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Un chercheur et ses réseaux.

Géraldine Pflieger, De la ville aux réseaux. Dialogues avec Manuel Castells, 2006.

Vincent Guigueno

Image1L’espace, « dimension fondatrice et essentielle de notre rapport au monde », est-il le parent pauvre de la pensée contemporaine, à la différence du temps, qui aurait acquis ses lettres de noblesse chez les philosophes, les sociologues et les historiens ? C’est le postulat sur lequel repose la création d’une nouvelle collection, « Penseurs d’espace », dont les Presses Polytechniques et Universitaires Romandes nous livrent le premier volume, un livre de dialogues entre le sociologue Manuel Castells et une chercheuse du Laboratoire de Sociologie Urbaine (Lasur) de l’École, Géraldine Pflieger. Né à Barcelone en 1942, Castells est un sociologue de réputation mondiale, qui accumule les titres, les prix et les doctorats honoris causa, une longue liste en atteste à la fin de l’ouvrage. Ses livres sur la société en réseaux sont traduits dans toutes les langues ; il fait partie des auteurs en sciences sociales les plus cités, puisque le Social Science Citation Index le classe au quatrième rang pour la période 1999-2005. Il a donc fallu à Géraldine Pflieger une bonne dose de persévérance pour le convaincre de l’intérêt d’un livre de dialogues et non de simples conversations, comme il en existe déjà en anglais (Martin et Castells, 2003). En effet, il ne s’agit pas ici de laisser Castells exposer sa vision du monde, mais de l’interroger sur la manière dont il l’a construite. Dans cette perspective, le livre souhaite contribuer à une épistémologie des sciences sociales appliquées à l’espace, et non correspondre à une version française du Castells Reader on Cities and Social Theories (Blackwell, 2002).

Le parcours proposé est chronologique : après un premier chapitre sur la jeunesse militante et les premiers combats intellectuels, chacun des chapitres suivants revient sur un ouvrage de Castells, de La Question urbaine (1972) à la « trilogie », L’Ère de l’information, publiée en anglais entre 1996 et 1998, en passant par Monopolville (1974), The City and the Grassroots (1983), The informational City (1989). Le dialogue est introduit par une synthèse rappelant le contexte d’écriture, les concepts mobilisés, ainsi que le contenu du livre discuté. En conclusion, Pflieger esquisse un travail de « réception » et les principales critiques et commentaires apportés au texte. Le livre mêle donc deux registres d’écriture : une analyse critique et contextualisée de textes plus ou moins anciens d’un chercheur et le témoignage de ce dernier, à la première personne, aiguillonné par les questions de l’enquêtrice. Lectrice attentive des œuvres de Castells, l’auteure cherche à reconstruire un parcours intellectuel et personnel, marqué par un double exil, vers la France dans les années 1960, après son expulsion de l’Espagne franquiste, puis aux États-Unis à la fin des années 1970.

Parcours intellectuel et mobilité académique : de Paris à la Californie.

Sans minorer l’importance d’autres lieux ― le Chili d’Allende où il se rend régulièrement entre 1969 et 1973, la Catalogne où il retourne à la mort de Franco et où il enseigne encore aujourd’hui ― le regard historique et contemporain porté par Castells sur la recherche urbaine en France et en Amérique constitue le fil rouge du livre. Castells se définit lui-même comme un « produit hybride » : formé à la Nanterre de 1968, puis enseignant à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Ehess), il s’installe à Berkeley en 1979, une élection précédée par plusieurs séjours dans des universités américaines. Après la soutenance de sa thèse d’État en Sorbonne en 1983, Castells « (subit) une perte totale d’écho » en France (p. 133). Cette thèse est une version française de The City and the Grassroots, un livre consacré aux mouvements sociaux urbains en France, en Espagne, en Amérique Latine et aux États-Unis où Castells découvre la vigueur des revendications identitaires. Il ne sera pas traduit en français. Il faut attendre la fin des années 1990 pour que le silence soit rompu, Castells retrouvant grâce aux yeux des éditeurs français, avec ses travaux sur Internet et la société en réseau. Sans doute ont-ils été convaincus par son intense activité éditoriale en anglais et une incontestable réussite professionnelle : Castells occupe aujourd’hui une chaire sur les technologies de la communication et un poste de sociologie à Usc (University of Southern California), ainsi qu’un poste de professeur à l’Université Ouverte de Catalogne. Figure du nomadisme intellectuel et universitaire, qui permet de tenir des positions sur plusieurs continents et dans plusieurs départements, il navigue entre les urban studies et la sociologie, touchant un lectorat qui dépasse de loin les cercles académiques.

