Une science impériale pour l’Afrique ?

Emmanuelle Sibeud, Une science impériale pour l’Afrique ? la construction des savoirs impérialistes en France, 1878-1930, 2002.

Jean-Yves Barrère

Image1C’est un livre passionnant qui, dans sa forme de thèse, peut apparaître quelque peu ardu pour un lecteur non familier des productions de l’Ehess. Mais la présence de nombreuses citations de broussards, d’enquêteurs ethnographiques ou d’anthropologues coloniaux vient heureusement agrémenter cette « étude systématique des pratiques et des institutions scientifiques en Afrique française et à propos de l’Afrique française ». Il s’agit également d’un « inventaire critique des fondements de la mentalité impériale française, telle qu’elle se construit à partir des années 1870 et s’épanouit dans l’entre-deux guerres ».

Arnold Van Gennep, dans Les Demi-savants, paru en 1911, fournit une bonne citation à l’auteure, pour servir d’introduction : « Abandonnant son Questionnaire modèle, Désiré Papin élabora la “ méthode des improvisations ” et obtint des réponses satisfaisantes :

Avez-vous plusieurs femmes légitimes ? Oui.

La polygamie existe-t-elle dans vos tribus ? Non.

Les rapports sexuels sont-ils libres avant le mariage ? Oui.

Les femmes conservent-elles toutes leur virginité ? Oui. [….]

Après cinq mois d’interrogations méthodiques, Désiré Papin se trouvait possesseur de plusieurs tonnes de notes, qu’il expédia de suite à la Société de Géographie de Paris. Celle-ci lui décerna la médaille du Conseil Municipal et le Grand Prix du Président de la République. C’est pourquoi Désiré Papin est considéré comme le rénovateur en France de l’ethnographie scientifique. »

L’objet tout à fait intéressant de l’ouvrage est de faire le tri entre explorateurs, soldats conquérants et gestionnaires de la colonisation d’une part, forces administratives ou militaires et décideurs politiques d’autre part. La science n’est pas absente et va fournir des arguments pour obtenir de la Commission des voyages ou de l’Académie des inscriptions et belles lettres, des moyens et des recommandations. Mais la contradiction demeure entre les militaires coloniaux et le milieu des « savants », soucieux de se prémunir contre l’interventionnisme d’un patronage colonial. En fait, il n’y a pas de vrai projet d’exploration scientifique de l’Afrique au début de la période considérée, qui part de la défaite de Sedan et s’étend jusqu’à la Conférence de Berlin (1885). « La logique de l’appropriation coloniale laisse peu de place à d’autres formes d’investissement intellectuel. » (p. 33).

Emmanuelle Sibeud nous fait partager également les controverses que suscite la violence des conquêtes coloniales au Congo ou à Madagascar, à l’abri d’une « politique des races » mise en œuvre par le Gouverneur de l’Aof, William Ponty, à partir de 1909. Le chapitre 8, « l’introuvable bureau ethnographique des colonies » retrace les débats qui traversent en France la communauté intellectuelle et politique, et également le milieu universitaire, que domine Marcel Mauss. « Membre du Comité de défense et de protection des indigènes, Mauss ne se fait certainement pas beaucoup d’illusion sur le brusque appétit d’érudition du Parti Colonial, mais il veut croire à une colonisation qui ne renonce pas à sa mission civilisatrice et que surveilleraient les intellectuels métropolitains. » (p. 223).

Par ailleurs, Sibeud donne des éléments de comparaison avec ce qui se passe aux mêmes moments à Londres, Berlin, en Hollande ou au États-unis en matière de « sciences coloniales » et/ou de sciences de l’homme.

En ce qui concerne les Français, manque peut-être une mise en perspective de l’histoire coloniale qui se déroule en même temps au Maghreb, en Indochine, en Nouvelle-Calédonie : il y a des spécialistes de l’Afrique Noire, certes, mais les méthodes coloniales se forgent aux quatre coins de l’empire… L’auteure le sait bien, puisqu’elle a déjà produit des articles ou des enquêtes sur ces sujets dans d’autres revues ou parutions.

En fin de ce livre, on trouve soixante cinq « notices bibliographiques », tout à fait intéressantes sur « la carrière des érudits coloniaux et des savants métropolitains » rencontrés par Emmanuelle Sibeud au cours de ses recherches et cités dans son travail, à l’exception des plus connus (Hamy, Durkheim, Mauss).

Résumé

C’est un livre passionnant qui, dans sa forme de thèse, peut apparaître quelque peu ardu pour un lecteur non familier des productions de l’Ehess. Mais la présence de nombreuses citations de broussards, d’enquêteurs ethnographiques ou d’anthropologues coloniaux vient heureusement agrémenter cette « étude systématique des pratiques et des institutions scientifiques en Afrique française et à […]

Jean-Yves Barrère

Économiste, ancien élève des Hec, a travaillé comme consultant international dans différentes administrations publiques et privées, principalement en France et en Afrique. Ses travaux d'études et recherches sont disponibles chez Act- consultant, à Paris. Il est co-fondateur du Cedetim (Centre d'études et d'initiatives de Solidarité Internationales) en 1967, pour lequel il a co-signé un ouvrage sur Les Immigrés publié chez Stock en 1974, et a co-animé la Revue Libération-Afrique entre 1978 et 1985. Une série d'ouvrage « Collection Cedetim » est prévue chez François Maspero.

Pour faire référence à cet article

Jean-Yves Barrère, "Une science impériale pour l’Afrique ?", EspacesTemps.net, Livres, 22.01.2004
http://www.espacestemps.net/articles/une-science-imperiale-pour-lafrique/