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Serendipity.

The Prophets of Immanence.

Le coronavirus au prisme du néonaturalisme

Cet article est proposé par le rhizome ChÎros.

nature near Lake Garda, barnyz, posted on flickr, Creative commons

Le Covid-19 n’aura pas empĂȘchĂ© les autres enjeux politiques de se frayer un chemin sur la scĂšne publique. Chacun est arrivĂ© avec un discours tout prĂȘt : pour les Ă©tatistes, l’État-providence aurait Ă©tĂ© sacrifiĂ© depuis longtemps, pour les nationalistes, l’ouverture des frontiĂšres aurait mĂ©nagĂ© d’énormes brĂšches pour le virus, pour les Ă©cologistes, l’inaction sur le climat et la biodiversitĂ© serait Ă  l’origine des nouvelles maladies. Pour le terroriste qui a frappĂ© Ă  Romans-sur-IsĂšre le 4 avril 2020, vivre dans « un pays de mĂ©crĂ©ants[i] » restait insupportable, virus ou pas. Ces arguments sont le plus souvent trĂšs fragiles mais on peut comprendre la prĂ©occupation des entreprises politiques de chercher Ă  garder une certaine prise sur l’évĂ©nement. Moins les idĂ©es qu’on dĂ©fend rencontrent le soutien de l’opinion en rĂ©gime de croisiĂšre, plus la catastrophe semble une occasion pour la divine surprise d’un basculement gĂ©nĂ©ral vers la juste cause : « Et cette fois, vous n’avez toujours pas compris ? » Un Ă©vĂ©nement improbable comme la pandĂ©mie de 2020 dessine la carte des idĂ©es politiques, en rendant plus nette la frontiĂšre entre celles qui cheminent Ă  leur rythme dans l’esprit des citoyens et celles qui ont besoin de la catastrophe pour espĂ©rer l’emporter d’un seul coup.

Les simplismes Ă  la peine

MĂȘme en rĂ©gime de croisiĂšre, l’agir politique consiste Ă  convaincre que la hiĂ©rarchie des urgences que l’on propose est plus pertinente que celle des autres. Dans le cas du Covid-19, il aura Ă©tĂ© particuliĂšrement difficile de ramener sur la table les enjeux de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente car c’est un Ă©vĂ©nement Ă  la fois imprĂ©vu – le virus possĂšde des caractĂ©ristiques qui rendent sa propagation et ses effets spĂ©cifiques – et inĂ©dit par les mesures spectaculaires que les sociĂ©tĂ©s ont prises pour attĂ©nuer son impact sanitaire et rĂ©duire sa lĂ©talitĂ©. C’est un Ă©vĂ©nement Ă  la fois puissant et mondial ; cette intensitĂ© et cette masse prennent inĂ©vitablement de la place sur la scĂšne publique. C’est enfin un Ă©vĂ©nement difficile Ă  maĂźtriser tant notre connaissance du virus est balbutiante. Dans ces conditions, rĂ©pĂ©ter « Je vous l’avais bien dit » alors qu’il serait plus juste de reconnaĂźtre « Je ne sais pas » est un wishful thinking qui, au mieux, rassure les militants et suscitera sans doute une certaine ironie de la part de l’opinion publique lorsqu’une analyse plus froide du phĂ©nomĂšne montrera la faiblesse des « raisons » invoquĂ©es.

Cette Ă©pidĂ©mie est une Ă©preuve particuliĂšrement douloureuse pour tous les simplismes, qui sont le socle intellectuel des idĂ©ologies tribunitiennes (les « populismes ») et plus gĂ©nĂ©ralement de la pensĂ©e rĂ©actionnaire, qui voit dans la sĂ©lection d’un petit nombre d’élĂ©ments du passĂ©, rĂ©inventĂ©s mais faciles Ă  vendre (le respect de l’autoritĂ©, le plein emploi, la ponctualitĂ© des trains
), la possibilitĂ© de contourner la complexitĂ© du prĂ©sent. Cela se traduit logiquement dans des discours politiques unidimensionnels reposant sur une cause derniĂšre qui explique tout.

Or dans le cas du coronavirus il n’y a, Ă  certains Ă©gards, rien Ă  expliquer.  Si on veut y voir un peu plus clair, il faut mentionner l’émergence alĂ©atoire, selon des rythmes variables, de virus dont le niveau de ressemblance avec ceux que l’on connaĂźt n’est pas stable. Il y a donc inĂ©vitablement, jusqu’à ce qu’on en ait compris davantage, des trous dans le raisonnement.

Rien n’indique par ailleurs qu’il y ait aujourd’hui plus de virus, plus d’épidĂ©mies, causant plus de morts dans davantage de rĂ©gions que dans les pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes, Ă  l’échelle de l’annĂ©e, de la dĂ©cennie ou du siĂšcle. Beaucoup des Ă©pidĂ©mies de virus de la grippe (au sens large) sont parties de Chine, comme celle-ci. Les Ă©pidĂ©mies touchent l’espĂšce humaine (et de nombreuses espĂšces vĂ©gĂ©tales et animales) depuis ses dĂ©buts et la diffusion Ă  grande Ă©chelle d’agents pathogĂšnes s’est produite depuis les premiĂšres Ă©tapes de la mondialisation, mĂȘme lorsque les diffĂ©rentes sociĂ©tĂ©s de l’Ancien Monde n’étaient reliĂ©es que par des fils tĂ©nus. Depuis que les humains bougent, aussi lentement soit-il, il y a des pandĂ©mies, souvent trĂšs meurtriĂšres. Elles le sont dans l’ensemble moins aujourd’hui, parce que la connaissance mĂ©dicale et les systĂšmes sanitaires ont progressĂ©. Rien ne permet de dire qu’il y ait un retour en arriĂšre cette fois. Si cet Ă©vĂ©nement est bien plus mondial que d’autres pandĂ©mies, c’est en partie par sa vitesse de propagation, qui reste cependant comparable Ă  celle d’autres Ă©pidĂ©mies, mais surtout par la convergence et la simultanĂ©itĂ© des actions dĂ©cidĂ©es pour y faire face.

