Penser les humains ensemble.

Jacques Lévy

« Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. »

Immanuel Kant, Was ist Aufklärung, 1783.

Image1© Anish Kapoor, Sky Mirror for Gothamist, 2006, Rockefeller Center, New York, droits réservés (Image commentée par Véronique Mauron, Historienne de l’art)

Lancer, faire vivre, développer une revue suppose que l’on ait quelque chose à dire. La recherche en sciences sociales à tout à gagner à disposer de lieux où elles puissent apporter et rencontrer ce qui leur est commun, où elles puissent dire et faire ensemble ce qu’elles ont à dire et à faire : prendre du recul sur leur travail mettre en question leurs théories, échanger avec les autres savoirs, dialoguer avec la société. En outre, par la rigueur, la portée et la réactivité qu’il rend possible, à condition de l’utiliser à bon escient, l’internet permet de multiplier l’efficacité d’une telle visée. Voilà à quoi sert, à quoi peut servir EspacesTemps.net. En découle la nécessité de définir un double projet, intellectuel et éditorial, qui donne sens à ces affirmations de principe dans le contexte et dans la conjoncture des sciences sociales contemporaines. Le texte qui suit est une contribution personnelle, qui n’engage que son auteur, mais qui doit beaucoup aux discussions nombreuses et approfondies qui se sont déroulées au sein de la Rédaction, notamment depuis l’été 2005. Qu’ils me pardonnent d’avoir intégré des idées qui sont, en réalité, des productions de l’« intellectuel collectif » que constitue l’équipe de la revue.

La réflexivité, hygiène quotidienne de la recherche.

On a pu croire que le questionnement épistémologique valait comme introspection en temps de crise. En régime de croisière, le travail de la recherche vérifierait le sinistre postulat de Martin Heidegger : « La science ne pense pas ». En fait, la distinction entre « science normale » et « science révolutionnaire » proposée par Thomas Kuhn ne doit pas être prise dans un sens chronologique mais méthodologique : c’est, synchroniquement, à tout moment que la prise de recul sur la production de connaissances positives mérite d’être effectuée. Le détour épistémologique et, plus généralement, réflexif, est à mon avis un travail de chaque instant, qui se révèle un raccourci et augmente au bout du compte la productivité de la recherche. Ce principe n’est que la conséquence d’un constat simple : tout apport de nouvelle connaissance remet en question, soit frontalement, soit par glissements successifs, l’ensemble de l’édifice censé l’accueillir car, contrairement au dogme positiviste, ce n’est pas dans le « réel » que se trouvent les découpages du savoir mais dans notre imaginaire cognitif. Il nous faut donc accepter, sous peine de fabriquer au mieux des culs-de-sac théoriques, au pire des monstruosités intellectuelles, que le moindre ajout à notre intelligence du monde ouvre une recomposition, potentiellement radicale, de nos cadres de pensée.

Que vivent les théories !

Les sciences sociales sont traversées de deux idéologies opposées, qui toutes deux contribuent à discréditer la posture théorique. La première vient d’une réticence de certains courants philosophiques à reconnaître la possibilité d’un domaine scientifique de plein exercice dans le domaine des mondes sociaux. L’idée deleuzienne selon laquelle le monde des « concepts » serait celui de la philosophie est stimulante mais inquiétante : que reste-t-il pour les sciences sociales ? L’autre option négative est l’empirisme, fortement représentée parmi les historiens, les politologues, les géographes et les anthropologues, où il est parfois mal venu de prétendre construire des édifices conceptuels de quelque ambition.

