Cet article est proposé par le rhizome ChÎros.

nature near Lake Garda, barnyz, posted on flickr, Creative commons
Le Covid-19 nâaura pas empĂȘchĂ© les autres enjeux politiques de se frayer un chemin sur la scĂšne publique. Chacun est arrivĂ© avec un discours tout prĂȘt : pour les Ă©tatistes, lâĂtat-providence aurait Ă©tĂ© sacrifiĂ© depuis longtemps, pour les nationalistes, lâouverture des frontiĂšres aurait mĂ©nagĂ© dâĂ©normes brĂšches pour le virus, pour les Ă©cologistes, lâinaction sur le climat et la biodiversitĂ© serait Ă lâorigine des nouvelles maladies. Pour le terroriste qui a frappĂ© Ă Romans-sur-IsĂšre le 4 avril 2020, vivre dans « un pays de mĂ©crĂ©ants[i] » restait insupportable, virus ou pas. Ces arguments sont le plus souvent trĂšs fragiles mais on peut comprendre la prĂ©occupation des entreprises politiques de chercher Ă garder une certaine prise sur lâĂ©vĂ©nement. Moins les idĂ©es quâon dĂ©fend rencontrent le soutien de lâopinion en rĂ©gime de croisiĂšre, plus la catastrophe semble une occasion pour la divine surprise dâun basculement gĂ©nĂ©ral vers la juste cause : « Et cette fois, vous nâavez toujours pas compris ? » Un Ă©vĂ©nement improbable comme la pandĂ©mie de 2020 dessine la carte des idĂ©es politiques, en rendant plus nette la frontiĂšre entre celles qui cheminent Ă leur rythme dans lâesprit des citoyens et celles qui ont besoin de la catastrophe pour espĂ©rer lâemporter dâun seul coup.
Les simplismes Ă la peine
MĂȘme en rĂ©gime de croisiĂšre, lâagir politique consiste Ă convaincre que la hiĂ©rarchie des urgences que lâon propose est plus pertinente que celle des autres. Dans le cas du Covid-19, il aura Ă©tĂ© particuliĂšrement difficile de ramener sur la table les enjeux de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente car câest un Ă©vĂ©nement Ă la fois imprĂ©vu â le virus possĂšde des caractĂ©ristiques qui rendent sa propagation et ses effets spĂ©cifiques â et inĂ©dit par les mesures spectaculaires que les sociĂ©tĂ©s ont prises pour attĂ©nuer son impact sanitaire et rĂ©duire sa lĂ©talitĂ©. Câest un Ă©vĂ©nement Ă la fois puissant et mondial ; cette intensitĂ© et cette masse prennent inĂ©vitablement de la place sur la scĂšne publique. Câest enfin un Ă©vĂ©nement difficile Ă maĂźtriser tant notre connaissance du virus est balbutiante. Dans ces conditions, rĂ©pĂ©ter « Je vous lâavais bien dit » alors quâil serait plus juste de reconnaĂźtre « Je ne sais pas » est un wishful thinking qui, au mieux, rassure les militants et suscitera sans doute une certaine ironie de la part de lâopinion publique lorsquâune analyse plus froide du phĂ©nomĂšne montrera la faiblesse des « raisons » invoquĂ©es.
Cette Ă©pidĂ©mie est une Ă©preuve particuliĂšrement douloureuse pour tous les simplismes, qui sont le socle intellectuel des idĂ©ologies tribunitiennes (les « populismes ») et plus gĂ©nĂ©ralement de la pensĂ©e rĂ©actionnaire, qui voit dans la sĂ©lection dâun petit nombre dâĂ©lĂ©ments du passĂ©, rĂ©inventĂ©s mais faciles Ă vendre (le respect de lâautoritĂ©, le plein emploi, la ponctualitĂ© des trainsâŠ), la possibilitĂ© de contourner la complexitĂ© du prĂ©sent. Cela se traduit logiquement dans des discours politiques unidimensionnels reposant sur une cause derniĂšre qui explique tout.