AgrĂ©geant des logiques diverses, la carte de la pandĂ©mie est tout sauf simple Ă  interprĂ©ter (LĂ©vy, 2020). L’urbanisation joue logiquement en faveur d’une forte prĂ©valence dans les agglomĂ©rations, mais l’urbanitĂ© protĂšge peut-ĂȘtre une partie des habitants, couramment surexposĂ©s par leurs interactions Ă  des agents pathogĂšnes inconnus de leur systĂšme immunitaire. Le caractĂšre Ă©trange de certaines localisations de clusters apparaĂźt obĂ©ir Ă  des mĂ©canismes indĂ©pendants de ceux qui commandent le pattern gĂ©nĂ©ral de la diffusion planĂ©taire du virus selon les grands axes et hubs de mobilitĂ©. Mais pourquoi l’Europe a-t-elle Ă©tĂ© touchĂ©e avant les États-Unis, alors que ceux-ci entretiennent des relations au moins aussi importantes avec l’Asie ? Et pourquoi ce pays est-il devenu sur le tard le principal foyer avec une rapiditĂ© de propagation ? On peut ajouter la dimension climatique (les zones tropicales tardent Ă  ĂȘtre touchĂ©es massivement) possible mais non prouvĂ©e, qui ne doit pas ĂȘtre confondue avec l’anthropogĂ©ographie des pratiques de mise Ă  distance des corps, qui semble profiter, mais lĂ  encore ce n’est qu’une hypothĂšse, aux sociĂ©tĂ©s oĂč la sĂ©paration est habituellement plus marquĂ©e comme le Japon ou l’Europe du Nord.

Cette Ă©pidĂ©mie fait partie de la catĂ©gorie la plus Ă©prouvante car nous n’avons ni traitement ni vaccin, mais ce n’est pas la premiĂšre et, dans le genre, elle est bien mieux contrĂŽlĂ©e que d’autres qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e. Cette fois, nous avons une combinaison particuliĂšre de contagiositĂ© et de lĂ©talitĂ©, qui constitue la matiĂšre premiĂšre de l’évĂ©nement mais qui n’a en elle-mĂȘme aucun sens, sinon justement la confirmation que la logique des forces biophysiques renvoie Ă  des causes et non – sauf pour les crĂ©ationnistes – Ă  des buts ou Ă  des intentions.

Le sens, ce sont les humains qui le mettent, mais ce n’est toujours pas facile car on a affaire Ă  une temporalitĂ© dans laquelle l’énorme poids de l’instant se double d’une durĂ©e inconnue mais qui pourrait ĂȘtre relativement courte. L’une des caractĂ©ristiques de la dĂ©pression Ă©conomique constatĂ©e tient au fait que la cause en est extĂ©rieure et que, dĂšs celle-ci passĂ©e, des phĂ©nomĂšnes de rattrapage se produisent, probablement insuffisants pour compenser la baisse de la production subie mais certainement pas nĂ©gligeables.

L’incertitude vient enfin du fait que cet Ă©vĂ©nement se situe Ă  la rencontre entre des logiques, sociales et naturelles, profondĂ©ment diffĂ©rentes. La solution pour y voir clair n’est certainement pas de rĂ©duire l’une Ă  l’autre, mais de progresser en complexitĂ© et en rĂ©flexivitĂ©.

En outre, les « leçons » tirĂ©es aprĂšs-coup ne sont pas si aisĂ©es Ă  prĂ©voir. L’imaginaire du masque sera probablement revalorisĂ© en Occident. Le rĂŽle de l’hĂŽpital et de ses personnels sera cĂ©lĂ©brĂ© et confortĂ©. On se demandera comment crĂ©er des rĂ©serves stratĂ©giques multilocalisĂ©es de matĂ©riel en cas de nouvelle Ă©pidĂ©mie comparable. On s’interrogera sur le rĂŽle de la Chine dans l’origine de l’épidĂ©mie et dans la production de mĂ©dicaments. On discutera du rĂŽle, passĂ© et souhaitable, de l’Organisation mondiale de la santĂ© (OMS). Il se pourrait que l’ambiance politique, en se situant dans le sillage de l’unitĂ© constatĂ©e pendant l’épidĂ©mie se caractĂ©rise par un consensus plus large sur des sujets actuellement controversĂ©s.  Pour les autres aspects de cet aprĂšs, il n’est pas impossible qu’ils soient surestimĂ©s sur le coup, tant les changements qui affectent notre vie quotidienne influent sur nos raisonnements. Il faudra ensuite, suggĂšre Peter Sloterdijk (Torneau, 2020), « revenir Ă  l’essentiel » que sont les humains et leurs projets.

Autrement dit, les recettes politiciennes habituelles marchent mal et, pour y voir un peu plus clair, les citoyens ont besoin de recul, temporel mais aussi thĂ©orique, d’une pensĂ©e complexe, Ă  la fois analytique et systĂ©mique, intĂ©grant dans la mĂȘme dĂ©marche intellectuelle une multitude de causalitĂ©s et d’intentionnalitĂ©s, d’espaces et de temps – des raisonnements trĂšs divers dont l’articulation ne va vraiment pas de soi.

Les néonaturalismes à contrepied

Dans l’ambiance actuelle, les prises de positions publiques les plus frĂ©quentes sont celles des mĂ©decins, des chercheurs en biologie, des soignants et des acteurs politiques qui cherchent Ă  se placer sous le contrĂŽle et dans le sillage du monde mĂ©dical. Il existe pourtant d’autres expressions politiques dont les plus dĂ©terminĂ©es viennent de ceux qui portent par ailleurs une vision unidimensionnelle du politique (single-issue politics) centrĂ©e sur le climat et la biodiversitĂ©.  Ils appartiennent dans l’ensemble au courant qu’on peut appeler nĂ©onaturaliste[ii].

On peut identifier au moins cinq difficultés propres à cette tendance politique qui rendent leur discours peu audible.

1 : Nous sommes face Ă  une situation d’urgence qui sature la scĂšne publique et dont le ressort est diffĂ©rent de celui que ces courants politiques veulent mettre en avant. Pourquoi les sociĂ©tĂ©s rĂ©agissent-elles Ă  la pandĂ©mie comme nous aimerions qu’elles rĂ©agissent au changement climatique ? On perçoit dans ses discours une sorte de dĂ©pit.

2 : L’urgence actuelle est certes liĂ©e Ă  la nature et mĂȘme au monde vivant, mais dans un dispositif contraire Ă  ce que ces mouvements politiques disent d’habitude : cette fois, l’agent biologique est dangereux et seulement dangereux. Il y a donc un risque de concurrence dĂ©loyale avec l’image d’une nature bĂ©nĂ©fique et indĂ»ment maltraitĂ©e par l’homme qui est proposĂ©e par ailleurs.