Au vu de l’expérience accumulée, on peut considérer, à l’inverse, que la tension théorie/empirie assumée — ce qu’on peut appeler pertinence —, associée à la cohérence des énoncés, constitue une force de frappe cognitive tout aussi remarquable dans les sciences de l’humain que dans celles de la matière et de la vie. La culture philosophique relativement bonne des chercheurs en sciences sociales compense en partie la faiblesse d’une propension « littéraire » à se soucier insuffisamment de rigueur et de formalisme. Dans l’ensemble, la réalisation d’un « programme théorique » reste devant nous, d’autant que sa composante mégathéorique (en anglais : social theory), c’est-à-dire celle des concepts communs à toutes les sciences sociales, n’a été jusqu’ici que peu explorée. Ceux qui l’ont fait ont soit conservé une posture « méta-théorique », autrement dit philosophique, soit ont été classés comme « sociologues », ce qui a empêché une mise en débat de leurs thèses à la hauteur de leurs propositions. Dans le même esprit, il faut être attentif à ne pas dévaloriser, en les naturalisant, des termes qui devraient renvoyer à des pratiques empreintes d’une forte réflexivité : n’habillons pas les techniques en « méthodes », ni les méthodes en théorie !

Au-delà de l’interdisciplinarité, pour la science sociale.

La discipline ne fait pas la force principale des sciences sociales, a dit Christian Grataloup. Elle en constitue, en effet, pour l’essentiel, son talon d’Achille.

Ce n’est pas que tous les découpages du savoir soient critiquables par principe. Il existe des domaines où un certain type d’approche, de délimitation des objets et de formulation des questions fait sens et ou un autre serait au contraire en porte-à-faux. Il faut reconnaître que la formation, la recherche, la culture doivent tenir compte de ces découpages, d’ailleurs évolutifs, sous peine de perdre une part de la cohérence qui caractérise la démarche scientifique.

Cependant, la connaissance scientifique des humains en société se présente avec des subdivisions hautement discutables. Celles-ci sont justifiées par la tradition ou par la compétence technique d’accès à l’information, non par la consistance épistémologique et théorique. Dans le monde social, la plupart des pierres angulaires de toute construction théorique sont communes sous forme d’identification des objets d’études, des modes de raisonnements, des méthodologies ou des concepts fondateurs.

Si les disciplinarités n’existaient pas, faudrait-il les inventer ? Répondre à cette question suppose d’établir un bilan sans a priori. On peut dire que, en tant que branche du savoir suffisamment délimitée pour permettre à un chercheur d’en avoir une vision raisonnablement « complète », les disciplines sont trop grandes, chacun en convient volontiers. En tant que point de vue global et auto-suffisant sur le social, elles sont clairement trop petites. Dans la construction des échelles pertinentes des espaces du savoir, il faudrait dont relativiser le niveau disciplinaire et soutenir, au-dessous et au-dessus, d’autres agrégats pertinents. Dans cette perspective, l’idée d’une science sociale émerge, qui au même titre que la physique (incluant la chimie) constitue une science de la matière et la biologie une science du vivant. Dans les trois cas, c’est la cohérence des logiques explicatives qui l’emporte sur tout autre principe de découpage. Lorsque les sciences s’assument comme l’exploration non d’un type de choses, mais d’un type de rapports entre les choses, la science sociale s’impose comme solution réaliste et efficace.

Dans la perspective de renforcer les convergences et d’atténuer l’emprise des rigidités disciplinaires, il importe d’abaisser les frontières culturelles entre domaines. Si l’on voit se confirmer progressivement un espace de rencontre et parfois, de synergie, entre sociologie, science politique, anthropologie, géographie et, dans une moindre mesure, histoire, de leur côté, la linguistique, hésitant sur son statut post-structuraliste, l’économie, qui n’a pas renoncé à des visées « impériales », le droit, au statut ambigu entre ingénierie et science, et les sciences du psychisme, actuellement ballottées entre sciences cognitives et psychanalyse, demeurent des mondes à part, très isolées des autres acteurs. Faire se parler ces différentes démarches devient de plus en plus urgent.

Explorer les interfaces.