Or dans le cas du coronavirus il nây a, Ă certains Ă©gards, rien Ă expliquer.  Si on veut y voir un peu plus clair, il faut mentionner lâĂ©mergence alĂ©atoire, selon des rythmes variables, de virus dont le niveau de ressemblance avec ceux que lâon connaĂźt nâest pas stable. Il y a donc inĂ©vitablement, jusquâĂ ce quâon en ait compris davantage, des trous dans le raisonnement.
Rien nâindique par ailleurs quâil y ait aujourdâhui plus de virus, plus dâĂ©pidĂ©mies, causant plus de morts dans davantage de rĂ©gions que dans les pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes, Ă lâĂ©chelle de lâannĂ©e, de la dĂ©cennie ou du siĂšcle. Beaucoup des Ă©pidĂ©mies de virus de la grippe (au sens large) sont parties de Chine, comme celle-ci. Les Ă©pidĂ©mies touchent lâespĂšce humaine (et de nombreuses espĂšces vĂ©gĂ©tales et animales) depuis ses dĂ©buts et la diffusion Ă grande Ă©chelle dâagents pathogĂšnes sâest produite depuis les premiĂšres Ă©tapes de la mondialisation, mĂȘme lorsque les diffĂ©rentes sociĂ©tĂ©s de lâAncien Monde nâĂ©taient reliĂ©es que par des fils tĂ©nus. Depuis que les humains bougent, aussi lentement soit-il, il y a des pandĂ©mies, souvent trĂšs meurtriĂšres. Elles le sont dans lâensemble moins aujourdâhui, parce que la connaissance mĂ©dicale et les systĂšmes sanitaires ont progressĂ©. Rien ne permet de dire quâil y ait un retour en arriĂšre cette fois. Si cet Ă©vĂ©nement est bien plus mondial que dâautres pandĂ©mies, câest en partie par sa vitesse de propagation, qui reste cependant comparable Ă celle dâautres Ă©pidĂ©mies, mais surtout par la convergence et la simultanĂ©itĂ© des actions dĂ©cidĂ©es pour y faire face.
AgrĂ©geant des logiques diverses, la carte de la pandĂ©mie est tout sauf simple Ă interprĂ©ter (LĂ©vy, 2020). Lâurbanisation joue logiquement en faveur dâune forte prĂ©valence dans les agglomĂ©rations, mais lâurbanitĂ© protĂšge peut-ĂȘtre une partie des habitants, couramment surexposĂ©s par leurs interactions Ă des agents pathogĂšnes inconnus de leur systĂšme immunitaire. Le caractĂšre Ă©trange de certaines localisations de clusters apparaĂźt obĂ©ir Ă des mĂ©canismes indĂ©pendants de ceux qui commandent le pattern gĂ©nĂ©ral de la diffusion planĂ©taire du virus selon les grands axes et hubs de mobilitĂ©. Mais pourquoi lâEurope a-t-elle Ă©tĂ© touchĂ©e avant les Ătats-Unis, alors que ceux-ci entretiennent des relations au moins aussi importantes avec lâAsie ? Et pourquoi ce pays est-il devenu sur le tard le principal foyer avec une rapiditĂ© de propagation ? On peut ajouter la dimension climatique (les zones tropicales tardent Ă ĂȘtre touchĂ©es massivement) possible mais non prouvĂ©e, qui ne doit pas ĂȘtre confondue avec lâanthropogĂ©ographie des pratiques de mise Ă distance des corps, qui semble profiter, mais lĂ encore ce nâest quâune hypothĂšse, aux sociĂ©tĂ©s oĂč la sĂ©paration est habituellement plus marquĂ©e comme le Japon ou lâEurope du Nord.
