L’homme spatial prend places.

Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, 2009.

Jacques Lévy

Image1Avec De la lutte des classes à la lutte des places, Michel Lussault reprend une démarche déjà engagée dans son ouvrage antérieur, L’homme spatial (dont EspacesTemps.net a rendu compte). Celle-ci consiste à associer des études de cas, analysées de manière détaillée, à une construction théorique sophistiquée. C’est ce couplage qui donne à ce livre, plus encore qu’au précédent, un style très spécifique qui le rend d’une lecture aisée alors même que le projet intellectuel ne manque pas d’ambition.

Dans l’introduction et dans la séquence initiale du chapitre 1, Lussault conte les histoires pleines de rebondissements d’un faux hall d’immeuble dans une banlieue du Havre et de quelques loups du Vercors. Quelques pages plus loin, il livre au lecteur une boîte-à-outils roborative où les compétences spatiales sont déclinées en métrique, placement-arrangement, échelle et délimitation-découpage. Il n’a nulle peine à montrer que ces catégories d’apparence ésotérique constituent un efficace truchement pour appréhender les exemples précédemment développés.

Dans le chapitre 2, « Placer/déplacer ou la lutte des places », Lussault étudie la position assise d’un vieil homme au Tamil Nadu, l’ombre d’un arbre dans un lycée de Louisiane et l’usage du téléphone mobile dans les trains français. Il propose une exploration des relations entre un individu, son corps et la place que celui-ci occupe dans un espace qui a son existence distincte mais qui sera inéluctablement affecté par ce corps orienté et les intentionnalités qui le pilotent. Prendre place : voilà qui n’est pas si évident que la métaphore, devenue cliché, ne le laisse paraître. Dans les exemples de ce chapitre, il s’agit surtout d’une topologie du placement et de l’exclusion des corps qui, dans un premier temps, peut donner l’impression d’une violence spatiale furtive mais généralisée. En fait, comme le montre sa synthèse à la fin de ce chapitre, Lussault décrit un monde en tension entre un droit à la mobilité qui suppose des degrés de liberté considérables pour les individus, avec les frictions frontales ou tangentielles que cela entraîne, et les régulations plus ou moins discrètes, évoluant entre autocontrôle interindividuel et surveillance étatique, que la société prise comme un tout, autorité explicite ou civilité fluide, met en œuvre pour rendre cette tension vivable ou même, si possible, productive.

En parlant de « régime pseudo-libéral des places », Lussault exclut à la fois une vision naïve qui, par la main invisible qui règnerait sur le marché des lieux, donnerait à chacun le bonheur géographique qu’il serait en droit d’attendre, et une paranoïa du panoptique qui voit dans chaque caméra de surveillance la preuve du totalitarisme en marche. Dans le chapitre suivant, les cas des aéroports, des parcs à thème ou des gated communities, c’est-à-dire les situations où le caractère public d’un espace est attaqué par les logiques techniques sécuritaires, la mono-fonctionnalité réductrice ou l’auto-enfermement sociologique, donnent le ton, moins pour simplifier que pour mettre en valeur les contradictions. Les moments où la barrière est forte mais où le passage reste possible, qu’il appelle « les aventures des franchissements », sont élaborés non comme des actes de résistance mais pour la raison que c’est bien au bout du compte dans le désenclavement généralisé des espaces qu’il faut chercher l’origine ultime de ces contre-enclavements. Il faut donc s’habituer à vivre et à comprendre des configurations qui ne se laissent pas enfermer, justement, dans le « ou bien/ou bien » mais dans lesquelles les nouvelles contraintes sont aussi pensables comme l’expression particulière de nouvelles libertés.

Ce que nous propose Lussault, c’est une géographie analytique dans un double sens. D’abord parce que c’est bien une « analyse spatiale ». On est loin ici, bien sûr, de ce qui a été appelé ainsi dans les années 1970 par certains courants positivistes de la géographie, qui cultivaient l’illusion que des « lois » physico-statistiques pouvaient expliquer les spatialités humaines. Lussault a pourtant, paradoxalement, pris au sérieux le projet : rendre compte avec toute la précision nécessaire des agencements géographiques et les styliser grâce à des ressources conceptuelles qui lui permettent d’atteindre un degré élevé de généricité. Dans ce livre, Lussault fait circuler ses notions entre des configurations très variées du monde contemporain. Dans son ouvrage précédent, il avait même revisité les pratiques spatiales de la noblesse d’Ancien Régime.