Quant aux découpages d’échelle supérieure, ceux qui concernent les relations des sciences sociales avec les autres savoirs, on peut leur reconnaître une validité sans pour autant hypostasier les lignes de contact. Si l’on déverrouille le débat en ignorant par principe les pavages institutionnels, la gestion des interfaces entre les sciences sociales et leurs « voisins » cesse d’être une variation convenue sur le thème de la frontière. Ces lieux de rencontre doivent être travaillés car c’est là que les points aveugles de tout découpage du savoir peuvent être examinés et, jusqu’à un certain point, dépassés Il s’agit donc, dans toutes les directions, de zones particulièrement productives même et surtout si la cohérence de l’espace propre des sciences sociales est pleinement assumée.

Ainsi, la fin d’une endogamie implicite avec la philosophie et la forclusion d’un projet dominateur de certains philosophes sur la connaissance du social ouvre la voie à un partenariat, à une « amitié épistémologique » mutuellement bénéfique. Il en est de même avec les sciences bio-physiques, dont les similitudes et les convergences avec les sciences sociales n’ont été que fort imparfaitement exploitées. Le transfert sauvage de concepts de la physique et de la biologie utilisé comme garant pervers d’une scientificité mythique a heureusement fait long feu. Par ailleurs, en se polarisant sur les statistiques, les sciences sociales ― à l’exception notable de l’économie ― ont jusqu’ici, dans l’ensemble, raté la rencontre avec les mathématiques. Les technologies issues de la physique (ingénieries au sens restreint) et de la biologie (médecine, biotechnologies) nous intéressent aussi de manière spécifique, en ce qu’elles créent un domaine d’interaction sociale, jamais évidente à comprendre et à traiter, entre un univers de connaissance et la société qui le produit et le reçoit. Il faut passer maintenant aux choses sérieuses : un dialogue d’égal à égal entre chercheurs qui ont, jusqu’à un certain point, le même genre de problèmes à résoudre. Par ailleurs, les sciences sociales ont un énorme avantage : la proximité de leurs « applications », c’est-à-dire de leurs implications dans le projet et dans l’action. Les technologies sociales de toutes sortes : architecture, administration, gestion, aide à la décision, etc., se situent souvent dans des démarches extrêmement proches de celles de la recherche fondamentale. Ces proximités méritent elles aussi attention. Enfin, les mondes des arts nous interpellent, non seulement comme objets d’études et comme pratiques sociales spécifiques, mais aussi parce qu’il s’agit de production de connaissances, alternative et convergente avec celle issue de la démarche scientifique. Ce qu’il y a de positif dans le long compagnonnage entre littérature et sciences sociales mérite à la fois d’être mis à distance et élargi aux autres disciplines esthétiques.

Questions à l’épreuve.

Les propositions précédentes peuvent être vues comme un socle intellectuel à partir duquel une politique éditoriale peut être construite. Cela n’épuise pas, mais appelle des débats à la fois sur ces principes et sur leurs conséquences. Pour aborder ces questions vives, il serait bon qu’existent des lieux de discussion valorisant l’argumentation explicite et raisonnée, la disputatio franche et respectueuse, l’échange informel et ouvert. Et c’est d’abord à cela qu’une revue à la fois engagée et respectueuse de la diversité peut jouer son rôle, surtout si elle allie la rigueur de la problématisation à la vitesse de réaction.

Au fond, la plupart de ces débats ont à voir avec ce qu’on appelle parfois le « paradigme de la complexité », c’est-à-dire avec le dépassement de ce qu’on peut considérer comme des simplismes hérités d’une « épistémologie des choses » alors que nous sommes entrés dans un univers cognitif du rapport entre les choses. Ils prennent la forme de dualismes, dont l’enjeu est sans doute plus souvent un dépassement du couple qu’une « victoire » de l’un des deux termes. Autrement dit, l’horizon à construire consiste davantage en une reformulation de la question. C’est typiquement ce que le « souci » épistémologique peut apporter : engager une remise à niveau des questionnements pour que ceux-ci intègrent les acquis des travaux déjà réalisés. C’est un moment sensible de la production d’une cumulativité de la connaissance.

