

Prenons, enfin, les passions politiques. Petit morceau de bravoure du livre. La plupart des « camps » politiques français, bien sûr, se sont dotés de héros, de scènes mythiques ou de généalogies exaltantes. Et il n’a pas manqué d’historiens pour convertir leur morale politique en machineries intellectuelles ; les « repentis » du communisme suffiraient à le dire. Que les convictions politiques s’invitent dans l’écriture de l’histoire, le trait est d’évidence lorsque l’historien de métier fait siennes par exemple les catégories d’analyse forgées par et pour l’histoire socialiste du socialisme ou, plus sûrement encore, l’histoire communiste du communisme. Mais il n’est pas moins vif sous les envolées anticommunistes ou antifascistes qui, gentiment conformées à la morale présente des droits de l’homme, ne font souvent pas autre chose que reconduire, sur un mode autrement passionnel, les découpes politiques qu’elles prétendent soumettre à la démystification radicale. Et puis il y a, plus pernicieux, l’illusion du neutralisme, qu’illustre l’histoire politique nouée dans les années 80 « derrière le consensuel René Rémond » : cette histoire-là, faite de morale républicaine pour maîtres d’école et de bonne conscience citoyenne, bien accordée aux catégories d’appréciation des jeux et des enjeux politiques que la République a légitimés parmi tous les autres possibles, ont toute chance d’écraser, de pacifier, de taire les passions vives qui ont animé autrement la politique.

On l’aura compris, le conformisme émotionnel, qui conduit l’historien à étudier le passé avec les horizons du présent, n’est pas moins insidieux dans la production des savoirs que tous les conformismes logiques ou idéologiques. Avouons que tout ceci est plutôt bien vu. Voilà en tout cas qui confirme combien les historiens peuvent faire le deuil de l’illusion professionnelle qui les porte à se prendre encore parfois pour des intellectuels sans attaches.

Pour une « histoire à l’estomac ».

Mais que faire alors devant ces changements profonds ? Se soumettre ou se démettre, deux solutions d’égale bêtise, estime Prochasson. Et il ne peine pas à convaincre.
Se soumettre. C’est, par ruse ou par aveuglement, accepter sans critique les édits de la « demande sociale » : du côté de la performance médiatique qui, pour dispenser ses dividendes, réclame la production d’une rhétorique faite d’anecdotes, de concision, de camps bien tranchés, de bons et de méchants, et par dessus tout d’émotion ; et aussi du côté des pratiques universitaires, où le « déluge émotionnel » a trouvé une terre de prédilection du côté d’une jeune génération qui, versée à l’« histoire culturelle », privilégie parfois l’émotion à l’analyse, la souffrance à l’étude des dominations sociales, et abdique aux passions publiques l’arbitrage de ses curiosités.
Se démettre. C’est se recroqueviller dans une posture ascétique et hautaine de défense de l’histoire légitime (comme il y eut une défense de l’orthographe), au nom de la sacro-sainte autonomie de la raison. Seulement voilà, outre que pareil repli a toute chance de ne pas servir la fortune sociale déclinante de l’histoire professionnelle, il faut bien reconnaître que la confusion morale qui entache le monde universitaire, à commencer par l’économie biaisée du jugement qu’ordonnent le clientélisme des recrutements et la monopolisation corporatiste des fiefs académiques, incline à douter des belles proclamations scientistes : « Plus soucieux de défendre leur pré carré que leur discipline, ils [les historiens] se sont voués à une espèce de suicide collectif en encourageant les esprits les plus médiocres au détriment des plus aventureux » (p. 212).

