Guerre.

de monde(s)

Cristina D’Alessandro-Scarpari

Image1Il y a certes des mondes, mais il y a aussi un Monde : aucune de ces deux réalités ne peut être niée par l’individu qui regarde autour de lui ne serait-ce qu’avec une pointe de réalisme. Ceci étant c’est précisément l’indéniable dyscrasie entre ces deux niveaux, les échelles du Monde et des mondes, cette existence conjointe et en coprésence qui pose problème. Elle est difficile à appréhender, elle est difficile à accepter et parfois … à vivre. Véritable casse-tête pour celui ou celle qui s’interroge sur les espaces et les dynamiques des sociétés contemporaines, elle ne peut ne pas affecter (positivement et/ou négativement) l’individu vivant dans le Monde et dans ses différents mondes. Cela ramène à la mémoire l’avocat de Luigi Pirandello qui, dans « La carriola » (Pirandello, 1994), est incapable de faire face au double monde du public et du privé, au poids d’une carrière et d’une renommée acquise et qui ne trouve aucune autre échappatoire que « faire la charrette » lorsqu’il est seul, renfermé entre les murs isolées et sécurisées de son bureau, lorsque personne ne le regarde. Aucun de ses clients ne pourrait l’imaginer et comme seul témoin silencieux son petit chien, victime et complice, d’une folie ponctuelle.

Quelle est la charrette de notre monde actuel ? Nous en avons peut-être plusieurs, mais la guerre en est une. Il s’agit d’une guerre double, à deux niveaux : une guerre des mondes et une guerre du Monde, car il ne faut pas qu’une guerre soit mondiale pour qu’elle investisse le Monde.

La guerre des mondes est celle où s’affrontent deux visions différentes d’un même espace, d’une même réalité convoitée ou d’un même objet : celle des Iraquiens et celle des Américains, chacun des deux ayant « son Iraq », celle des Israéliens et des Palestiniens avec leurs « deux Terres Saintes ». Mais c’est aussi celle du génocide rwandais : les Hutus ne pouvant partager le rêve d’un pays fait de seuls tutsis, un « tutsiland ». Il est donc question autant d’opposition frontale que de déclaration de guerre unidirectionnelle.

A côté des guerres déclarées, existe aussi un second groupe de guerres implicites, non ouvertement combattues, mais potentiellement aussi dangereuses que les premières, car elles sont des « guerres en puissance ». C’est la guerre des défenseurs de la mondialisation (ou de ceux qui la croient inéluctable) et des altermondialistes : leur(s) monde(s) ne sont pas les mêmes. C’est aussi la guerre, que raconte Thomas L. Friedman (Friedman, 2005), vécue au quotidien par de nombreux Indiens entre le monde de la technologie dans lequel ils travaillent pendant la journée et le monde des quartiers pauvres dans lesquels ils rentrent chaque soir après le travail : ils vivent cette guerre au quotidien, en sont les témoins et les acteurs. C’est bien aussi la guerre de l’enfant africain qui, depuis son village au fin fond de la brousse rêve d’un Occident lointain ou d’une ville plus proche (mais autant éloignée que le premier, en réalité) et est en guerre contre son monde (celui du village et de la « tradition ») et le Monde (qui fait de l’Afrique ce qu’elle est aujourd’hui). C’est encore la guerre des Mexicains qui tentent tous les jours de passer la frontière américaine et qui trouvent des minute men près à les repousser avec tous les moyens : leurs mondes ne sont pas les mêmes, ils vivent le Monde différemment.

Si ces guerres traversent les mondes et le Monde, si les échelles sont si différentes, non seulement pour la taille des objets concernés, mais aussi pour l’essence des enjeux visés, elles accroissent toutes la peur. Les peurs millénaristes de l’inconnu, de l’imprévisible, de la puissance terrifiante de la technologie ou, encore pire, du « technoculturel », tel que le nomme Derek Gregory (Gregory, 2004). Ces guerres médiatiques (entre les différents medias pour imposer une version des faits en tant que réalité de terrain), mais aussi guerres médiatisées (que l’on pense au bombardement d’images du World Trade Center s’effondrant le 11 septembre 2001) qui désorientent aussi parce que souvent l’ennemi n’est pas clairement identifié. Il y a un ennemi (ou plusieurs ?), mais qu’est-ce qu’une guerre contre des terroristes ? C’est une espèce de lutte, a struggle contre un ennemi invisible, dépourvu de visibilité propre. Est-ce encore une guerre ?

