Penser le touristique : nouveau paradigme ou interdisciplinarité ?Peer review

Frédéric Darbellay et Mathis Stock

State Library and Archives of Florida, « Visitors at the campground of the park: Thonotosassa, Florida », 01.1961, Flickr (licence Creative Commons).

Le tourisme, phénomène complexe et mondialisé : le touristique en action.

Le tourisme s’est développé à partir du début du 20e siècle pour connaître une croissance et une accélération de la densité et de son volume d’activité à partir de la seconde moitié du 20e siècle, représentant aujourd’hui l’un des opérateurs structurants de la société-Monde. D’un phénomène marginal et exceptionnel réservé à une élite entre 1780 et 1830, les pratiques touristiques ont en effet pris de l’ampleur pour devenir un phénomène de masse dès les années 1920 et se diversifier tout en se mondialisant davantage à partir des années 19701. Le tourisme comme système de production/consommation joue aujourd’hui un rôle d’impulsion central dans les processus de développement économique et urbain à l’échelle mondiale. Le regard touristique informe de nombreuses actions : la patrimonialisation, les acteurs différents à divers paliers institutionnels, allant des sujets touristes à la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Tourisme (omt), en passant par les responsables politiques et les entrepreneurs des systèmes touristiques locaux. Le touristique se loge aussi dans les revendications identitaires personnelles et collectives, les apprentissages de compétences spatiales utilisables dans d’autres contextes, ainsi que dans la circulation d’images et d’imaginaires.

Le touristique se décline en outre à travers de multiples pratiques qui prennent sens en fonction des lieux géographiques et des intentionnalités des acteurs-touristes. Il couvre un large spectre d’activités dont les appellations marketing ne cessent de produire des labels : tourisme d’aventure, écotourisme, tourisme éthique, durable, polaire, rural, etc. En même temps, la mobilité et l’habiter poly-topique font émerger des pratiques hybrides qui associent des pratiques auparavant clairement distinctes : travail et recréation, chirurgie et recréation, par exemple. L’offre de produits touristiques est de plus en plus diversifiée de manière à répondre à l’augmentation du temps hors-travail et hors-quotidien disponible pour s’adonner à des pratiques recréatives. Elle a pour caractéristique de n’être qu’un type de mobilité parmi d’autres dans des sociétés à individus mobiles (Stock, 2006), au lieu d’être la seule mobilité permettant la confrontation à l’altérité, comme cela était encore le cas aux débuts du tourisme de masse.

Le tourisme, depuis 200 ans, connaît une constante transformation qui, sous l’impulsion de nouvelles formes d’organisations de l’offre marchande et de l’extension de l’écoumène touristique tant sur le plan des pratiques que sur celui des imaginaires, favorise l’émergence de nouvelles pratiques, de nouveaux business models et des politiques de développement repensées (Équipe mit, 2011). Par exemple, le sens assigné au monde biophysique se modifie radicalement au cours du temps : l’émergence de la neige comme ressource touristique ou le renversement des saisons dans la Méditerranée (des villes d’hiver aux stations estivales) montrent comment différents acteurs assignent des significations changeantes, variées et diversifiées à une même ressource ; de multiples attractions et destinations se créent et se détruisent ainsi au cours du temps.

Le tourisme comme objet de recherche soulève un problème en raison de sa complexité (Darbellay et Stock, 2012). En effet, les chercheurs sont face à une configuration multidimensionnelle de pratiques, de lieux et d’acteurs touristiques avec leurs imaginaires et représentations tantôt convergentes, tantôt controversées. Les référents touristiques, la mise en scène touristique et le regard touristique sont mobilisés dans de multiples situations, créant ainsi des difficultés pour les chercheurs d’opérer clairement une délimitation d’un secteur du touristique. Il existe, par exemple, des usages touristiques des infrastructures, mais aussi des usages non touristiques. Il y a donc une difficulté à rassembler ces multiples activités — restauration, hôtellerie, transport, musée, office de tourisme, parc à thème, etc. — sous une même étiquette, en raison de leur diversité et de l’hétérogénéité des usages et des pratiques possibles qui peuvent ou non relever du touristique. En effet, en utilisant la perspective offerte par la théorie des systèmes sociaux de Luhmann (1984), Andreas Pott (2007) soulève la question de savoir si le tourisme est un sous-système cohérent (Funktionssystem) de la société, à l’instar du droit, de l’économie ou du politique, etc. Il arrive à la conclusion qu’il n’existe pas d’auto-organisation du sous-système « tourisme », et que ce dernier manque de limites organisationnelles précises par rapport à son environnement. Si donc on vise à séparer des secteurs, champs ou systèmes les uns par rapport aux autres de façon étanche, le tourisme ne peut être distingué comme système social autonome. Si on ne peut délimiter un secteur d’activités à des éléments dénombrables et finis, cela soulève la question de la pertinence du terme « tourisme » comme concept substantiel.