Citons parmi ces couples :

Constructivisme/réalisme.

La sortie d’une vision naïve de la relation entre la production scientifique et ses objets d’études a débouché sur la reconnaissance que la science est invention, construction et non simple « découverte » d’un ordre préexistant. Cette proposition semble largement partagée aujourd’hui. Cependant, poussé jusqu’à ses limites, le constructivisme peut faire jonction avec le conventionnalisme (le discours scientifique comme arbitraire), avec le behaviorisme (on ne peut que décrire ce que les gens font, pas le comprendre) ou même avec une métaphysique de l’inaccessible et de l’indicible. Dans ce cas, le contrat de connaissance de la recherche verrait ses exigences fortement amoindries. Le constructivisme est-il compatible avec un réalisme revisité ? Il paraît raisonnable de le penser, à condition que le premier assume le couple référent/référé (on parle toujours de quelque chose) et que le second renonce à toute prétention à l’immanence du réel (la non-réductibilité des réalités à leur construction s’obtient aussi par construction).

Singulier/universel.

Sous l’emprise du positivisme, longtemps dominant, s’il ne l’est pas encore, dans les sciences physiques et biologiques, le couple particulier/général a dévasté le paysage épistémologique des sciences sociales. Les chercheurs étaient sommés de choisir entre Charybde (se contenter de descriptions d’objets isolées incommensurables les uns aux autres) et Scylla (fabriquer des abstractions formalisées dépourvues de substance). Le comparatisme fut, discrètement, et demeure une première manière pour écarter les parois de l’étau. S’il n’y a que l’incomparable qui mérite d’être comparé, alors peut-être pourrait-on passer de la paire perverse au couple vertueux : le singulier n’est pas obstacle à la théorisation car, surtout dans les objets des sciences sociales, le tout est dans la partie tout autant que la partie est dans le tout ; l’universel n’est pas obstacle à la richesse car il possède le même ordre de complexité que ses composantes.

Formalisme linguistique/mathématique.

Les sciences sociales ont émergé dans une triple filiation avec la philosophie, la littérature et les autres sciences. La construction d’une identité qui procède à une synthèse réussie de ces trois apports a certainement commencé mais elle n’est pas achevée. Chacune des trois attitudes originelles continue de marquer le paysage et, parfois, d’espérer éliminer les autres. Comment entrer dans une démarche reconstructrice à cet égard ? La distinction entre les arts et les sciences, entre deux manières « subjective » et « objective » de créer des connaissances, semble condamner l’approche « littéraire ». De fait, le flou dans les notions, l’ambivalence des énoncés, la possible suspension de la tension avec l’empirie éloigne les sciences humaines de la littérature et imposent à la « critique littéraire » d’opter. Cependant, la littérature se caractérise aussi par un travail de recherche de réalités improbables, peu visibles, des signaux faibles qui intéressent la recherche au plus haut point. Par son travail rigoureux sur la langue, elle rejoint la philosophie en offrant des ressources utiles pour gagner en finesse sans perdre en cohérence.

Quant à elle, la démarche philosophique apporte, outre ses exigences dans les pratiques argumentatives, une curiosité à toutes les formes de rapports au monde et une orientation vers la réflexivité ou la construction théorique, qui fait souvent défaut dans la formation scientifique standard.

