Journaux extimes.

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Boris Beaude Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Dans les années soixante, alors que les fondements de l’Internet que nous utilisons aujourd’hui se développaient, une règle élémentaire allait être adoptée : le réseau ne devait permettre aucune hiérarchie a priori entre les informations. La privatisation du réseau et son développement auprès d’un plus large public au cours des années quatre-vingt-dix allaient se construire sur les mêmes bases. En 2004, ce principe est toujours très structurant, bien que largement remis en cause.

Tout utilisateur d’Internet a vécu à plusieurs reprises des expériences frappantes de cette absence de hiérarchie. Dans le meilleur des cas, un moteur de recherche prend en compte le fait qu’une page soit référencée par d’autres pages (cf. Incontournable et sans contenu), certains se limitant à vérifier l’occurrence des termes au sein de la page. Cette hiérarchie, définie a posteriori, ne distingue pas une page rédigée par un inconnu d’une page de quotidien national, d’une multinationale ou d’une prestigieuse institution. Les .com, .net, .org, ou .fr n’y ont rien changé, pas plus que les .presses ou les .gouv.

Image2En cela, Internet offre une opportunité exceptionnelle à tout un chacun de s’exprimer, hors des normes et des conventions imposées par l’utilisation des médias de masse. Se plaçant en intermédiaire obligé entre un individu et son altérité, ces derniers agissent tel un filtre, d’autant plus important qu’ils disposent d’une large diffusion. En offrant la possibilité de diffuser une information dans le monde entier pour une somme relativement insignifiante, Internet a profondément modifié les logiques préexistantes. Parallèlement aux médias de masse, qui intègrent de plus en plus cette possibilité dans leur stratégie éditoriale (Le Monde, Libération, le New York Times…), se développent de nouvelles formes d’expression, dont le blog est probablement une des formes les plus surprenantes (cf. At Home with Hitler).

Image3Un blog est un site internet qui repose sur un logiciel permettant d’exprimer ses idées selon une logique chronologique. Il peut être alimenté par du texte, des photos, de la musique ou des vidéos, au gré de l’humeur, de la motivation et des compétences de son auteur. Hérité de la « page perso », le blog en est la forme la plus épurée, encadrant l’auteur dans une structure prédéfinie. Au cours de la deuxième partie des années quatre-vingt-dix et plus encore depuis quelques années, l’utilisation d’Internet pour s’informer est devenue une pratique de plus en plus courante dans les pays développés. En revanche, la « publication » d’informations reste toujours réservée à une part marginale de la population, tant elle nécessite encore un investissement significatif. En proposant un dispositif de « mise en ligne » simplifié, le blog répond à une demande croissante : ne pas être un utilisateur passif. À ce jour, le blog est devenu un phénomène de société, à tel point que certains d’entre eux peuvent compter plus de 500 000 visiteurs (Slashdot), se présentant parfois comme des sources d’informations alternatives ou très spécialisées dans des domaines précis. Cette pratique touche tous les âges et tous les types de contenu (techniques, culturels, militants, généralistes, narcissiques…), mais tend à séduire de plus en plus les adolescents et les jeunes adultes, qui y trouvent un moyen d’expression privilégié, répondant à la spontanéité qui caractérise souvent ce moment de la vie.

Image4Depuis peu, le blog est aussi développé pour fournir une information plus spontanée par les grands journaux quotidiens. Les lecteurs du Monde sur Internet ont des chances, pour peu qu’ils soient curieux et abonnés, de découvrir les blogs que le journal héberge depuis peu. Certains sont mis en valeur par la rédaction, lorsque le thème ou les auteurs entretiennent des liens privilégiés avec le journal. Le blog d’Olivier Houdart et Martine Rousseau, correcteurs du journal, vous éclairera sur la différence entre « une dictée sans faute et une dictée sans fautes ». Ces blogs sont aussi l’occasion de mieux connaître les journalistes indépendants ou les correspondants qui travaillent régulièrement pour Le Monde, dont Francis Pisani depuis San Francisco et Corine Lesnes depuis New York. Récemment, Le Monde a aussi introduit un blog à deux voix, entre Paul Alliès et Olivier Duhamel, sur la Constitution Européenne. D’autres blogs, plus discrets, sont rédigés par des lecteurs, devenus auteurs pour l’occasion et pouvant être valorisé à leur tour par d’autres lecteurs.

Image5Il ne faut pas attendre du blog ce qu’il n’est pas. La plupart du temps, le blog répond à un besoin de confronter un monde, celui de l’auteur, au Monde, constitué par le lecteur potentiel, inconnu et multiple. Entre les deux, se trouvent souvent des interlocuteurs privilégiés, que l’inconnu devine, devenu témoin par sa seule lecture. En cela, le blog prend une place privilégiée dans la vie de son auteur, se situant parfois au cœur d’un processus identitaire. Albert Vanderburg dit Albert la Panthère, alors sdf au célèbre blog, est particulièrement représentatif de l’importance que peut prendre un blog dans la vie de son auteur. Il rencontrera à cette occasion Maryse Marpsat, chercheur à l’Ined, avec laquelle il écrira un ouvrage sur sa vie ; la vie d’un ancien artiste new-yorkais qui se retrouve sans domicile à Honolulu.