Cette approche « eidétique », pour reprendre le terme de Husserl, n’est possible que parce qu’un second sens du mot « analytique », celui de la « philosophie analytique », a été convoqué. Il s’agit d’une démarche consistant à mobiliser toute l’énergie intellectuelle nécessaire pour décrypter les mots et les actes, si banals qu’ils paraissent n’en point valoir la peine. Il en résulte un travail de déconstruction/reconstruction théorique, qui démonte une situation apparemment simple pour la refabriquer immédiatement grâce à des outils d’intelligibilité originaux. Cela suppose une combinatoire à haute complexité, incluant le matériel, l’immatériel et l’idéel, les acteurs, les objets et l’environnement, l’espace et la spatialité. La force de la démonstration, faite à la fois d’explicitation et de rigueur argumentative, rend possible un double résultat : fabriquer du « concret de pensée » (pour reprendre l’expression marxienne) sur des « faits spatiaux totaux », pourtant descriptibles par des mots simples ; continuer l’ouverture d’un chantier théorique, loin d’être achevé ni même encore circonscrit sur la géographicité des mondes sociaux. La notion de situation, naguère utilisée de manière purement métaphorique, qui retrouve son sens proprement spatial, totalement concret et profondément conceptuel, apparaît ici comme centrale.

Dans cette perspective, le travail de Lussault appelle la poursuite de discussions sur des termes cardinaux comme environnement, qu’il récuse peut-être un peu vite en le réduisant à un « milieu » (et si un environnement était un dispositif dans lequel l’englobé agit sur l’englobant ?) et visibilité, dont les rapports avec la matérialité mériteraient d’être élucidés (et si le visible n’était pas, finalement, indépendant du visuel ?), ou sur le couple topographique/topologique, dans lequel le premier n’est peut-être pas plus « physique » que le second (et si, contrairement à l’utopie étatiques du territoire et aux approches trop abstraites de l’identité, le réseau était le seul espace vraiment pragmatique ?).

L’auteur de cette recension est un proche compagnon de projet et d’horizon de Michel Lussault et ne saurait prétendre à l’impartialité requise pour une critique en bonne et due forme. Qu’on lui permette cependant de signaler au public ce livre important et utile. L’espace fait ces temps-ci son entrée comme force de proposition dans une maison des sciences sociales qui n’en tirera avantage qu’en prenant le risque d’une ouverture d’esprit dont elle n’a pas encore complètement administré la preuve. Plus que le marxisme, qui, il est vrai, tombe sous le coup d’une critique sévère dès lors qu’il est question de donner une place centrale à l’espace, le titre du livre cible la paresse des disciplines, affaiblies par leur récurrente aversion à assumer l’historicité-en-train-de-se-faire et fatiguées par les lendemains de fête du nationalisme méthodologique1. Gageons en tout cas que les pistes ouvertes par ce livre seront jugées prometteuses par les chercheurs, de plus en plus nombreux, qui en sont venus à penser que la lecture du social par l’espace est tout sauf une perte de temps.

Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.

Bibliographie

Andreas Wimmer et Nina Glick Schiller, « Methodological Nationalism and Beyond. Nation-State, Migration, and the Social Sciences » in Global Networks, vol. 4, n°2, 2002, pp. 301-334.

Note

1 Le nationalisme méthodologique est une tendance, qui a profondément marqué les sciences et les sciences sociales plus encore, consistant à découper des objets, des problématiques et des disciplines en fonction des territoires, des projets et des visions du monde des États (sur ce sujet, voir Wimmer et Schiller, 2002).

Résumé

Avec De la lutte des classes à la lutte des places, Michel Lussault reprend une démarche déjà engagée dans son ouvrage antérieur, L’homme spatial (dont EspacesTemps.net a rendu compte). Celle-ci consiste à associer des études de cas, analysées de manière détaillée, à une construction théorique sophistiquée. C’est ce couplage qui donne à ce livre, plus […]

Jacques Lévy

Jacques Lévy est professeur de géographie et d’urbanisme à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, où il est directeur du laboratoire Chôros et co-directeur du Collège des Humanités. Il travaille sur la ville et l’urbanité, la géographie politique, l’Europe et la mondialisation, les théories de l’espace de l’individu et des sociétés, l’épistémologie de la géographie et des sciences sociales, la cartographie, l’urbanisme et le développement spatial. Il a notamment publié Géographies du politique (dir.), 1991 ; Le monde. Espaces et systèmes, 1992, avec M.-F. Durand et D. Retaillé ; L’espace légitime, 1994 ; Egogéographies, 1995 ; Le monde pour cité, 1996 ; Europe. Une géographie, 1997 ; Le tournant géographique, 1999 ; Logiques de l’espace, esprit des lieux (dir.), 2000, avec M. Lussault ; From Geopolitics to Global Politics (dir.), 2001 ; Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (dir.), 2003, avec M. Lussault ; Les sens du mouvement (dir.), 2005, avec S. Allemand et F. Ascher ; Milton Santos, philosophe du mondial, citoyen du local, 2007 ; L’invention du Monde (dir.), 2008 ; The City, 2008 ; Échelles de l’habiter (dir), 2008. Il est co-directeur d’EspacesTemps.net.

Pour faire référence à cet article

Jacques Lévy, "L’homme spatial prend places.", EspacesTemps.net, Livres, 30.11.2009
https://www.espacestemps.net/articles/homme-spatial-prend-places/