La guerre est un combat de mondes, un affrontement entre des façons différentes de voir le Monde : Jean Hatzfeld (Hatzfeld, 2003) insiste sur l’incompréhension qui sépare les survivants et les auteurs du génocide rwandais. La colline de Nyamata, la région du Kibungo, le Rwanda et le Monde qu’ils racontent ne sont pas le mêmes, à entendre les récits des uns et des autres. Il ne s’agit pas tellement de haine, mais plutôt d’incompréhension. Ils semblent parler d’espaces différents, mais en réalité ils ne les voient pas de la même manière, ce qui en fait des endroits différents. Le lieu paisible et tranquille des uns, où il fait bon vivre malgré les difficultés et la pauvreté, est invivable pour les autres, il est l’endroit où on ne vit pas bien ou encore celui envers lequel on ne ressent que de l’indifférence.

Si on suppose ensuite que la guerre se termine un jour : peut-on vraiment dépasser la violence ? Si on pense qu’une fin soit possible, plusieurs problèmes se posent en même temps : la mémoire, le pardon, l’oubli. On peut analyser ces questions à partir d’une perspective humaine et individuelle : les réponses sont alors aussi nombreuses que les individus directement ou indirectement impliqués. Mais on peut aussi adopter une autre posture et se tourner vers l’espace, vers la terre, vers la géographie de la guerre.

L’espace garde certes de multiples mémoires, matérielles et symboliques de la guerre, car l’espace est bien un acteur de la guerre, mais il en est aussi un témoin : la mort, la destruction, le crime, la peur, la douleur et l’homicide sont toujours dans un espace. On peut aussi choisir d’effacer les traces de ce qui s’est produit : escamoter, détruire ou déplacer les preuves et, ceci faisant, l’espace « oublie » la guerre, il oublie les perdants et les gagnants, il les réconcilie par le silence et par le non-témoignage.

Pour terminer on peut poser la question de la comparaison entre la guerre, le massacre et le génocide. Est-ce simplement une question d’ampleur et de degré ? Est-ce seulement la prédominance d’une volonté destructrice et annihilante sur une autre ? Est-ce la suprématie d’une violence sur des victimes ? Peut-on juger par la comparaison du nombre de victimes ou par la volonté d’extermination, déclarée ou pas ?

Il y a certes un point commun entre la guerre, le massacre et le génocide, c’est la souffrance : on pourrait penser que celle-ci ne soit pas spatiale, mais si l’espace participe de la guerre, il est aussi partie en cause de ses conséquences. Que l’on pense à la fumée des incendies, sortes de larmes, de pleurs, de cicatrices ouvertes et saignantes. Que l’on songe aux bruits, aux rumeurs, aux cris : autant de témoignages des souffrances d’un espace meurtri.

Mais plus encore que la souffrance, on voudrait affirmer que ce que toutes les guerres ont en commun c’est le vide, caractéristique spatiale sans ombre de doute. Ce vide peut-il être comblé ? Peut-il redevenir un plein ?

Bibliographie

Thomas L. Friedman, The World is Flat. A Brief History of the Twenty-First Century, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2005.

Derek Gregory, The colonial present. Afghanistan, Palestine, Iraq, Oxford UK, Blackwell, 2004.

Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, Paris, Seuil, 2003.

Luigi Pirandello, Novelle per un anno, Firenze, Giunti Editore, 1994.

Résumé

Il y a certes des mondes, mais il y a aussi un Monde : aucune de ces deux réalités ne peut être niée par l’individu qui regarde autour de lui ne serait-ce qu’avec une pointe de réalisme. Ceci étant c’est précisément l’indéniable dyscrasie entre ces deux niveaux, les échelles du Monde et des mondes, cette […]

Cristina D’Alessandro-Scarpari

Après un doctorat en géographie humaine à l’Université François Rabelais de Tours et une recherche postdoctorale à la West Virginia University (États-Unis), elle est enseignante à l’Institut des Sciences Politiques de Paris et chercheuse contractuelle à la Msh de Tours. Sa spécialité est la géographie humaine de l’Afrique subsaharienne. Elle s’intéresse tout particulièrement à l’étude géographique des situations problématiques (protection environnementale transfrontalière, usages des outils visuels et impérialisme digital, géographie des massacres) et aux enjeux théoriques dans les sciences sociales. Elle est l’auteure de Géographes en brousse (2005, L’Harmattan) et coéditrice de l’ouvrage Espaces, savoirs et incertitudes (Ibis Press).

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Cristina D’Alessandro-Scarpari, « Guerre. », EspacesTemps.net, Dans l’air, 2006/02/01. URL : https://www.espacestemps.net/articles/guerre/