3 : Plus prĂ©cisĂ©ment, il s’agit d’une catastrophe naturelle dont les humains ne sont clairement pas Ă  l’origine, sinon par la persistance d’une promiscuitĂ© traditionnelle d’une partie de la sociĂ©tĂ© chinoise (et dans une moindre mesure d’autres sociĂ©tĂ©s asiatiques, africaines et latino-amĂ©ricaines) avec des animaux, domestiques ou sauvages (Sicard, 2020). On se trouve dans une situation similaire Ă  celle du tsunami de 2011, qui a fait 20 000 morts (tandis que l’écocide consĂ©cutif Ă  l’accident nuclĂ©aire de Fukushima en a fait trĂšs peu) ou de divers, Ă©ruptions volcaniques, tremblements de terres ou tempĂȘtes. Or cela entre en contradiction avec le rĂ©cit puissamment portĂ© sur la scĂšne publique selon lequel tout dĂ©sastre d’origine biologique ou physique serait en rĂ©alitĂ© la consĂ©quence directe ou indirecte d’une faute commise par les humains.

4 : Le problĂšme de cette Ă©pidĂ©mie, c’est avant tout l’absence de vaccin et de traitement curatif. La solution la plus simple reposerait donc typiquement sur la mise au point d’une technique, et la technique, c’est justement ce que fustigent les courants politiques les plus actifs dans la dĂ©nonciation de l’action humaine sur la nature.

5 : La situation prĂ©sente est marquĂ©e par un consensus hĂ©sitant et fragile, en particulier en France et aux États-Unis, mais dans l’ensemble assez large sur les mesures concrĂštes prises par les gouvernements.  Dans l’improvisation, l’écoute rĂ©ciproque entre gouvernants et gouvernĂ©s a plutĂŽt bien fonctionnĂ©. Les dirigeants ont assez vite reconnu les limites de leurs connaissances et de leur capacitĂ© Ă  projeter l’action publique au-delĂ  de quelques jours. De leur cĂŽtĂ©, les citoyens n’ont pas eu besoin d’avoir recours Ă  des professeurs de morale qui, forts de leur capacitĂ© Ă  penser Ă  la place des individus ordinaires, auraient eu pour mission le gardiennage idĂ©el de la citĂ©.

« L’ultime avertissement de la nature »

Face Ă  ces difficultĂ©s, on peut constater deux attitudes, celle qui consiste Ă  adopter un profil bas, reconnaissance au moins tactique qu’on n’a pas grand-chose Ă  dire, et celle de la fuite en avant, consistant Ă  compenser par des affirmations aventurĂ©es l’absence d’arguments solides. Chacun Ă  sa maniĂšre, Dominique Bourg et Bruno Latour ont choisi la seconde option et ont avancĂ© des idĂ©es radicales dans diverses interventions sur la scĂšne mĂ©diatique.

Philosophe de l’environnement, Dominique Bourg a, dans le passĂ©, affirmĂ© que le projet d’un dĂ©veloppement durable Ă©tait en Ă©chec et prĂ©sentĂ© des scĂ©narios qui, sauf mesures drastiques, seraient terrifiants pour l’humanitĂ©. Il voit dans la crise climatique une occasion de repenser la civilisation en limitant autoritairement les revenus et en instaurant une « dĂ©mocratie Ă©cologique » (Bourg et Whiteside, 2010) consistant Ă  crĂ©er une nouvelle assemblĂ©e comprenant les responsables des associations Ă©cologistes (dont lui-mĂȘme, en tant que dirigeant, Ă  l’époque, de la Fondation Nicolas Hulot) et qui aurait un droit de vĂ©to sur les dĂ©cisions du parlement pour toute question relative Ă  la nature. Se montrant plutĂŽt favorable Ă  des politiques de redistribution connotĂ©es Ă  gauche, il a nĂ©anmoins manifestĂ© une attitude ambiguĂ« vis-Ă -vis d’une initiative populaire suisse, Écopop, Ă©tiquetĂ©e « écofasciste » par ses adversaires, dont la profession de foi affirmait que la limitation des densitĂ©s, le blocage des migrations et la baisse de la fĂ©conditĂ© des pauvres seraient les meilleurs outils pour dĂ©fendre l’environnement naturel. Bourg soutenait notamment l’idĂ©e que la crainte d’une surpopulation de la planĂšte Ă©tait tout Ă  fait justifiĂ©e (Bourg, 2014). Il a Ă©tĂ© tĂȘte de la liste Urgence Écologie lors des Ă©lections au parlement europĂ©en de 2019.

Dans la crise sanitaire actuelle, Bourg est cohĂ©rent avec son approche monothĂ©matique : chaque fois qu’il est interrogĂ© sur le coronavirus, il rĂ©pond sur le climat : « Ce que nous montre le Covid-19, c’est ce que nous devrions faire pour le climat » (Bourg, 2020a). Il dit discerner clairement (sans le dĂ©montrer) le lien entre changement climatique et Covid-19. En l’écoutant on pense au paralogisme : « Socrate est mortel ; les chats sont mortels ; donc Socrate est un chat ». Ici : « La pandĂ©mie est naturelle ; le climat est naturel ; donc la pandĂ©mie est climatique ».

Un argument toutefois : les « émeutes » dans des supermarchĂ©s italiens (Bourg, 2020c) serait le signe d’un des nombreux effondrements qui guettent si on n’agit pas vite et fort. Cette Ă©pidĂ©mie est pour lui un « ultime avertissement de la nature » (Bourg, 2020b). Il espĂšre que la peur de la mort face Ă  l’épidĂ©mie se dĂ©placera vers la peur du rĂ©chauffement climatique. Son idĂ©e gĂ©nĂ©rale est que les quelques grands gagnants du systĂšme actuel, les « nĂ©olibĂ©raux » ne veulent rien changer et il propose, comme contrepoids, un renforcement de l’État national. Dans un texte-programme collectif qu’il a largement inspirĂ©, il demande une politique Ă©tatiste, protectionniste et autoritaire, dont l’une des mesures consiste Ă  contrĂŽler les mobilitĂ©s et Ă  vider les villes jusqu’à ce qu’elles ne dĂ©passent pas 300 000 habitants (Mesure 15, Bourg et al., 2020).