On s’en doute : la position de Prochasson est ailleurs. En spécialiste des intellectuels passés7, il connaît trop l’écueil des fausses alternatives pour jouer ici la raison contre l’émotion. Et puis, il ne fait pas de doute qu’une véritable passion des liens que nouent ensemble l’histoire et la cité anime tout cet ouvrage. Il plaide donc pour une « histoire à l’estomac », référence lointaine mais opératoire à l’essai au vitriol de Julien Gracq (La Littérature à l’estomac, 1950) : parce qu’il ne peut décemment prétendre se jucher au-dessus de la mêlée, et parce qu’il puise dans ses engagements, ses croyances et ses expériences, l’historien se doit d’étendre les fonctions critiques du métier aux présupposés compassionnels, auxquels il confie, sans trop le savoir, le bon soin de trancher la légitimité de ses personnages, de ses arguments et parfois aussi de son analyse ; il lui faut neutraliser, par un effort d’objectivation, les effets que l’environnement social, moral et affectif dans lequel il est indiscutablement pris, font peser sur chacune des étapes du travail de compréhension qu’il déploie. « Comment ? Par un travail acéré visant à mettre au jour les modalités de la production du discours de l’historien » (p. 39).

Dans cette préconisation, il est deux registres articulés. Le premier, tout simple, tient en une posture pragmatique : les passions qui font de l’historien un contemporain de ses contemporains sont une ressource légitime de l’histoire qu’il fait, à condition qu’il prenne soin de mettre sur la table ce qu’elles sont et ce qu’elles font subir à son travail. Prochasson désabuse, au passage, les prétentions d’une histoire (contemporaine) qui ne fait pas de sentiment, sûre de son autonomie scientifique initiale, en rappelant ce que l’histoire « savante », telle qu’elle s’est professionnalisée à la fin du 19e siècle, porte en elle dès l’origine de convictions et de passions républicaines, jusques et y compris dans les rangs de l’école méthodique d’un Gabriel Monod. L’écriture de l’histoire à la « première personne », déprise du « je » académique, peut ménager des voies d’accès moins faussement contrôlées aux connaissances que produit l’historien. Posture pragmatique, donc, qui autorise de mettre en œuvre un véritable relativisme méthodologique (second registre). Faire une place complexe au présent de l’historien, à sa subjectivité aussi, dégonfler les certitudes du démiurge, doit permettre en effet de faire place aux interstices, aux contradictions, aux désajustements et à la pluralité des configurations, dans la restitution des pratiques passées.

Prenons deux territoires convaincants de cette double proposition. Et d’abord, la biographie. Forme édifiante des liens tissés entre l’historien (biographe) et son sujet (le biographé), souvent recouverte d’intentions neutralisantes vite prises en défaut, elle illustre ce que peut être le travail de neutralisation des conformismes moraux et ce qu’il peut avoir d’un heuristique lieu d’exploration : l’approfondissement des relations empathiques à l’objet permet d’alimenter une approche pragmatique de l’histoire qui, à travers la saisie des trajectoires, des contradictions idéologiques, familiales et personnelles, des inachèvements aussi des hommes en histoire, permet d’arracher l’histoire que font les historiens non seulement à l’individualisme méthodologique, qui indexe les actions sur des choix exemplaires (ceux du génie, du héros, du grand homme), et dont la campagne présidentielle a illustré ce qu’il peut avoir de funeste dès lors qu’il s’agit d’enrôler telle ou telle personnalité réduite à l’une de ses coordonnées « personnelles », mais aussi aux postures adverses qui font de l’homme une « simple marionnette du monde social », comme l’a longtemps fait l’historiographie marxiste du nazisme, prompte à ramener Hitler au seul jeu des intérêts capitalistes.

Les convictions partisanes, plus clairement encore : l’effort incessant de clarification des passions, des engagements et des préconstructions politiques héritées que porte avec lui l’historien devraient, plus sûrement que les belles proclamations de neutralité, permettre de détacher l’histoire qu’il écrit de la tentation, pas toujours claire, de lui faire servir la défense d’un modèle ou d’un processus politiques, d’un parti ou d’une idéologie, mais bien plus encore de déprendre les catégories d’intelligibilité du jeu politique passé de celles que lui lègue le jeu politique présent. Ainsi, figer un « monde politique » (disons le socialisme) dans les termes institués des querelles idéologiques de clocher (« révolutionnaires » et « réformistes »), c’est se priver de comprendre combien il est fait de contradictions et d’empilement d’influences ; mais plus sourde encore, plus pernicieuse donc, est l’illusion « politique » qui expose l’historien à prendre pour un attachement politique des acteurs qu’il étudie, ce qui (disons le vote républicain) relève, tout compte fait, de stratégies de positionnement ou de systèmes de valeurs reconvertis qui n’ont rien à faire au répertoire des idées claires8.