Le patrimoine des sciences « dures » est lui aussi fondamental, à la fois parce qu’il converge dans la formation d’un « esprit scientifique » commun à toutes les disciplines et parce que sa pratique de la formalisation logico-mathématique y est plus systématiquement présente que dans les sciences sociales. D’autres équilibres sont imaginables que celui, précaire et variable, qui existe aujourd’hui. La question essentielle est sans doute celle de l’économie de la pensée. La formalisation dans la langue « naturelle » est plus immédiatement accessible, quoique non évidente, elle permet de traduire à coût réduit la diversité des situations linguistiques en complexité cognitive. La formalisation mathématique apporte l’avantage d’une mesure plus puissante, plus facilement standardisable et d’une relation forte, non garantie mais possible, avec le référent empirique. Il y a donc de bonnes raisons à ce que les sciences sociales, qui explorent des réalités hypercomplexes, soient moins mathématisées que la physique, mais cela ne signifie pas que ces raisons soient suffisantes. On peut alors se demander si l’intérêt des sciences sociales consiste à maintenir une place prépondérante à la formalisation linguistique, avec le danger de laisser leur chance à des constructions intellectuelles douteuses, ou au contraire à accorder un poids plus grand à la formalisation mathématique en risquant de perdre du temps à construire des dispositifs trop lourds à mettre en place. Les plus réfractaires (anthropologie, histoire) et les plus enthousiastes (économie) à cette dernière option n’ont pas jusqu’ici fait la démonstration de la validité de leur choix.

Système/acteur.

Le « tournant linguistique », le « tournant pragmatique », mais aussi la dynamique des sociétés contemporaines ont fait émerger avec force le « paradigme des acteurs ». Il ne fait guère de doute que les grands systèmes structuralistes et fonctionnalistes (marxisme, psychanalyse, anthropologie structurale, linguistique structurale) présentent des vices de construction qui, au-delà des services qu’ils ont pu rendre à un moment de l’histoire des sciences sociales, les condamnent au déclin : ils nous parlent de sociétés sans hommes, dans lesquelles le fonctionnement et la régulation du tout est opéré par des forces aveugles, privées de conscience, d’intentionnalité et de dynamique, seulement menacées par des antinomies conduisant au cataclysme. Les êtres humains ne sont que des dispositifs d’incorporation de mécanismes extérieurs à eux. Ces conceptions ont notamment le défaut d’empêcher qu’une pensée critique puisse se penser elle-même comme produite par un système social qui pourtant est censé tout produire. Le crépuscule des structuralismes ouvre grand la porte à une conception qui donne toute sa place aux acteurs individuels et collectifs. Le risque est alors de basculer dans l’atomisme de l’individualisme méthodologique ou dans différentes options « post-modernes » qui contestent la pertinence d’un concept de société, récusant l’utilité de penser le tout en même temps que ses parties. Ce débat est loin d’être achevé à la fois en raison du mouvement propre du « monde des idées » et parce que l’expérimentation sociale envoie des messages qui élargissent et nourrissent sans cesse la discussion.

Nature/culture.

Longtemps la frontière entre sciences de l’homme et sciences de la nature est restée calme, parfois agitée par une guerre de positions violente mais sans lendemain. Les sciences de l’environnement et les « sciences cognitives » marquent de nouveaux mouvements sur les lignes. Elles se nourrissent soit d’un contexte politique qui pousse à l’angoisse plus qu’au doute, soit de nouvelles technologies séduisantes qui peuvent donner l’impression d’une nouvelle donne théorique. Cette dramatisation et cette technicisation de débats anciens ne devrait pourtant pas conduire à penser que le champ d’investigation propre des sciences humaines, c’est-à-dire la portée des explications du social par le social, soit destiné à se restreindre. Tout au contraire : la maîtrise accrue des hommes sur leur corps et leur environnement replace paradoxalement les sciences sociales au centre des débats car ce sont les individus et les sociétés, avec leurs logiques propres, qui deviennent les acteurs majeurs de l’histoire de la nature en train de s’écrire. Les sciences sociales ont toutes les raisons d’être conquérantes dans la construction d’un concept de nature(s) ouvert, mais distinct des notions plus ou moins homologues utilisées dans les sciences de la matière et de la vie. Disposent-elles de l’outillage adéquat pour s’y lancer ? À certains égards, on peut en douter, tant la naturalisation du monde social dans les deux sens du terme (renvoi à la nature en dernière instance et réticence à la réflexivité) reste profondément ancrée dans l’imaginaire ordinaire des chercheurs. Leur réticence à travailler sur la dynamique des normes, des valeurs, de l’éthique les empêche aussi de prendre ces réalités dans toute leur ampleur. Faudrait-il d’abord humaniser les sciences humaines avant de les voir prendre au sérieux la nature ?