Nous formulons l’hypothèse suivante : le tourisme comme objet complexe s’apparente à une façon d’appréhender et d’encoder/décoder le monde touristiquement. Il s’agirait d’un rapport spécifique au monde, un mode d’engagement fondé sur le regard touristique (Urry, 1990), qui transforme le sujet en touriste lorsque celui-ci associe un déplacement à une pratique de re-création2. Il convient ainsi de souligner la nature profondément relationnelle du phénomène touristique et de le construire en tant que relation spécifique au monde biophysique, aux déplacements, aux lieux, aux autres personnes, à l’altérité, etc. Ceci a une conséquence sur la recherche scientifique : le terme de « tourisme » peut certes être construit en objet de connaissance apparemment homogène, mais le terme suggérerait alors un champ délimité, unifié et statique, alors même que la dynamique propre du phénomène touristique réside dans le rapport au monde qui impulse une variation des significations associées à des pratiques ordinaires et extraordinaires.

Nous proposons alors de construire une connaissance des multiples manifestations du touristique au lieu du tourisme dans sa plus simple expression. En effet, au-delà des effets sémantiques — un adjectif substantivé au lieu d’un substantif se terminant par -isme — et d’une rupture avec un terme issu du sens commun, il semble que ce terme permet une opération cognitive intéressante. « Tourisme » suggère un système d’acteurs, de pratiques et de lieux, un champ clos avec des éléments dénombrables et en interaction3. Si on se réfère à la distinction proposée par Cassirer entre concept substantiel et concept relationnel, le concept « tourisme » serait un concept substantiel4. On pourrait donc, par différenciation, développer le touristique comme concept relationnel. Le touristique pourrait être défini comme intentionnalité, registre d’action, régime d’engagement ou regard spécifique qui associe déplacement et recréation. Dans ce cas, le touristique ne se référerait pas à un monde social autonome ou à un système défini par un ensemble énumérable d’actants, mais plutôt à un ensemble de règles ou de codes qui guident les pratiques des touristes, des opérateurs économiques, de l’État et d’autres collectivités, et qui donnent lieu à des façons de se mouvoir, de sentir, de donner sens aux activités qui sont différentes par rapport à d’autres régimes d’engagement. On aurait ainsi un objet de recherche qui se définirait par son caractère relationnel. À la différence du tourisme comme champ déjà constitué, cette perspective permet de poser la question de la manifestation du touristique dans de multiples phénomènes sociaux, tels que les lieux géographiques, l’identité, l’imaginaire, le politique, l’altérité, l’économique, la sexualité, etc.5 Cette complexité du touristique en action dans l’ensemble des sociétés humaines met en jeu plusieurs dimensions constitutives (individuelle, sociale, temporelle, spatiale, symbolique), et elle peut virtuellement engager l’ensemble des disciplines scientifiques.

Il importe ainsi de s’interroger sur la place qui est donnée au phénomène touristique dans la sphère scientifique. Quel est le statut scientifique du touristique dans le contexte universitaire ? Comment cette réalité sociale est-elle étudiée et retraduite dans les organisations académiques ? Le touristique est-il l’objet d’un seul paradigme scientifique disciplinaire ou réclame-t-il au contraire une réorganisation partielle, voire totale, des partages disciplinaires ? S’agit-il d’une organisation non paradigmatique au sens où elle s’émancipe d’une logique de mise en paradigme des connaissances ? Dans ce contexte, est-ce que le choix de l’interdisciplinarité est une stratégie pertinente pour travailler sur cet objet de connaissance ?

Les recherches sur le tourisme : nouveau paradigme scientifique ?

Visions paradigmatiques.

Le tourisme apparaît assez clairement comme un objet d’étude scientifique à partir des années 1970 (Graburn et Jafari, 1991). Dès l’origine, le domaine des recherches sur le tourisme semble osciller entre deux tendances : il se situe à la fois dans de multiples filiations disciplinaires devenant tour à tour l’objet d’investigations de plusieurs disciplines académiques instituées dans le champ scientifique, chacune opérant de manière relativement indépendante avec ses propres outils théoriques et méthodologiques (géographie du tourisme, anthropologie du tourisme, économie du tourisme, histoire du tourisme, etc.), tout en étant pris lui-même dans une dynamique de relative autonomisation qui vise à le constituer en domaine d’enseignement et de recherche spécifique. Poussée à l’extrême, l’autonomisation du domaine des études en tourisme conduirait à une forme de disciplinarisation du touristique via la création d’un nouveau paradigme scientifique (une « science normale »), ou matrice disciplinaire au sens de Kuhn (1962)6.

Cette tendance se retrouve en effet dans les tentati