Autant que possible, donc, l’historien doit clarifier. Mettre sur la table les présupposés compassionnels qui forment et informent ses pratiques : « L’histoire n’est rien d’autre, affirme Prochasson, que l’effort intellectuel indispensable pour dégager la relation au passé de son enveloppe sentimentale » (p. 163). Voilà de quoi alimenter les vocations et aiguillonner les vigilances. Voilà aussi de quoi susciter l’objection.

À mi-chemin : deux critiques de la critique.

C’est manquer au principe de générosité qui devrait prévaloir dans les échanges académiques, et c’est aviver d’interminables dialogues de sourds dont les cadavres encombrent déjà les travées de la maison Histoire, que de critiquer le contenu d’un livre dans un langage qui lui est étranger ou à l’aune d’une cosmologie des autres positions défendables en pareille matière. Parce qu’il est essai, donc, pas question d’objecter à L’Empire des émotions un de ces chapitres d’épistémologie qui tournent souvent à l’irritant exercice de ventriloque. Et puis, parce qu’il défend les couleurs du « relativisme », il ne sert pas à grand chose d’invoquer les méthodes adverses, celles en particulier de la sociologie critique des intellectuels pour être à peu près clair, qui a toute chance d’importer des oppositions sans jamais les régler.

Disons, alors, qu’une illusion de liberté en vaut bien une autre. L’exposé de la situation, auquel se livre Prochasson, ne vaut qu’à condition d’oublier les conditions historiques de la pratique de l’histoire comme métier. Ou plus exactement, d’oublier que l’historien, en tant qu’il est un intellectuel appointé, est le produit, peut-être autant du présent qu’il traverse ― il faut bien qu’il vive avec son temps ! ― que de l’histoire de la discipline « Histoire », ce qui veut dire aussi bien des savoirs et des savoirs pratiques à partir desquels se négocie ce qu’il faut penser, vérifier ou contester, que de toute la gamme des intérêts et des stratégies académiques particulières qui le font historien parmi les historiens. Ou pour le dire dans la langue du relativisme : l’interminable chaîne des opérations et des coopérations dont sont faits les mondes de l’histoire (l’auteur, l’éditeur, l’archive, le critique, l’étudiant, le chercheur, le maître de conférences, le professeur, etc.), ne compte pas pour rien dans les mécanismes, y compris ceux, subjectifs, qui relèvent du braconnage inventif des normes, suivant lesquels s’organisent les possibilités de libre examen ici défendues.

Et de ce point de vue, lors même qu’on consent à ne pas se soucier de l’extrême précarisation de pans entiers de l’exercice du métier d’historien ni du conservatisme académique forcené qui l’accompagne ― ce qui peut éclairer autrement les parasitages médiatiques ou le tarissement des inventivités, etc. —, l’étude des coopérations en vigueur, — je pense par exemple à l’immixtion de l’univers éditorial —, et des règles particulières de concision ou de lisibilité qui vont avec, dans le ressort du jugement académique — qu’on songe à l’habilitation — et plus largement dans la hiérarchie des objets scientifiques, ou celle, autre exemple entre mille, de l’accélération du rythme du travail doctoral, ou encore, parce qu’elle est décisive, cette forme de hiérarchisation des positions institutionnelles à laquelle s’ordonne, reconnaissons-le, la multitude des définitions théoriques du métier, jouent peut-être autant dans la crise compassionnelle que traversent, et pas toujours à reculons, les historiens de métier. Du moins vaudrait-il la peine d’aller y voir.