Connaissance/action.

Que toute connaissance, et en particulier celles qui portent sur le social, ait des effets sur le social, cela n’est plus contesté par personne. Une question plus controversée est la suivante : la condition d’une efficacité des sciences sociales sur la dynamique des sociétés n’est elle pas que nous vivions dans une société d’acteurs, petits ou grands, capables de tenir compte des productions de la recherche pour infléchir leur action ? Si tel est le cas, l’implication des chercheurs, leur volonté, d’être d’une manière ou d’une autre, utile, aussi indirectement soit-il, suppose un accord avec l’hypothèse d’autoperfectibilité de la société. En ce sens, l’option en faveur du « paradigme des acteurs » contiendrait, de fait, un choix politique majeur en faveur d’un progressisme et à l’encontre tant du conservatisme, qui rendrait vaine ou dangereuse toute influence des sciences sociales sur la société, que d’une approche « révolutionnaire » attribuant un rôle décisif à des mécanismes structurels ou à des acteurs substantiellement extérieurs à la société.

Une conception éditoriale « alteracadémique ».

La valeur d’une expertise indépendante dans le dispositif d’édition scientifique a fait ses preuves. Elle permet d’éviter la reproduction, le plus souvent à la baisse, des idées, des équipes, des féodalités. Cependant, la mécanique de l’évaluation et de la bibliométrie, qui participe du projet d’une sélection transparente des textes, recèle aussi tout du moins dans les modalités qui se sont imposées dans les sciences « dures », des effets pervers qui peuvent annuler ses avantages. Les revues « mandarinales » sont conservatrices, celles qui prétendent n’avoir aucun point de vue, le sont aussi, quoique d’une manière moins rigide mais aussi moins aisément décelable. Il n’y a pas de pierre philosophale en cette matière pour la raison fondamentale que la novation est par construction antinomique avec l’institution, y compris avec des institutions censées stimuler la novation. On peut sans doute cultiver l’idée qu’on peut pourtant faire en ce domaine des choses un peu meilleures que ce qui se fait ici ou là. Nous sommes aidés par le fait que nous nous situons dans un domaine ― celui de l’épistémologie et de la théorie au sein d’une science sociale indisciplinaire ― où il n’y aurait aucun sens à prétendre ne pas avoir de ligne éditoriale et se contenter d’aider l’excellence à percoler vers le public. Il n’est donc pas absurde d’assumer une orientation forte, tout en sachant que sa mise en œuvre peut prendre une multitude d’expressions pratiques, parfois contradictoires entre elles. L’alliance d’un projet intellectuel clair et d’une toute aussi claire ouverture éditoriale est possible à condition d’accepter de privilégier les questions sur les réponses. Cela permet de se laisser déranger par des énoncés que l’on juge contestables, ou même désagréables, et dont on est pourtant persuadé qu’ils font avancer le débat. Telle est l’équation, le « fil du rasoir » d’une démarche « alteracadémique » : rejeter tout monolithisme et créer, dans l’esprit d’une orientation affichée, les conditions d’un vrai pluralisme, tant au sein de la rédaction que dans les contenus publiés. Concrètement, cela signifie que le comité de rédaction procède à un premier tri (ou à une commande) visant à assurer une adéquation minimale des textes au domaine de pertinence de la revue. Ensuite, l’évaluation indépendante, réalisée par des « pairs » extérieurs à la rédaction est réalisée en toute rigueur et avec toutes ses conséquences. Cette rigueur doit bien sûr s’appliquer aussi aux auteurs qui appartiennent à la rédaction de la revue.