Cette Ă©pidĂ©mie fait partie de la catĂ©gorie la plus Ă©prouvante car nous nâavons ni traitement ni vaccin, mais ce nâest pas la premiĂšre et, dans le genre, elle est bien mieux contrĂŽlĂ©e que dâautres qui lâont prĂ©cĂ©dĂ©e. Cette fois, nous avons une combinaison particuliĂšre de contagiositĂ© et de lĂ©talitĂ©, qui constitue la matiĂšre premiĂšre de lâĂ©vĂ©nement mais qui nâa en elle-mĂȘme aucun sens, sinon justement la confirmation que la logique des forces biophysiques renvoie Ă des causes et non â sauf pour les crĂ©ationnistes â Ă des buts ou Ă des intentions.
Le sens, ce sont les humains qui le mettent, mais ce nâest toujours pas facile car on a affaire Ă une temporalitĂ© dans laquelle lâĂ©norme poids de lâinstant se double dâune durĂ©e inconnue mais qui pourrait ĂȘtre relativement courte. Lâune des caractĂ©ristiques de la dĂ©pression Ă©conomique constatĂ©e tient au fait que la cause en est extĂ©rieure et que, dĂšs celle-ci passĂ©e, des phĂ©nomĂšnes de rattrapage se produisent, probablement insuffisants pour compenser la baisse de la production subie mais certainement pas nĂ©gligeables.
Lâincertitude vient enfin du fait que cet Ă©vĂ©nement se situe Ă la rencontre entre des logiques, sociales et naturelles, profondĂ©ment diffĂ©rentes. La solution pour y voir clair nâest certainement pas de rĂ©duire lâune Ă lâautre, mais de progresser en complexitĂ© et en rĂ©flexivitĂ©.
En outre, les « leçons » tirĂ©es aprĂšs-coup ne sont pas si aisĂ©es Ă prĂ©voir. Lâimaginaire du masque sera probablement revalorisĂ© en Occident. Le rĂŽle de lâhĂŽpital et de ses personnels sera cĂ©lĂ©brĂ© et confortĂ©. On se demandera comment crĂ©er des rĂ©serves stratĂ©giques multilocalisĂ©es de matĂ©riel en cas de nouvelle Ă©pidĂ©mie comparable. On sâinterrogera sur le rĂŽle de la Chine dans lâorigine de lâĂ©pidĂ©mie et dans la production de mĂ©dicaments. On discutera du rĂŽle, passĂ© et souhaitable, de lâOrganisation mondiale de la santĂ© (OMS). Il se pourrait que lâambiance politique, en se situant dans le sillage de lâunitĂ© constatĂ©e pendant lâĂ©pidĂ©mie se caractĂ©rise par un consensus plus large sur des sujets actuellement controversĂ©s. Pour les autres aspects de cet aprĂšs, il nâest pas impossible quâils soient surestimĂ©s sur le coup, tant les changements qui affectent notre vie quotidienne influent sur nos raisonnements. Il faudra ensuite, suggĂšre Peter Sloterdijk (Torneau, 2020), « revenir Ă lâessentiel » que sont les humains et leurs projets.
Autrement dit, les recettes politiciennes habituelles marchent mal et, pour y voir un peu plus clair, les citoyens ont besoin de recul, temporel mais aussi thĂ©orique, dâune pensĂ©e complexe, Ă la fois analytique et systĂ©mique, intĂ©grant dans la mĂȘme dĂ©marche intellectuelle une multitude de causalitĂ©s et dâintentionnalitĂ©s, dâespaces et de temps â des raisonnements trĂšs divers dont lâarticulation ne va vraiment pas de soi.
Les néonaturalismes à contrepied
Dans lâambiance actuelle, les prises de positions publiques les plus frĂ©quentes sont celles des mĂ©decins, des chercheurs en biologie, des soignants et des acteurs politiques qui cherchent Ă se placer sous le contrĂŽle et dans le sillage du monde mĂ©dical. Il existe pourtant dâautres expressions politiques dont les plus dĂ©terminĂ©es viennent de ceux qui portent par ailleurs une vision unidimensionnelle du politique (single-issue politics) centrĂ©e sur le climat et la biodiversitĂ©.  Ils appartiennent dans lâensemble au courant quâon peut appeler nĂ©onaturaliste[ii].