Image6Le blog se découvre généralement par un ami, un lien hypertexte ou une recherche. Il est peu probable d’être confronté à un contenu qui nous est totalement étranger. La grande majorité des blogs échappe à la visibilité du plus grand nombre. Ils sont le fruit de ceux qui souhaitent s’exprimer et non de ceux que l’on souhaite entendre. S’il arrive que cela soit les mêmes, beaucoup restent dans l’indifférence la plus totale. Pour être connu, un blog n’échappe pas à une règle élémentaire : s’il n’est pas cité ou référencé par d’autres médias jouissant d’une importante visibilité, il a toutes les chances de n’être lu que par son auteur et, au mieux, son réseau de relations personnelles. Le blog, dans son principe, présente une contradiction évidente, et il serait naïf de ne pas la considérer. Son auteur est confronté à une forme d’expression comprise entre l’intime et l’extime, où se côtoient les formes pronominales, je, tu, il, nous, vous et ils. Une même phrase peut s’adresser à l’auteur lui-même, à un interlocuteur privilégié et à l’inconnu, complice de cette expression. (« Je vous avoue que j’en ai marre d’être moi »). Le blog ne peut être compris pour lui-même, sans cette logique opposant l’individualité de l’auteur à la multiplicité de ses lecteurs. En cela, le blog n’est pas un journal intime, sur lequel les mots sont jetés dans le secret. Le blog est un journal extime, qui donne à voir l’intimité de l’auteur avec son consentement. Les formes que peuvent prendre de tels journaux sont tout à fait singulières, tant elles relèvent d’un compromis subtil entre l’intime et son altérité. Il est alors très risqué de juger de la pertinence et plus encore de l’importance des propos qui y sont tenus. Des propos, perçus par certains lecteurs comme totalement dénués d’intérêt ou au contraire d’une extrême gravité, peuvent avoir un sens totalement différent pour leurs auteurs, mais aussi pour d’autres lecteurs. Sur les blogs, s’opèrent au regard de tous des échanges particuliers entre des interlocuteurs suggérés sous de multiples avatars, pour peu que l’on ne soit pas l’un d’eux par notre simple regard.

Image7Puisqu’il s’agit avant toutes choses de communication, il n’est pas inutile de rappeler que la banalité peut justement être au cœur d’interactions tout à fait importantes, lors desquelles l’identité se construit. Le foot est à cet égard très révélateur tant il est prétexte, lors de discussions, à défendre des points de vue qui relèvent finalement du rapport au collectif, à l’engagement, à l’effort, au régionalisme ou au nationalisme. Plus encore, l’adolescence est profondément marquée par des interactions jugées d’une grande importance par ceux qui les vivent mais peu considérées par les adultes, perçus comme inaptes à en comprendre les enjeux. Pour s’en convaincre, les blogs ouvrent un « terrain » de recherche exceptionnel pour qui s’intéresse aux modalités de la construction de l’identité dans le cadre de la communication. La radio fm Skyrock présente de ce point de vue un cadre privilégié, représentatif de l’ampleur de ce mode de communication. En offrant la possibilité à ces auditeurs de créer leur propre blog, cette radio a rencontré un succès considérable. À ce jour, plus d’un million de Skyblogs ont été créés. L’interaction, au-delà de la seule conscience du regard de l’autre, passe alors par les commentaires des lecteurs (plus de 50 en moyenne). Un « j’la kif a donf » d’un prénommé altus_21 peut alors être d’une importance capitale… pour peu que cela soit Olivier de la 3eb.

Si l’adolescence est le moment privilégié du journal intime, au regard des centaines de milliers de blogs qui se développent, elle devient aussi le moment du journal extime, livré au regard du Monde…

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Pardonnez-moi…

C’est pour ca qu’il et en mayo de bain…

Lachez vos com…

Ben on est pas très frais…

Garde le charline c est un mec bien…

Voilà skon fait en BTS…

Autres sites proposant d’héberger des blogs.

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Photos : merci à Skyrock, ainsi qu’à tous les auteurs des blogs.

Résumé

Dans les années soixante, alors que les fondements de l’Internet que nous utilisons aujourd’hui se développaient, une règle élémentaire allait être adoptée : le réseau ne devait permettre aucune hiérarchie a priori entre les informations. La privatisation du réseau et son développement auprès d’un plus large public au cours des années quatre-vingt-dix allaient se construire […]

Boris Beaude

Spécialisé dans la dimension spatiale d'Internet, Boris Beaude s’intéresse plus généralement à la dynamique des moyens que les sociétés mettent en œuvre pour gérer la distance. Il fait partie du laboratoire Chôros de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, enseigne à l'Institut d'Études Politiques de Paris et termine une thèse sur l’accès aux ressources musicales par Internet. Il fait partie de la Rédaction d'EspacesTemps.net, où il est responsable du Site du mois.

Pour faire référence à cet article

Boris Beaude, "Journaux extimes.", EspacesTemps.net, Objets, 15.12.2004
https://www.espacestemps.net/articles/journaux-extimes/