La même démarche a aussi pour conséquence de donner une place à des articles autres que les textes scientifiques standards. Les recensions, d’abord, qui constituent un moyen d’accès essentiel au patrimoine immense et en constant enrichissement des travaux réalisés aux marges ou à l’extérieur du domaine d’excellence d’un chercheur. Ensuite, les échanges à la fois informels et respectueux entre chercheurs, qui permettent de donner un tour convivial à la dialogique argumentative. Les « éditoriaux » ou autres prises de position, éventuellement situées aux limites du champ proprement scientifique, sont précieux car ils donnent une respiration à la recherche en lui rappelant qu’elle est une activité sociale, issue de la société et destinée à y retourner.

Au bout du compte, il s’agit d’aller à la recherche de toutes les ressources que l’altérité peut apporter à l’invention scientifique. Au-delà de la multiplicité des objets, des problématiques, des méthodes et des découpages du savoir, c’est l’incitation à inventer, dans la pratique de la recherche, des combinaisons entre tous ces éléments qui soient à la fois inédites et productives qui peut constituer le ressort du projet de la revue.

Une mondialité assumée.

Il ne peut y avoir, par principe, de « cognition située » dans la recherche scientifique. Une idée forte, une théorie aboutie, un concept réussi visent le registre de l’universalité même s’ils portent sur un objet singulier minuscule. L’obstacle constitué par les aires de civilisations, les espaces linguistiques, les frontières nationales ou les cloisonnements institutionnels ne peut arrêter la construction d’un espace public illimité de communication cognitive. Une revue telle que je l’imagine ne peut donc être que mondiale. Le Monde de la recherche sur les sociétés doit donc s’unifier mais pour être efficace il doit le faire tout en renforçant les lieux actifs qui l’animent. L’intégration doit, autant qu’il est possible, préserver tout ce qu’il y a de productif dans la sociodiversité préexistante. L’universel ne se décrète pas, il se construit avec des matériaux qui, par définition, ne sont pas universels. Européens, nous savons que c’est moins par l’uniformisation que par la confrontation des différences que les best practices émergent. Dans les sciences de l’homme, la cartographie fine des écoles nationales-disciplinaires montre une variété qu’il faut exploiter au moins autant que des particularismes qu’il faut réduire.

Il est alors logique d’inscrire la politique linguistique dans cette approche. L’anglais mondial (globish) sert de langue véhiculaire planétaire. Il offre le service linguistique minimal que tout chercheur peut attendre et doit fournir. La lingua franca scientifique mondiale voit par ailleurs sa qualité augmenter à mesure que la maîtrise de l’anglais par les non-anglophones progresse. Pour le reste, le multilinguisme doit être encouragé, particulièrement dans des domaines où la complexité des idées et des débats perdrait de sa richesse si l’univers se limitait à l’extension mondialisée d’un particularisme et à l’écrêtement des saillances qui lui résistent. À partir de l’acquis francophone qui fut notre point de départ, il serait souhaitable de développer le site de la revue sous forme de couches linguistiques interactives afin d’aider chaque chercheur à approcher la panglossie, utopique et pourtant impérieusement nécessaire.

La revue du meilleur, le meilleur des revues.

Même si les modes d’incitation et de sélection permettent de proposer aux lecteurs des textes dont le contenu et l’orientation correspondent tendanciellement au niveau d’exigence le plus élevé en matière de sciences de l’homme, on ne peut prétendre rassembler l’ensemble de la production d’excellence en ce domaine. Il existe une multitude de revues, le plus souvent disciplinaires ou sous-disciplinaires, dont certains articles se distinguent par la qualité et entrent par leur démarche dans le projet d’EspacesTemps.net C’est pourquoi l’idée de publier une sélection des meilleurs articles déjà publiées dans les revues de sciences sociales à travers le Monde mérite d’être explorée.