Et il n’est pas improbable, aussi, que ce que le style parfois redoutablement acéré de Prochasson qui s’expose à réduire à une humorale dénonciation de personne ― « on connaît ces historiens “institutionnalisés”, issus de l’alma mater, mobilisés par les médias, y compris dans les jeux télévisés, et qui ne font que remplir leur rôle […]. Ils gâchent ainsi un peu plus leur métier en cultivant la fausse monnaie de leur réputation » (p. 209) —, ne gagnerait à être mis au service d’une analyse des logiques, des trajectoires, des contradictions aussi, qui permettraient de mieux comprendre comment certains historiens de métier parmi les plus ostensiblement consentants ont été disposés à se soumettre aux sirènes compassionnelles. comment autrement dit la « tentation émotionnelle » vient aux historiens. On peut toujours rêver de la biographie critique de tel ou tel historien médiatique, etc. Mais là n’était pas le propos, me direz-vous.

Venons donc à l’essentiel. Où diable l’historien peut-il bien trouver les ressources nécessaires à cette opération intellectuelle particulière qui, pour conduire l’histoire préconisée ici, consiste à « dégager du présent les lois qui lui permettent de s’en dégager » ? Dans les mécanismes d’une auto-analyse, façon Bourdieu ? Mais alors comment la « contrôler », je veux dire la prémunir à son tour des recours aux rentables ruses de la complaisance ? Je reste perplexe : croire que l’historien peut rendre raison des incessantes déterminations intellectuelles, affectives et morales qui pèsent sur la conduite de son travail, n’est-ce pas non seulement lui prêter une clairvoyance qu’il n’a pas, mais supposer aussi la stabilité de ces déterminations et leur claire lisibilité ? Et faut-il alors, au contraire, se résoudre à ce que l’historien relativise l’histoire qu’il fait à mesure qu’il l’écrit à partir d’expériences nouvelles, de contradictions rencontrées, d’ajustements négociés, etc. ?

Ne vaut-il pas mieux miser sur l’analyse des défaillances des mécanismes collectifs dont dispose déjà la discipline ? Scruter, autrement dit, comment la crise compassionnelle, telle qu’elle est brillamment débusquée ici, a bien pu se frayer un chemin dans les pratiques académiques elles-mêmes. Car là est bien l’essentiel. Et alors il faut étudier « à nouveaux frais » les pratiques du métier comme celles du compte rendu ou, plus fastidieux encore, des rapports de soutenance, ou plus absurde encore, du cirque des auditions, qui toutes au fond n’ont (ou ne devraient avoir) d’autre raison d’être que l’exercice pratique et collectif du jugement historien sur le travail des historiens. Réfléchir, aussi, dans l’autre sens, aux modalités de réception et d’intelligibilité dans la cité de ce que disent les historiens sur ce qu’ils savent, étudier les conditions sociales de lecture des livres qu’ils font, et qu’ils exposent à voir s’investir d’émotions qu’ils ne maîtrisent pas, n’entre pas peu dans la clarification de la tentation compassionnelle qui pèse sur leur travail.

Les ramifications de la critique suffisent sans doute à convaincre : le livre de Christophe Prochasson mérite d’être lu et bien lu. Loin des positions et des oppositions simplistes ― ce qui en la matière n’est déjà pas une mince affaire —, il ouvre une multitude de voies de réflexion. Il fait voir surtout des « pelisses de fourrure » qu’on n’avait pas vues. Et il travaille les conditions suivant lesquelles les historiens peuvent espérer s’en libérer. Ces conditions, en péguyste convaincu, Prochasson les traque dans le ressort moral des pratiques intellectuelles. À coup sûr, pourtant, les formes d’organisation et d’exercice collectifs du métier auraient ici leur mot à dire. Et à coup sûr, la mise en dialogue de ces deux registres d’analyse permettra de dégager les modalités à partir desquelles l’historien, habité qu’il est par les passions contemporaines, peut se donner les moyens d’habiter l’histoire qu’il écrit. Et quitte à passer ici pour le petit qui s’invite à la table des négociations des grands, il est à souhaiter que se poursuive, sur le mode de l’échange collectif, ce travail critique propre à éclairer le cheminement des historiens dans la mêlée.

Christophe Prochasson, L’Empire des émotions. Les historiens dans la mêlée, Demopolis, Paris, 2008.