On peut identifier au moins cinq difficultés propres à cette tendance politique qui rendent leur discours peu audible.
1 : Nous sommes face Ă une situation dâurgence qui sature la scĂšne publique et dont le ressort est diffĂ©rent de celui que ces courants politiques veulent mettre en avant. Pourquoi les sociĂ©tĂ©s rĂ©agissent-elles Ă la pandĂ©mie comme nous aimerions quâelles rĂ©agissent au changement climatique ? On perçoit dans ses discours une sorte de dĂ©pit.
2 : Lâurgence actuelle est certes liĂ©e Ă la nature et mĂȘme au monde vivant, mais dans un dispositif contraire Ă ce que ces mouvements politiques disent dâhabitude : cette fois, lâagent biologique est dangereux et seulement dangereux. Il y a donc un risque de concurrence dĂ©loyale avec lâimage dâune nature bĂ©nĂ©fique et indĂ»ment maltraitĂ©e par lâhomme qui est proposĂ©e par ailleurs.
3 : Plus prĂ©cisĂ©ment, il sâagit dâune catastrophe naturelle dont les humains ne sont clairement pas Ă lâorigine, sinon par la persistance dâune promiscuitĂ© traditionnelle dâune partie de la sociĂ©tĂ© chinoise (et dans une moindre mesure dâautres sociĂ©tĂ©s asiatiques, africaines et latino-amĂ©ricaines) avec des animaux, domestiques ou sauvages (Sicard, 2020). On se trouve dans une situation similaire Ă celle du tsunami de 2011, qui a fait 20 000 morts (tandis que lâĂ©cocide consĂ©cutif Ă lâaccident nuclĂ©aire de Fukushima en a fait trĂšs peu) ou de divers, Ă©ruptions volcaniques, tremblements de terres ou tempĂȘtes. Or cela entre en contradiction avec le rĂ©cit puissamment portĂ© sur la scĂšne publique selon lequel tout dĂ©sastre dâorigine biologique ou physique serait en rĂ©alitĂ© la consĂ©quence directe ou indirecte dâune faute commise par les humains.
4 : Le problĂšme de cette Ă©pidĂ©mie, câest avant tout lâabsence de vaccin et de traitement curatif. La solution la plus simple reposerait donc typiquement sur la mise au point dâune technique, et la technique, câest justement ce que fustigent les courants politiques les plus actifs dans la dĂ©nonciation de lâaction humaine sur la nature.
5 : La situation prĂ©sente est marquĂ©e par un consensus hĂ©sitant et fragile, en particulier en France et aux Ătats-Unis, mais dans lâensemble assez large sur les mesures concrĂštes prises par les gouvernements.  Dans lâimprovisation, lâĂ©coute rĂ©ciproque entre gouvernants et gouvernĂ©s a plutĂŽt bien fonctionnĂ©. Les dirigeants ont assez vite reconnu les limites de leurs connaissances et de leur capacitĂ© Ă projeter lâaction publique au-delĂ de quelques jours. De leur cĂŽtĂ©, les citoyens nâont pas eu besoin dâavoir recours Ă des professeurs de morale qui, forts de leur capacitĂ© Ă penser Ă la place des individus ordinaires, auraient eu pour mission le gardiennage idĂ©el de la citĂ©.
« Lâultime avertissement de la nature »
Face Ă ces difficultĂ©s, on peut constater deux attitudes, celle qui consiste Ă adopter un profil bas, reconnaissance au moins tactique quâon nâa pas grand-chose Ă dire, et celle de la fuite en avant, consistant Ă compenser par des affirmations aventurĂ©es lâabsence dâarguments solides. Chacun Ă sa maniĂšre, Dominique Bourg et Bruno Latour ont choisi la seconde option et ont avancĂ© des idĂ©es radicales dans diverses interventions sur la scĂšne mĂ©diatique.