Son éclipse dans le paysage intellectuel de l’hexagone rend d’autant plus intéressants les souvenirs du Castells « français », dont la vie et l’oeuvre appartiennent désormais à l’histoire de la sociologie urbaine des années 1960. Les trois premiers chapitres du livre sont consacrés à une période qui culmine en 1974 avec la publication de Monopolville. L’entretien nous replonge au cœur de ce monde étonnant peuplé de technocrates et de sociologues de toutes obédiences, massivement financés par le jeune ministère de l’équipement (Amiot, 1986). Fraîchement et clandestinement débarqué d’Espagne, Castells rencontre Alain Touraine, qui lui impose un sujet de thèse sur la localisation des industries dans la région parisienne. Mutatis mutandis, la Californie des nouvelles technologies a un air de famille avec une France des années 1960 qui se rêve en patrie du high-tech : l’économie régionale et la géographie de l’innovation forment de puissants courants dans l’oeuvre de Castells. Sur fond d’agitation estudiantine, il entreprend d’appliquer la théorie marxiste dans les études urbaines, l’organisation de l’espace étant « l’expression du mode d’organisation de la société » (p. 72). Les premiers chapitres de la Question Urbaine proposent une synthèse approfondie de « l’état de l’art » à la fin des années 1960, dans lesquels Castells renvoie dos à dos l’École de Chicago, introduite en France par Paul-Henry Chombart de Lauwe, et les approches marxistes orthodoxes à la Lojkine. Castells y forge le concept de « système urbain », un exercice de création langagière auquel il se livrera toujours avec un certain bonheur, comme le suggère l’utile glossaire de ses expressions proposé par Géraldine Pflieger, parmi lesquelles figure le mystérieux tandem « espace des flux/espace des lieux ».

De la ville aux réseaux, en particulier les textes d’introduction de chaque chapitre, évoque la relecture des « classiques » de la sociologie urbaine proposée par Christian Topalov et Bernard Lepetit dans La Ville des sciences sociales (Belin, 2001), des travaux auxquels il est fait explicitement référence. Un chapitre du livre de Topalov et Lepetit, rédigé par Dominique Lorrain, est d’ailleurs consacré à Monopolville coécrit avec Francis Godard. Monopolville est aujourd’hui un lieu de mémoire de la sociologie urbaine marxiste. Castells reconnaît y avoir alors cédé aux sirènes de la thèse du capitalisme monopoliste d’État, dans laquelle la ville est « le produit d’une alliance asymétrique du grand capital et de l’État » (p. 89). Après ce feu d’artifice, il quitte l’École des Hautes Études, victime selon lui de règlements de comptes entre Pierre Bourdieu et Alain Touraine.

Une première étape dans le décryptage du « réseau Castells ».