Cette procédure simple serait fondée sur le travail d’un Comité scientifique consistant et actif. À partir du groupe des évaluateurs, ce Comité s’élargirait et fonctionnerait aussi comme un réseau de correspondants capable de procéder à une veille scientifique serrée. Cela permettrait à la revue de changer d’échelle dans la saisie de l’innovation. En choisissant les textes qui préfigurent par leur thématique, leur problématique et leur raisonnement, la science sociale, avec ses interfaces, telle qu’on peut l’imaginer, on élargira le cercle des acteurs bien au-delà d’une seule revue, aussi dynamique soit-elle. En faisant participer, de proche en proche, l’ensemble de la collectivité scientifique au processus, on change aussi de vitesse et on rend possible des rencontres et des intertextualités qui seraient restées, sinon, fort problématiques.

Ainsi convient-il de concevoir la marche de la revue comme le résultat de l’action coordonnée d’un vaste ensemble d’acteurs, de professionnels engagés s’impliquant quotidiennement dans la rédaction aux lecteurs, attentifs et critiques, en passant par une diversité d’implications possibles. C’est sous la forme d’un réseau souple et ouvert, d’un rhizome, que l’on peut avoir une chance de ne pas rater l’épreuve de la mondialité.

Enfin, le choix de l’internet, dont les mérites ne font pas de doute et qui est d’ores et déjà devenu le support de référence de l’ensemble de la communication scientifique, conduit à redéfinir la place du papier dans ce nouveau contexte, avec des avantages comparatifs qui restent à préciser mais dont tout indique qu’ils existent. Rechercher les meilleures complémentarités entre ces deux manières de faire connaître et faire avancer la recherche constitue l’un des horizons de ce projet.

Une aventure de la raison ouverte.

EspacesTemps.net a jusqu’ici prolongé et élargi la démarche engagée en 1975 par EspacesTempsLes Cahiers pour « réfléchir les sciences sociales ». Un nouveau changement ― une nouvelle ambition ― est sans doute nécessaire aujourd’hui dans l’esprit même des objectifs poursuivis. Et changer, sur des points essentiels, les manières de produire de la connaissance, c’est, inévitablement, contribuer à changer le monde des chercheurs, et finalement le monde tout court. C’est s’employer à mettre en mouvement, à bousculer parfois une collectivité qui a trop tendance à se considérer comme une « communauté », avec le risque de clôture que cela peut signifier.

Un tel projet représente un nouveau départ, audacieux et risqué. Il a la force de sa cohérence mais aussi de son ouverture. C’est seulement si les idées sur lesquelles elle s’appuie sont déjà là, bien vivantes, dans le monde de la recherche, qu’une revue à quelque chance de naître et de prospérer. Beaucoup dépend donc de la capacité tout à la fois à repérer, entendre, accueillir, accompagner, animer, interpréter, affirmer. C’est sur cette capacité à combiner au mieux l’écoute et la parole que se jouera la réussite de cette aventure.

© Anish Kapoor, Sky Mirror for Gothamist, 2006 (Rockefeller Center, New York, droits réservés) : commentaire de Véronique Mauron, historienne de l’art.

Dressé et incliné sur l’esplanade du Rockefeller Center de New York, un gigantesque miroir concave reflète le ciel et l’animation de la place. De dimensions colossales, il devient un monument du temps présent, du réel qui passe ici et maintenant. Toutefois, il n’est pas un simple miroir posé dans la réalité, il produit des images déformées, reformées, configurées selon une variété de paramètres. Empreinte du réel mais métaphore de la vision que nous pouvons construire du monde, peut-être.

Anish Kapoor est né à Bombay en 1954. Il s’installe en Angleterre en 1972.

Résumé

« Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. » Immanuel Kant, Was ist Aufklärung, 1783. © Anish Kapoor, Sky Mirror for Gothamist, 2006, Rockefeller Center, New York, droits réservés (Image commentée par Véronique Mauron, Historienne de l’art) Lancer, faire vivre, développer une revue suppose que l’on ait quelque chose à dire. [...]

Pour faire référence à cet article

Jacques Lévy, "Penser les humains ensemble.", EspacesTemps.net, Laboratoire, 30.11.2007
http://www.espacestemps.net/articles/penser-les-humains-ensemble/