Philosophe de lâenvironnement, Dominique Bourg a, dans le passĂ©, affirmĂ© que le projet dâun dĂ©veloppement durable Ă©tait en Ă©chec et prĂ©sentĂ© des scĂ©narios qui, sauf mesures drastiques, seraient terrifiants pour lâhumanitĂ©. Il voit dans la crise climatique une occasion de repenser la civilisation en limitant autoritairement les revenus et en instaurant une « dĂ©mocratie Ă©cologique » (Bourg et Whiteside, 2010) consistant Ă crĂ©er une nouvelle assemblĂ©e comprenant les responsables des associations Ă©cologistes (dont lui-mĂȘme, en tant que dirigeant, Ă lâĂ©poque, de la Fondation Nicolas Hulot) et qui aurait un droit de vĂ©to sur les dĂ©cisions du parlement pour toute question relative Ă la nature. Se montrant plutĂŽt favorable Ă des politiques de redistribution connotĂ©es Ă gauche, il a nĂ©anmoins manifestĂ© une attitude ambiguĂ« vis-Ă -vis dâune initiative populaire suisse, Ăcopop, Ă©tiquetĂ©e « écofasciste » par ses adversaires, dont la profession de foi affirmait que la limitation des densitĂ©s, le blocage des migrations et la baisse de la fĂ©conditĂ© des pauvres seraient les meilleurs outils pour dĂ©fendre lâenvironnement naturel. Bourg soutenait notamment lâidĂ©e que la crainte dâune surpopulation de la planĂšte Ă©tait tout Ă fait justifiĂ©e (Bourg, 2014). Il a Ă©tĂ© tĂȘte de la liste Urgence Ăcologie lors des Ă©lections au parlement europĂ©en de 2019.
Dans la crise sanitaire actuelle, Bourg est cohĂ©rent avec son approche monothĂ©matique : chaque fois quâil est interrogĂ© sur le coronavirus, il rĂ©pond sur le climat : « Ce que nous montre le Covid-19, câest ce que nous devrions faire pour le climat » (Bourg, 2020a). Il dit discerner clairement (sans le dĂ©montrer) le lien entre changement climatique et Covid-19. En lâĂ©coutant on pense au paralogisme : « Socrate est mortel ; les chats sont mortels ; donc Socrate est un chat ». Ici : « La pandĂ©mie est naturelle ; le climat est naturel ; donc la pandĂ©mie est climatique ».
Un argument toutefois : les « émeutes » dans des supermarchĂ©s italiens (Bourg, 2020c) serait le signe dâun des nombreux effondrements qui guettent si on nâagit pas vite et fort. Cette Ă©pidĂ©mie est pour lui un « ultime avertissement de la nature » (Bourg, 2020b). Il espĂšre que la peur de la mort face Ă lâĂ©pidĂ©mie se dĂ©placera vers la peur du rĂ©chauffement climatique. Son idĂ©e gĂ©nĂ©rale est que les quelques grands gagnants du systĂšme actuel, les « nĂ©olibĂ©raux » ne veulent rien changer et il propose, comme contrepoids, un renforcement de lâĂtat national. Dans un texte-programme collectif quâil a largement inspirĂ©, il demande une politique Ă©tatiste, protectionniste et autoritaire, dont lâune des mesures consiste Ă contrĂŽler les mobilitĂ©s et Ă vider les villes jusquâĂ ce quâelles ne dĂ©passent pas 300 000 habitants (Mesure 15, Bourg et al., 2020).