Son optimisme repose sur l’affaiblissement de l’idĂ©e de progrĂšs : « Je pense que Covid-19 est salutaire. S’il y a vraiment quelque chose qui met un coup d’arrĂȘt Ă  l’idĂ©ologie du progrĂšs, c’est ce qu’il se passe aujourd’hui » (Bourg, 2020a). Il l’oppose Ă  « la seule façon de faire face [:] revenir aux comportements. » Bourg ne cĂ©lĂšbre-t-il pas un peu tĂŽt la dĂ©faite de l’idĂ©e de progrĂšs ? D’anciennes Ă©pidĂ©mies ont fait plus de morts que celles-ci et cela n’a empĂȘchĂ© ni la demande par les citoyens d’une sociĂ©tĂ© plus juste et plus prospĂšre, ni la prise de dĂ©cisions censĂ©es aller dans ce sens et encore moins l’idĂ©e qu’une telle demande et de telles dĂ©cisions soient possibles. C’est sans nul doute ce qui se produira dans quelques semaines en Europe, lorsque tout un chacun jouira d’un plaisir renouvelĂ© Ă  s’attabler Ă  une terrasse de cafĂ© ou Ă  retrouver ses collĂšgues de travail. Le fait qu’on mette le paquet cette fois prouvera, en outre, qu’une sociĂ©tĂ© mobilisĂ©e et solidaire (y compris la sociĂ©tĂ©-Monde) peut faire beaucoup, y compris dans des contextes oĂč c’est difficile. On verra que le consensus politique est dĂ©cisif et que dans les cas oĂč des accords apparents sur les principes cachent mal des divergences profondes, comme, par exemple, pour la transition Ă©cologique, l’égalitĂ© femmes/hommes, l’épistĂ©mologie de la retraite ou le financement de la recherche par points, ce sera plus que jamais, au vu de l’exemple de l’épidĂ©mie actuelle, le niveau de conviction des citoyens qui fera la diffĂ©rence.

« Une bonne grosse poignĂ©e d’acier »

Sociologue des sciences et philosophe, Bruno Latour a peu Ă  peu migrĂ© vers la politique. La pandĂ©mie de Covid-19 lui donne l’occasion d’une sorte de synthĂšse entre ses premiers travaux sur les microbes et son actuel activisme Ă©cologique. Comme Bourg, il n’a pu s’empĂȘcher de se plaindre qu’on en fasse trop pour le virus et pas assez pour le climat (Latour, 2020b) :

« Imaginez que le prĂ©sident Macron soit venu vous annoncer, avec le mĂȘme ton churchillien, un train de mesures pour laisser les rĂ©serves de gaz et du pĂ©trole dans le sol, pour stopper la commercialisation des pesticides, supprimer les labours profonds, et, audace suprĂȘme, interdire de chauffer les fumeurs Ă  la terrasse des bars
 Si la taxe sur l’essence a dĂ©clenchĂ© le mouvement des « gilets jaunes », lĂ , on frĂ©mit Ă  la pensĂ©e des Ă©meutes qui embraseraient le pays. Et pourtant, l’exigence de protĂ©ger les Français pour leur propre bien contre la mort est infiniment plus justifiĂ©e dans le cas de la crise Ă©cologique que dans le cas de la crise sanitaire, car il s’agit lĂ  littĂ©ralement de tout le monde, et pas de quelques milliers d’humains – et pas pour un temps, mais pour toujours. »

C’est, on l’a dit, comprĂ©hensible de la part d’un militant de la cause unique. Mais Latour saisit aussi l’occasion pour nous livrer sa vision, plus gĂ©nĂ©rale, de l’humanitĂ©. Autrefois, il nous a aidĂ© Ă  inclure les objets et les composantes du monde biophysique dans l’univers de l’action en reprenant la notion d’actant dĂ©veloppĂ©e par Algirdas Julien Greimas. La distinction et l’association entre acteurs humains et actants non humains Ă©taient trĂšs convaincantes mais on a compris un peu plus tard que, pour Latour, l’enjeu n’était pas, au fond, d’approfondir l’épistĂ©mologie de l’agir. Il n’a eu de cesse, en effet, de dĂ©valoriser le rĂŽle des individus, des collectifs et des sociĂ©tĂ©s, en cherchant systĂ©matiquement Ă  montrer que les non-humains Ă©taient en fait plus acteurs que les humains. Telle qu’il la prĂ©sente, sa dĂ©marche explicite est celle de la symĂ©trie : les virus et les humains seraient Ă©galement actants/acteurs. En pratique, cependant, c’est le plus souvent en valorisant l’autonomie des « non-humains » et la dĂ©pendance des humains que se dĂ©veloppe son discours. Sans l’annoncer explicitement, il a tendu Ă  se rapprocher de l’anthropomorphisme antihumaniste qui prospĂšre dans une partie des neurosciences et, en gĂ©nĂ©ral, des sciences du vivant : les gĂšnes, le cerveau, l’évolution ont une intentionnalitĂ© consciente, mais pas les humains. Au lieu de construire une Ă©pistĂ©mologie du social Ă©largie Ă  la nature — celle-ci Ă©tant justement dĂ©finissable comme socialisation des rĂ©alitĂ©s biologiques et physiques —, Latour s’enlise dans un rĂ©ductionnisme inassumĂ© mais lourd de consĂ©quences. Rejetant Ă  nouveau la perspective d’expliquer le social par le social comme il le fait depuis de nombreuses annĂ©es (Latour, 2006), il inclut tout ce qu’il perçoit dans un grand tout, trĂšs mou thĂ©oriquement, mais dont la consĂ©quence principale est de refuser de faire de l’humanitĂ© un objet d’études propre en raison de ses spĂ©cificitĂ©s, pourtant aisĂ©es Ă  constater : intentionnalitĂ©, sociĂ©talitĂ©, historicitĂ©, rĂ©flexivité 