Le Castells américain est-il différent du Castells français ? Au fil du temps et de ses déplacements, ses pratiques de recherche évoluent. Sans les abjurer, il abandonne les cadres interprétatifs de sa jeunesse, en particulier le structuralo-marxisme d’Althusser. Il découvre les ressources des campus américains, dont il fait un éloge constant dans le livre. Même s’il n’emploie plus la même rhétorique, il pratique toujours une sociologie au bulldozer, dans laquelle les acteurs restent des groupes sociaux très larges, l’État un monstre monolithique et les systèmes techniques des boîtes noires. Entre les lignes de l’entretien, le lecteur devine un « système Castells », un mode de production qui allie une forme de dogmatisme et l’extraordinaire richesse, matérielle et intellectuelle, de l’université américaine. Castells rend un hommage appuyé à ses étudiants de doctorat, la thèse étant, selon lui, le seul moment créatif de la recherche. Une approche plus directement biographique s’intéresserait de manière quantitative et qualitative à la liste des thèses qu’il a dirigées, à leur localisation géographique. Interroger ses nombreux étudiants, par exemple, permettrait d’affiner la présentation de ses méthodes d’enquêtes, fondées sur le troc. En échange de conférences ou de séminaires, le sociologue demande et obtient de la main d’oeuvre intellectuelle indigène pour rassembler des données sur le pays visité, étendant ainsi ses connaissances et la masse des données qu’il mobilise au service d’une théorie du changement social de plus en plus globale. Ce type d’études permettrait de mieux comprendre cet empirisme dont Castells se réclame tout au long des entretiens, pour mieux marquer la différence entre son approche et celle des sociologues qu’il qualifie de philosophes, ou de théoriciens.

La parole du chercheur, sujet et objet des dialogues, est à la fois la limite et l’intérêt du livre. Celui-ci bascule parfois dans une décapante histoire du milieu de la recherche en France revue et corrigée par Castells, qui en profite pour déboulonner quelques statues, à commencer par celle d’Henri Lefebvre, avec qui il avait fondé la revue Espaces et Sociétés. Dans une approche plus historienne, l’entretien serait un matériau parmi d’autres. La parole du témoin pourrait être confrontée à d’autres sources, en étendant le corpus déjà très riche établi par Géraldine Pflieger. Mais la direction prise serait alors celle d’une biographie qu’il est toujours risqué d’écrire sans le traitement plus systématique d’archives, constituées ou non par l’intéressé. Ce n’était pas le projet de ce livre, qui permet de méditer sur une troublante coïncidence entre écriture, objets et pratiques de la recherche en sciences sociales. Castells applique à son travail le paradigme qu’il voit à l’oeuvre dans les changements des rapports entre l’espace et le capital. Le réseau Castells est désormais une nébuleuse intellectuelle dont Géraldine Pflieger nous propose une carte raisonnée.

Géraldine Pflieger, De la ville aux réseaux. Dialogues avec Manuel Castells, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, 2006, 328 p.

Bibliographie

Michel Amiot, Contre l’État, les sociologues. Éléments pour une histoire de la sociologie urbaine en France. Paris, Éditions de l’Ehess, 1986.

Ince Martin et Manuel Castells, Conversations with Manuel Castells, Cambridge, Polity Press, 2003.

Résumé

L’espace, « dimension fondatrice et essentielle de notre rapport au monde », est-il le parent pauvre de la pensée contemporaine, à la différence du temps, qui aurait acquis ses lettres de noblesse chez les philosophes, les sociologues et les historiens ? C’est le postulat sur lequel repose la création d’une nouvelle collection, « Penseurs d’espace […]

Vincent Guigueno

Vincent Guigueno est chercheur au Laboratoire Techniques, Territoires, Sociétés (Umr 8134 Cnrs/École des Ponts/Umlv), actuellement mis à disposition de l’École Française de Rome. Il enseigne l’histoire des techniques et l’histoire des transports à l’École des Ponts. Il anime, avec Mathieu Flonneau (Paris 1), le séminaire « De l’histoire des transports à l’histoire de la mobilité ? » (Paris 1, École des Ponts).

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Vincent Guigueno, « Un chercheur et ses réseaux. », EspacesTemps.net [En ligne], Books, 2007 | Mis en ligne le 16 May 2007, consulté le 16.05.2007. URL : https://www.espacestemps.net/en/articles/un-chercheur-et-ses-reseaux-en/ ;