Son optimisme repose sur lâaffaiblissement de lâidĂ©e de progrĂšs : « Je pense que Covid-19 est salutaire. Sâil y a vraiment quelque chose qui met un coup dâarrĂȘt Ă lâidĂ©ologie du progrĂšs, câest ce quâil se passe aujourdâhui » (Bourg, 2020a). Il lâoppose à « la seule façon de faire face [:] revenir aux comportements. » Bourg ne cĂ©lĂšbre-t-il pas un peu tĂŽt la dĂ©faite de lâidĂ©e de progrĂšs ? Dâanciennes Ă©pidĂ©mies ont fait plus de morts que celles-ci et cela nâa empĂȘchĂ© ni la demande par les citoyens dâune sociĂ©tĂ© plus juste et plus prospĂšre, ni la prise de dĂ©cisions censĂ©es aller dans ce sens et encore moins lâidĂ©e quâune telle demande et de telles dĂ©cisions soient possibles. Câest sans nul doute ce qui se produira dans quelques semaines en Europe, lorsque tout un chacun jouira dâun plaisir renouvelĂ© Ă sâattabler Ă une terrasse de cafĂ© ou Ă retrouver ses collĂšgues de travail. Le fait quâon mette le paquet cette fois prouvera, en outre, quâune sociĂ©tĂ© mobilisĂ©e et solidaire (y compris la sociĂ©tĂ©-Monde) peut faire beaucoup, y compris dans des contextes oĂč câest difficile. On verra que le consensus politique est dĂ©cisif et que dans les cas oĂč des accords apparents sur les principes cachent mal des divergences profondes, comme, par exemple, pour la transition Ă©cologique, lâĂ©galitĂ© femmes/hommes, lâĂ©pistĂ©mologie de la retraite ou le financement de la recherche par points, ce sera plus que jamais, au vu de lâexemple de lâĂ©pidĂ©mie actuelle, le niveau de conviction des citoyens qui fera la diffĂ©rence.
« Une bonne grosse poignĂ©e dâacier »
Sociologue des sciences et philosophe, Bruno Latour a peu Ă peu migrĂ© vers la politique. La pandĂ©mie de Covid-19 lui donne lâoccasion dâune sorte de synthĂšse entre ses premiers travaux sur les microbes et son actuel activisme Ă©cologique. Comme Bourg, il nâa pu sâempĂȘcher de se plaindre quâon en fasse trop pour le virus et pas assez pour le climat (Latour, 2020b) :
« Imaginez que le prĂ©sident Macron soit venu vous annoncer, avec le mĂȘme ton churchillien, un train de mesures pour laisser les rĂ©serves de gaz et du pĂ©trole dans le sol, pour stopper la commercialisation des pesticides, supprimer les labours profonds, et, audace suprĂȘme, interdire de chauffer les fumeurs Ă la terrasse des bars⊠Si la taxe sur lâessence a dĂ©clenchĂ© le mouvement des « gilets jaunes », lĂ , on frĂ©mit Ă la pensĂ©e des Ă©meutes qui embraseraient le pays. Et pourtant, lâexigence de protĂ©ger les Français pour leur propre bien contre la mort est infiniment plus justifiĂ©e dans le cas de la crise Ă©cologique que dans le cas de la crise sanitaire, car il sâagit lĂ littĂ©ralement de tout le monde, et pas de quelques milliers dâhumains â et pas pour un temps, mais pour toujours. »