Cette dĂ©nĂ©gation nous conduit, bien Ă  regret, Ă  lui appliquer l’aphorisme de Romain Gary : « Quand on traite les animaux comme des hommes, on finit, tĂŽt ou tard, par traiter les hommes comme des animaux. » Et voici ce que ça donne, appliquĂ© au Covid-19 (Latour, 2020b) : « L’état du social dĂ©pend Ă  chaque instant des associations entre beaucoup d’acteurs dont la plupart n’ont pas forme humaine. » Latour nous explique que les virus nous « tuent sans nous en vouloir » (ce que, semble-t-il, personne ne conteste) et qu’il est absurde de leur faire la guerre car ils sont plus malins que nous et qu’on ne s’en dĂ©barrassera pas comme ça : « A globalisateur, globalisateur et demi : question de resocialiser des milliards d’humains, les microbes se posent un peu là ! » (Latour, 2020c). Renseignements pris, il semblerait que l’humanitĂ© ne conçoive pas d’hostilitĂ© gĂ©nĂ©rale vis-Ă -vis des virus mais qu’elle souhaite Ă©viter que certains d’entre eux ne tuent massivement ses membres. D’oĂč l’idĂ©e de « guerre », un terme sans doute critiquable appliquĂ© Ă  des actants sans intentionnalitĂ©, mais pas en tout cas en suivant l’argument de Latour. Si l’on veut filer la mĂ©taphore, on peut dire qu’un armement dissuasif (comme avec les vaccins) ou une guerre dĂ©fensive (comme avec les traitements curatifs) ne visent pas l’anĂ©antissement de l’adversaire mais tentent de rendre inopĂ©rante sa capacitĂ© de nuisance. C’est bien ce dont il est question avec la pandĂ©mie.

Inversement, les humains sont dĂ©finis par Latour comme des agents Ă  la fois passifs et malveillants. « Les humains » (« pas tous », « certains ») sont l’« agent pathogĂšne » de la « mutation Ă©cologique », un agent « qui nous fait la guerre sans la dĂ©clarer » (Latour, 2020b). Il y a donc un complot et l’ñme de ce complot se trouve au cƓur mĂȘme de l’humanitĂ©. À propos de l’arrĂȘt des systĂšmes productifs et du confinement, Latour considĂšre que l’humanitĂ© est un frein de secours dont les dirigeants ont tirĂ© sur la « poignĂ©e » : « Il y avait bien dans le systĂšme Ă©conomique mondial, cachĂ© de tous, un signal d’alarme rouge vif avec une bonne grosse poignĂ©e d’acier trempĂ©e que les chefs d’État, chacun Ă  son tour, pouvaient tirer d’un coup pour stopper » (Latour, 2020c).

Nos contemporains ne sont donc pas pour lui des acteurs politiques, des citoyens ayant des idĂ©es, des opinions, des points de vue sur la conduite des affaires publiques qui pourraient avoir, qui sait, influencĂ© leurs gouvernements. Ce sont simplement des « poignĂ©es » qu’on actionne. Est-ce lĂ  une simple image ? Sans doute pas, car Latour aurait fort bien pu choisir une figure qui valorise l’action humaine intentionnelle et distribuĂ©e. Presqu’au mĂȘme moment, Hartmut Rosa (Rosa, 2020) commentait l’évĂ©nement par ces mots : « C’est nous, les humains, qui, par dĂ©cision politique et aprĂšs dĂ©libĂ©ration, avons freinĂ© ! Le virus n’est Ă©videmment pas en train de corroder nos avions. Il ne dĂ©truit pas nos usines. Il ne nous force pas Ă  rester chez nous. C’est notre dĂ©libĂ©ration politique et notre action collective qui le fait. C’est nous qui le faisons ! » C’est l’inverse que nous dit Latour, qui semble allergique Ă  toute idĂ©e de dĂ©libĂ©ration et prĂ©sente les solidaritĂ©s actuelles comme uniquement interpersonnelles, c’est un « bouche Ă  bouche », dit-il.

Cependant Latour, comme Bourg, a aussi son idĂ©e de la dĂ©mocratie : dans le mĂȘme article (Latour, 2020c), il propose un questionnaire sur ce qu’il faudrait faire aprĂšs l’épidĂ©mie. Il se trouve qu’il s’exprimait au moment mĂȘme oĂč la Convention citoyenne pour le climat (CCC), qui a jusqu’à prĂ©sent impressionnĂ© les observateurs[iii] par la qualitĂ© de son travail politique, s’autosaisissait du questionnement sur la relation entre post-Ă©pidĂ©mie et action pour le climat. Latour aurait pu fĂ©liciter la CCC, proposer une extension de ses missions ou le tirage d’une nouvelle assemblĂ©e citoyenne. Non, tel un monarque d’Ancien RĂ©gime il reprend son idĂ©e (qui est aussi celle des Gilets jaunes) des cahiers de dolĂ©ances. Il nomme « autodescription » ce qu’il consent aux citoyens ordinaires : des listes et non des cohĂ©rences, un discours sur soi plutĂŽt qu’un projet pour la sociĂ©tĂ©. Et pas question de laisser les citoyens exprimer dĂšs maintenant des Ă©nonces politiques. « C’est seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les rĂ©ponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous dĂ©boucherez sur une expression politique incarnĂ©e et concrĂšte — mais pas avant. » (Latour, 2020c). Le maĂźtre fixe le tempo et les Ă©lĂšves n’ont qu’à le suivre. Inversement, lui-mĂȘme se garde bien de rĂ©pondre Ă  ses propres questions : la dissymĂ©trie du dispositif communicationnel qu’il propose est totale.

La rhĂ©torique d’un processus en deux temps (d’abord vous dĂ©crivez, ensuite vous aurez le droit de penser) n’est en fait qu’un tour de passe-passe pĂ©dagogique : le moment du projet politique n’arrive jamais (on l’a constatĂ© dans des exercices prĂ©cĂ©dents) car, pour Latour, il n’y a pas de choix politique, il n’y a que des « attachements », il n’y a pas de sociĂ©tĂ©, il n’y a que des « collectifs », qui, de plus, rĂ©pĂšte-t-il depuis plusieurs annĂ©es, ont disparu. ReprĂ©sentative ou interactive, la dĂ©mocratie ne l’intĂ©resse pas car il considĂšre que d’une part, personne n’est suffisamment prĂ©parĂ© pour la faire vivre et que, d’autre part, sur les sujets oĂč son opinion Ă  lui est faite, il n’y a plus lieu de dĂ©libĂ©rer.