Note

1 Décisives, à ce propos, sont les études anthropologiques, auxquelles se réfère ici Prochasson, qui sont réunies dans A. Bensa et D. Fabre (dir.), Une histoire à soi. Figurations du passé et localités, éd. Msh, Paris, 2001, lire en particulier A. Bensa, « Fièvres d’histoire dans la France contemporaine » (pp. 1-12), et D. Fabre, « L’Histoire a changé de lieux », (pp. 13-41).
2 Suivant un foisonnement notable les historiens ont exploré ce thème, manière aussi de se mêler de renégocier leur rôle social et l’importance de leur expertise : F. Hartog et J. Revel (dir.), Les Usages politiques du passé, éd. Ehess, Paris, 2001 ; C. Andrieu, M.-C. Lavabre et D. Tartakowsky (dir.), Politiques du passé. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Publications de l’Université de Provence, Aix-en-Provence, 2006 ; M. Crivello, P. Garcia et N. Offenstadt (dir.), Concurrence des passés. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Publications de l’Université de Provence, Aix-en-Provence, 2006 ; et sur l’histoire malmenée par et pour Sarkozy, voir le récent travail des chercheurs du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (Cvuh) : Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France. Dictionnaire critique, L. de Cock, F. Madeline, N. Offenstadt et S. Wahnich (dir.), Agone, Marseille, 2008.
3 C. Prochasson puise ici le soubassement de son analyse dans l’étude, abondamment citée et récitée ces temps-ci, de François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, Paris, 2003. On aura reconnu, peut-être, travesti pour l’occasion, le fameux titre du fameux texte de Bourdieu, « Comment libérer les intellectuels libres ? » [1980], repris dans Questions de sociologie, Minuit, Paris, 2002 [1984], pp. 67-78.
4 On aura reconnu, peut-être, travesti pour l’occasion, le fameux titre du fameux texte de Bourdieu, « Comment libérer les intellectuels libres ? » [1980], repris dans Questions de sociologie, Minuit, Paris, 2002 [1984], pp. 67-78.
5 La liste est longue, à présent, des travaux qui, soucieux de déboulonner les hâtives évidences de la « fin des terroirs » d’Eugen Weber, ont emprunté, arpenté et légitimé cette voie de compréhension du passé républicain : lire, par exemple, J.-F. Chanet, L’École républicaine et les petites patries, Aubier, Paris, 1996 ; A.-M. Thiesse, Écrire la France. Le mouvement littéraire régionaliste de langue française entre la Belle Époque et la Libération, Paris, PUF, 1991, ou C. Ford, Creating the Nation in Provincial France. Religion and Political Identity in Brittany, Princeton University Press, Princeton, 1993. Et plus largement, sur la part de la mémoire locale dans le façonnement des cultures politiques, lire S. Gerson, The Pride of Place. Local Memories and Political Culture in Nineteenth-Century France, Cornell University Press, Ithaca, 2003, auquel Prochasson adosse ici l’essentiel de sa démonstration.
6 Sur ce point, le livre de J.-M. Chaumont, La Concurrence des victimes. Génocide, Identité, Reconnaissance, La Découverte, Paris, 1997, fournit à Prochasson l’essentiel de son analyse.
7 Au moins depuis Les Intellectuels, le Socialisme et la Guerre, 1900-1938, Seuil, Paris, 1993.
8 À ce propos, on pourra lire, pour les clarifications qu’il contient, le texte de C. Prochasson, « La politique comme culture sensible », French Politics, Culture & Society, n°2, 2004, pp. 56-67.

Résumé

« Au lieu de se contenter, comme autrefois, de leurs belles fourrures, la majorité des ours endossaient à présent des vêtements, des uniformes et des manteaux copiés sur ceux des hommes, s’imaginant être ainsi plus élégants, sans se rendre compte qu’ils se couvraient de ridicule. Quitte à crever de chaleur, on en voyait même se […]

Christophe Granger

Membre du Centre d’histoire sociale du xxe siècle (Université Paris 1, cnrs), et ater à l’Université Strasbourg 2 Marc Bloch.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Christophe Granger, « Libérer les historiens libres. », EspacesTemps.net, Livres, 2008/09/25. URL : https://www.espacestemps.net/articles/liberer-les-historiens-libres/