Câest, on lâa dit, comprĂ©hensible de la part dâun militant de la cause unique. Mais Latour saisit aussi lâoccasion pour nous livrer sa vision, plus gĂ©nĂ©rale, de lâhumanitĂ©. Autrefois, il nous a aidĂ© Ă inclure les objets et les composantes du monde biophysique dans lâunivers de lâaction en reprenant la notion dâactant dĂ©veloppĂ©e par Algirdas Julien Greimas. La distinction et lâassociation entre acteurs humains et actants non humains Ă©taient trĂšs convaincantes mais on a compris un peu plus tard que, pour Latour, lâenjeu nâĂ©tait pas, au fond, dâapprofondir lâĂ©pistĂ©mologie de lâagir. Il nâa eu de cesse, en effet, de dĂ©valoriser le rĂŽle des individus, des collectifs et des sociĂ©tĂ©s, en cherchant systĂ©matiquement Ă montrer que les non-humains Ă©taient en fait plus acteurs que les humains. Telle quâil la prĂ©sente, sa dĂ©marche explicite est celle de la symĂ©trie : les virus et les humains seraient Ă©galement actants/acteurs. En pratique, cependant, câest le plus souvent en valorisant lâautonomie des « non-humains » et la dĂ©pendance des humains que se dĂ©veloppe son discours. Sans lâannoncer explicitement, il a tendu Ă se rapprocher de lâanthropomorphisme antihumaniste qui prospĂšre dans une partie des neurosciences et, en gĂ©nĂ©ral, des sciences du vivant : les gĂšnes, le cerveau, lâĂ©volution ont une intentionnalitĂ© consciente, mais pas les humains. Au lieu de construire une Ă©pistĂ©mologie du social Ă©largie Ă la nature â celle-ci Ă©tant justement dĂ©finissable comme socialisation des rĂ©alitĂ©s biologiques et physiques â, Latour sâenlise dans un rĂ©ductionnisme inassumĂ© mais lourd de consĂ©quences. Rejetant Ă nouveau la perspective dâexpliquer le social par le social comme il le fait depuis de nombreuses annĂ©es (Latour, 2006), il inclut tout ce quâil perçoit dans un grand tout, trĂšs mou thĂ©oriquement, mais dont la consĂ©quence principale est de refuser de faire de lâhumanitĂ© un objet dâĂ©tudes propre en raison de ses spĂ©cificitĂ©s, pourtant aisĂ©es Ă constater : intentionnalitĂ©, sociĂ©talitĂ©, historicitĂ©, rĂ©flexivitĂ©âŠ
Cette dĂ©nĂ©gation nous conduit, bien Ă regret, Ă lui appliquer lâaphorisme de Romain Gary : « Quand on traite les animaux comme des hommes, on finit, tĂŽt ou tard, par traiter les hommes comme des animaux. » Et voici ce que ça donne, appliquĂ© au Covid-19 (Latour, 2020b) : « LâĂ©tat du social dĂ©pend Ă chaque instant des associations entre beaucoup dâacteurs dont la plupart nâont pas forme humaine. » Latour nous explique que les virus nous « tuent sans nous en vouloir » (ce que, semble-t-il, personne ne conteste) et quâil est absurde de leur faire la guerre car ils sont plus malins que nous et quâon ne sâen dĂ©barrassera pas comme ça : « A globalisateur, globalisateur et demi : question de resocialiser des milliards dâhumains, les microbes se posent un peu lĂ Â ! » (Latour, 2020c). Renseignements pris, il semblerait que lâhumanitĂ© ne conçoive pas dâhostilitĂ© gĂ©nĂ©rale vis-Ă -vis des virus mais quâelle souhaite Ă©viter que certains dâentre eux ne tuent massivement ses membres. DâoĂč lâidĂ©e de « guerre », un terme sans doute critiquable appliquĂ© Ă des actants sans intentionnalitĂ©, mais pas en tout cas en suivant lâargument de Latour. Si lâon veut filer la mĂ©taphore, on peut dire quâun armement dissuasif (comme avec les vaccins) ou une guerre dĂ©fensive (comme avec les traitements curatifs) ne visent pas lâanĂ©antissement de lâadversaire mais tentent de rendre inopĂ©rante sa capacitĂ© de nuisance. Câest bien ce dont il est question avec la pandĂ©mie.