Les « Terrestres » contre les « Humains »

Virus astucieux, humanitĂ© dĂ©sorientĂ©e et mal orientĂ©e, philosophe tout puissant
 Il y a encore un quatriĂšme actant : c’est le « terrestre » qui comprend pĂȘle-mĂȘle tout ce qu’il aime. « Terre, terroir, territoire, zones Ă  dĂ©fendre, peuples, nourriture, transport, construction, Ă©nergie, peuples “autochotones”, inventivitĂ© des arbres, des plantes, des champignons, des microbes ou des loups : c’est ce grand tout qu’il nomme le « terrestre », « un immense mouvement multiforme » (Latour, 2018). « Atterrir », c’est, pour l’humanitĂ©, renoncer Ă  l’hubris qu’engendre son projet de se dessiner des horizons Ă  la fois souhaitables et atteignables (le progrĂšs) et glorifier le terrestre. L’objectif politique de ce mouvement, dont le terrestre fournit les valeurs fondatrices n’est pas explicitĂ© comme un programme clair mais il apparaĂźt par petites touches, au dĂ©tour des phrases.  Ainsi, dans son texte sur l’aprĂšs Covid-19 (Latour, 2020c), il propose d’en finir non seulement avec la « globalisation » (sauf celle produite par les malins petits virus, on suppose), mais avec la « production elle-mĂȘme ». Cette prise de position est d’autant plus notable que l’enjeu de la conscience Ă©cologique a Ă©tĂ© jusqu’à aujourd’hui l’élimination de la composante prĂ©datrice des productions humaines. Cette Ă©limination peut se faire par le haut en inventant un systĂšme productif non prĂ©dateur (c’est la perspective du « dĂ©veloppement durable ») ou, au contraire, par le bas, en rĂ©duisant l’emprise humaine pour diminuer l’ampleur de la prĂ©dation (c’est le projet de « dĂ©croissance »). Latour va plus loin en suggĂ©rant la fin de la production dans son ensemble. Latour et Bourg partagent l’idĂ©e que le mal fait Ă  la nature est si profond qu’il n’est plus temps de proposer des politiques d’attĂ©nuation, de rĂ©paration ou mĂȘme de rĂ©orientation, mais que s’impose une destruction systĂ©matique et, si nĂ©cessaire, aveugle de tous les cadres existants. Pour en finir avec l’idĂ©e mĂȘme de politique, qui est aussi une production humaine, lente et incertaine.

En somme, la transformation que Latour (2020b) appelle de ses vƓux exigerait un État mĂ©taphysicien qui protĂšgerait non seulement « de la mort » mais aussi « de la vie » – peut-ĂȘtre parce que « l’apocalypse est notre chance » (Latour, 2013) –, mais aussi d’un État national puisqu’il assumerait « l’exigence de sortir de la production globalisĂ©e actuelle ». Ce serait un « socialisme qui conteste la production elle-mĂȘme ». Un État fort repliĂ© sur ses frontiĂšres et la fin de la production : sacrĂ© programme !

Latour n’aime pas la guerre contre les virus, il veut qu’on s’entende avec eux car les affronter ne servirait Ă  rien. En revanche, il est un chaud partisan de la guerre entre humains. Dans Face Ă  Gaia (Latour, 2015) puis OĂč atterrir, (Latour, 2017) il voit dans l’enjeu Ă©cologique une opportunitĂ© pour ĂȘtre clair sur ce point. En prenant la tĂȘte du parti des « Terrestres » contre celui des « Humains », il nous dit Ă  quel point l’idĂ©e d’une humanitĂ© qui devient, par ceux qui la composent et en totalitĂ©, un acteur Ă©mancipĂ© l’indispose. Il ne veut pas d’une dĂ©libĂ©ration entre Ă©gaux : ce n’est pas le plus lĂ©gitime qui doit l’emporter mais le plus dĂ©terminĂ©, voire le plus violent. Il utilise sans cesse le terme d’« ennemi » et se rĂ©fĂšre explicitement Ă  Carl Schmitt, un auteur qui, au-delĂ  de ses sympathies nazies, a dĂ©veloppĂ© une approche consistant Ă  gĂ©opolitiser la politique en rĂ©duisant tout dĂ©bat Ă  une dichotomie entre forces prĂȘtes Ă  s’éliminer mutuellement. Schmitt a reçu un accueil favorable dans la partie de l’extrĂȘme gauche (notamment chez les hĂ©ritiers des Brigades rouges italiennes) qui considĂšre la violence et la guerre civile comme les seuls moyens pour faire avancer l’action rĂ©volutionnaire. Dans ses deux livres de 2015 et de 2017, Latour nous fait comprendre sans ambiguĂŻtĂ© ce qui l’intĂ©resse chez Schmitt : comme tout a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit et qu’on n’a rien fait, on ne va pas encore bavarder avec ceux qui ne nous Ă©coutent pas. Mais qu’est-ce qui permet de dĂ©cider que celui qui ne pense pas comme lui n’a plus droit Ă  la parole :  deux choses, rĂ©pond Latour, l’évidence d’une part (pas besoin de dĂ©montrer, donc, il suffit d’affirmer) ; la rĂ©fĂ©rence Ă  un tiers qui est l’enjeu et l’acteur Ă  la fois, le terrestre (ou GaĂŻa), suffisamment lĂ©gitime par sa seule existence menacĂ©e pour justifier qu’on tape sur les doigts des Ă©lĂšves rĂ©calcitrants.

Lorsque Latour s’exprime : « Ce qui nous dĂ©soriente, probablement, c’est que l’époque n’est plus Ă  la seule recherche de l’autonomie. La gĂ©nĂ©ralisation de la crise qu’on ne peut plus appelerÂ Â«â€ˆĂ©cologique », puisqu’elle est une crise existentielle, une crise de subsistance, oblige Ă  reposer la question de l’hĂ©tĂ©ronomie : de quoi dĂ©pendons-nous pour subsister, comment reprĂ©senter ces nouveaux territoires d’appartenance, quels sont nos alliĂ©s et nos adversaires ? », (Latour, 2019), on dirait vraiment qu’il rĂ©plique directement Ă  Immanuel Kant dĂ©finissant les LumiĂšres en 1784 : « C’est, pour l’homme l’émancipation de l’état de tutelle dont il est lui-mĂȘme responsable ». L’UnmĂŒndigkeit de Kant – la minoritĂ©, la sujĂ©tion, la dĂ©pendance et l’irresponsabilitĂ© –, c’est justement ce vers quoi Latour veut nous entraĂźner.

Or le projet d’émancipation des LumiĂšres n’est nullement une incitation pour chacun Ă  faire n’importe quoi du moment qu’il en tirerait un avantage immĂ©diat. On peut au contraire dĂ©finir ce projet comme l’exploration de tout ce qui rĂ©sulte de la fusion (comme des corrĂ©lats rĂ©ciproques) entre la libertĂ© et la responsabilitĂ©. Hans Jonas a cherchĂ© Ă  montrer que la responsabilitĂ© conduit Ă  renoncer Ă  la libertĂ©, mais c’est justement parce qu’il propose une dĂ©finition simpliste de la libertĂ©, en tout cas divergente avec celle compatible avec le projet d’éthique, telle qu’elle se met en place Ă  partir de Baruch Spinoza. Si on inclut dans le tableau de bord de l’acteur la prise en compte des environnements, notamment naturels, Ă  la fois englobants et fragiles, cela renforce la lecture de la libertĂ© en termes de responsabilitĂ©, mais cela ne remet nullement en cause l’idĂ©e d’une orientation, Ă  la fois individuelle et sociĂ©tale, vers un futur dĂ©sirable, discutĂ©e par tous les citoyens. Ce que change la conscience Ă©cologique, c’est que cette libertĂ© responsable Ă©largit sa sphĂšre de rĂ©flexivitĂ© et d’action. Sinon, si la prise en compte des conditions d’habitabilitĂ© de la planĂšte avait pour consĂ©quence d’interdire aux humains de construire un devenir ouvert, que leur resterait-il qui rende leur vie digne d’ĂȘtre vĂ©cue ? Ce que Hannah Arendt (1995) nomme « commencement », qu’elle considĂšre comme un attribut du politique en tant que possibilitĂ© pour les citoyens en sociĂ©tĂ© de dĂ©cider du juste ensemble et Ă  tout moment, c’est aussi une bonne description de ce qui se passe actuellement dans les imaginaires de la nature : les humains sont d’accord pour intĂ©grer jusqu’au bout cette nouvelle prĂ©occupation et cette intĂ©gration ouvre une nouvelle page dans l’histoire dĂ©jĂ  longue, d’une libertĂ© en actes. Le travail des penseurs des LumiĂšres a justement consistĂ© Ă  spĂ©cifier et Ă  contextualiser la libertĂ©, au contraire de la notion de « Sujet » souverain, promue par l’ontologie mĂ©taphysique occidentale. C’est ici et maintenant que nous exerçons notre libertĂ© en discutant du meilleur moyen de sortir du NĂ©olithique.

Une religion de l’immanence

À la fin du xviiie siĂšcle, Kant concevait un projet d’émancipation pour s’affranchir du fardeau de la transcendance. Au dĂ©but du xxie, Latour nous suggĂšre de replonger, mais avec un autre psychotrope, l’immanence. Il a lui-mĂȘme confiĂ© qu’il se reconnaissait dans cette perspective (Latour, 2020a).

Comment passe-t-on du chercheur au prophĂšte ? Pendant toute une partie de leur vie, Bourg et Latour ont tous deux contribuĂ© honorablement Ă  la production de connaissances. RĂȘvaient-ils depuis toujours de ce changement de registre et ont-ils cru pouvoir franchir le pas grĂące Ă  leur notoriĂ©tĂ© d’universitaires ? Ont-ils rĂ©agi Ă  une frustration — Bourg avec l’échec politique de son ami Nicolas Hulot, Latour avec le constat que sa rĂ©ussite sur la scĂšne intellectuelle ne lui garantissait aucune prise sur le cours des Ă©vĂ©nements ? En tout cas, tous deux ont basculĂ© vers des discours fortement normatifs et des postures par lesquelles, au lieu de chercher, d’interroger, de problĂ©matiser, ils dĂ©noncent et annoncent. Ici commence la dimension religieuse de leurs choix.

Bourg insiste sur l’idĂ©e que l’humanitĂ© ne peux pas viser une Ă©mancipation par le dĂ©veloppement et ne doit pas rechercher un progrĂšs. Il est assez proche de l’attitude du clergĂ© catholique demandant aux fidĂšles de ne pas s’attacher Ă  la vanitĂ© des biens d’ici-bas. Latour porte une tonalitĂ© davantage animiste sur les ĂȘtres qui font l’intelligence et la beautĂ© du Monde. Tous deux, fortement imprĂ©gnĂ©s de culture catholique, se sont lancĂ©s dans la transformation de l’hĂ©ritage des religions rĂ©vĂ©lĂ©es en une nouvelle croyance dans la Nature.

Ce qu’on peut constater, c’est une sorte d’« échange standard » entre les attributs de la religion transcendante et ceux de la religion immanente. Dans le premier cas, il y avait un ou des Dieux anthropomorphes qui avaient Ă©crit des textes devenus des rites, des normes et des lois. Dans le second, l’anthropomorphisme se multiplie, chaque pierre, chaque brin d’herbe — et chaque virus – en sont partie prenante et indiquent Ă  qui sait les entendre la marche Ă  suivre. Il n’y a plus de livre sacrĂ©, c’est l’ensemble du corpus diffus de la pensĂ©e nĂ©onaturaliste qui en fait office.  Il n’y a plus de rĂ©cit des origines, mais un crĂ©ationnisme implicite. Il n’y a surtout pas de paradis, car le grand changement est aussi là : l’eschatologie n’a plus le double sens de l’apocalypse, jugement sanglant et promesse d’un nouvel Ăąge d’or, mais porte un sombre millĂ©narisme : « Si vous ne m’écoutez pas, vous perdrez tout, y compris la vie. » En revanche, les lĂ©gendes Ă©difiantes, la honte du pĂ©chĂ©, les pĂ©nitences et les expiations, les bras sĂ©culiers et la rĂ©demption asymptotique sont bien lĂ . L’Église a Ă©tĂ© humiliĂ©e par l’indĂ©cente capacitĂ© des hommes Ă  se passer d’elle, et cela se vĂ©rifie encore pendant l’épidĂ©mie oĂč les priĂšres collectives, pointĂ©es du doigt comme dangereuses pour la santĂ© publique, sont interdites dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale.

Les « immanents » voient pointer la possibilitĂ© d’une revanche. La « mutation Ă©cologique », bien gĂ©rĂ©e, peut offrir l’occasion de rĂ©-asservir l’humanitĂ© Ă  des idĂ©ologies dont les idĂ©ologues n’aient pas Ă  rendre compte. Les humains n’ont pas tenu compte des avertissements de la GenĂšse : ils reconstruisent leur Babel avec les villes « tentaculaires », easyJet et Google Translate. Il faut cette fois les faire payer pour de bon.

Intellectuels reconnus, Bourg et Latour reprĂ©sentent, avec quelques autres, le front office de la nouvelle religion. Ils sont les Ă©vangĂ©listes lĂ©gitimes et discutent avec d’autres intellectuels. Ils perpĂ©tuent la tradition des « écrivains catholiques » d’autrefois, Ă  qui les autres Ă©crivains reconnaissaient une haute tenue stylistique. Maintenant aussi, il y a le back office, avec la religion populaire, la ferveur, les saints et les ex-voto. En voici deux exemples. Carlos Zambrana-Torrelio (2020), dirigeant du mouvement EcoHealth, dĂ©veloppe une Ă©tonnante psychosociologie de la sagesse des virus, capables de « co-Ă©voluer » pour vivre en bonne intelligence avec d’autres espĂšces. D’aprĂšs lui, « l’agent pathogĂšne sait que, quand il pĂ©nĂštre dans un nouvel organisme, il ne doit pas le rendre malade ou du moins il ne doit pas le faire succomber [
] Aucun micro-organisme n’a pour objectif la mort de son hĂŽte ». Dont acte. Dans son blog, le « collapsologue » Pablo Servigne (2020) propose une fable dans laquelle Univers a donnĂ© Ă  Corona, un gentil petit virus, la mission de punir et d’édifier les humains pour qu’ils prennent enfin soin de MĂšre-Terre. Le Covid-19 est donc en mission de formation de l’humanitĂ©. Mais qui est donc le professeur ?

Dans les paroisses Ă©loignĂ©es, les libertĂ©s prises avec la factualitĂ© sont plus naĂŻves mais la filiation avec l’élite des technocrates platoniciens ne fait guĂšre de doute. La religion de l’immanence parvient jusqu’à prĂ©sent Ă  varier ses discours en fonction du public, Ă  tendre l’élastique sans le rompre. Dans le monde de rhizomes communicationnels qu’est devenu notre environnement cognitif, ces discordances ne sont pas un problĂšme aussi grave que lorsque les « appareils idĂ©ologiques » Ă©taient unifiĂ©s et verrouillĂ©s. C’est aussi l’avantage de la religion de l’immanence : elle est elle-mĂȘme immanente ; fluide, ondoyante et menacĂ©e surtout par la perte d’un trop grand nombre de followers.

Les nouveaux visages de la pensée réactionnaire

En rĂ©sumĂ©, la pandĂ©mie le confirme, le nĂ©onaturalisme de l’immanence est un mouvement politique obscurantiste, liberticide et antidĂ©mocratique, et qui prend de moins en moins la peine de le cacher. Cela simplifie la reprĂ©sentation qu’on peut se faire d’une offre politique en mouvement rapide.

La pensĂ©e rĂ©actionnaire d’aujourd’hui prend plusieurs faces et offre des combinaisons inattendues. Quand un mouvement fĂ©ministe s’allie avec les RĂ©publicains Ă©tats-uniens pour interdire les toilettes aux transsexuels (Bernier et al. 2018), chacun a ses raisons apparemment diffĂ©rentes (tradition d’un cĂŽtĂ©, droit des femmes de l’autre) mais si on regarde les choses d’un peu plus prĂšs, c’est, dans les deux cas, la dĂ©fense d’un ordre social fondĂ© sur des principes biologiques censĂ©s ĂȘtre Ă  la fois intouchables et impĂ©rieux qui est invoquĂ©e. Quand des personnalitĂ©s Ă©cologistes convergent avec des libertariens complotistes pour dĂ©noncer la dangerositĂ© des vaccins, il faut Ă©galement prendre le temps d’analyser ce qui les rĂ©unit. Nous devons nous habituer Ă  ce que d’étranges rencontres concourent Ă  des coalitions potentiellement puissantes. Certains Ă©noncĂ©s importants pour les nĂ©onaturalistes se retrouvent dans les discours de la droite tribunicienne, en un rejet implacable de tout ce qu’on peut considĂ©rer comme progressiste aujourd’hui : ouverture au monde (plutĂŽt que localisme exclusif), libertĂ© et responsabilitĂ© (plutĂŽt qu’ordre moral),  égalitĂ© et solidaritĂ© (plutĂŽt que « gestes individuels » et « comportements »), confiance dans la capacitĂ© de la sociĂ©tĂ© Ă  rendre le futur habitable (plutĂŽt que nostalgie d’un passĂ© rĂȘvĂ© et conspirationnisme), citoyennetĂ© dĂ©mocratique (plutĂŽt que tentation autoritaire). Les rĂ©fĂ©rences politiques affichĂ©es s’effacent devant les convergences de fond.

Ce nouveau paysage intéresse les chercheurs et peut inquiéter les citoyens.

Abstract

Within a pandemic process where unknown and novel realities can be numerous, some actors cannot help saying: “I told you so”. Among them, activists of the neo-naturalist current are seeking at all costs to connect this event to their common speeches. Inside this movement, Dominique Bourg et Bruno Latour have set themselves up as prophets of immanence. Immanence is a new religion that replaces ancient transcendent gods with a powerful, moralizing Nature and reduces the humans to weak and malignant pathogen. These attitudes are components of the present-day reactionary thought.

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Notes

[i] Formule prĂ©sente dans les Ă©crits retrouvĂ©s aprĂšs l’attentat.

[ii] On peut appeler nĂ©onaturaliste le versant de la conscience Ă©cologique qui se fonde sur l’idĂ©e que la nature possĂšde une cohĂ©rence propre, qu’elle porte des valeurs morales propres, qu’elle est mise en danger par une action humaine immorale et mortifĂšre et que la notion de dĂ©veloppement est contradictoire avec la prĂ©servation de la planĂšte. Voir Ă  ce sujet L’invention du Monde  (LĂ©vy, 2008). Le nĂ©onaturalisme est un naturalisme anti-humaniste. À ce titre, il reprĂ©sente une radicalisation des postures anti-humanistes qu’on a pu trouver dans le marxisme et la psychanalyse, plus gĂ©nĂ©ralement dans les structuralismes et « poststructuralismes » ainsi que dans les mouvements de pensĂ©e « anti-modernes » tels que les incarne Martin Heidegger. 

[iii] Le rhizome de recherche ChĂŽros fait partie des Ă©quipes de recherche observatrices de la CCC. En tant que membre de ce rhizome, j’ai donc pu suivre ses travaux, non encore achevĂ©s.

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