Inversement, les humains sont dĂ©finis par Latour comme des agents Ă la fois passifs et malveillants. « Les humains » (« pas tous », « certains ») sont lâ« agent pathogĂšne » de la « mutation Ă©cologique », un agent « qui nous fait la guerre sans la dĂ©clarer » (Latour, 2020b). Il y a donc un complot et lâĂąme de ce complot se trouve au cĆur mĂȘme de lâhumanitĂ©. Ă propos de lâarrĂȘt des systĂšmes productifs et du confinement, Latour considĂšre que lâhumanitĂ© est un frein de secours dont les dirigeants ont tirĂ© sur la « poignĂ©e » : « Il y avait bien dans le systĂšme Ă©conomique mondial, cachĂ© de tous, un signal dâalarme rouge vif avec une bonne grosse poignĂ©e dâacier trempĂ©e que les chefs dâĂtat, chacun Ă son tour, pouvaient tirer dâun coup pour stopper » (Latour, 2020c).
Nos contemporains ne sont donc pas pour lui des acteurs politiques, des citoyens ayant des idĂ©es, des opinions, des points de vue sur la conduite des affaires publiques qui pourraient avoir, qui sait, influencĂ© leurs gouvernements. Ce sont simplement des « poignĂ©es » quâon actionne. Est-ce lĂ une simple image ? Sans doute pas, car Latour aurait fort bien pu choisir une figure qui valorise lâaction humaine intentionnelle et distribuĂ©e. Presquâau mĂȘme moment, Hartmut Rosa (Rosa, 2020) commentait lâĂ©vĂ©nement par ces mots : « Câest nous, les humains, qui, par dĂ©cision politique et aprĂšs dĂ©libĂ©ration, avons freinĂ© ! Le virus nâest Ă©videmment pas en train de corroder nos avions. Il ne dĂ©truit pas nos usines. Il ne nous force pas Ă rester chez nous. Câest notre dĂ©libĂ©ration politique et notre action collective qui le fait. Câest nous qui le faisons ! » Câest lâinverse que nous dit Latour, qui semble allergique Ă toute idĂ©e de dĂ©libĂ©ration et prĂ©sente les solidaritĂ©s actuelles comme uniquement interpersonnelles, câest un « bouche Ă bouche », dit-il.
Cependant Latour, comme Bourg, a aussi son idĂ©e de la dĂ©mocratie : dans le mĂȘme article (Latour, 2020c), il propose un questionnaire sur ce quâil faudrait faire aprĂšs lâĂ©pidĂ©mie. Il se trouve quâil sâexprimait au moment mĂȘme oĂč la Convention citoyenne pour le climat (CCC), qui a jusquâĂ prĂ©sent impressionnĂ© les observateurs[iii] par la qualitĂ© de son travail politique, sâautosaisissait du questionnement sur la relation entre post-Ă©pidĂ©mie et action pour le climat. Latour aurait pu fĂ©liciter la CCC, proposer une extension de ses missions ou le tirage dâune nouvelle assemblĂ©e citoyenne. Non, tel un monarque dâAncien RĂ©gime il reprend son idĂ©e (qui est aussi celle des Gilets jaunes) des cahiers de dolĂ©ances. Il nomme « autodescription » ce quâil consent aux citoyens ordinaires : des listes et non des cohĂ©rences, un discours sur soi plutĂŽt quâun projet pour la sociĂ©tĂ©. Et pas question de laisser les citoyens exprimer dĂšs maintenant des Ă©nonces politiques. « Câest seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les rĂ©ponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous dĂ©boucherez sur une expression politique incarnĂ©e et concrĂšte â mais pas avant. » (Latour, 2020c). Le maĂźtre fixe le tempo et les Ă©lĂšves nâont quâĂ le suivre. Inversement, lui-mĂȘme se garde bien de rĂ©pondre Ă ses propres questions : la dissymĂ©trie du dispositif communicationnel quâil propose est totale.
La rhĂ©torique dâun processus en deux temps (dâabord vous dĂ©crivez, ensuite vous aurez le droit de penser) nâest en fait quâun tour de passe-passe pĂ©dagogique : le moment du projet politique nâarrive jamais (on lâa constatĂ© dans des exercices prĂ©cĂ©dents) car, pour Latour, il nây a pas de choix politique, il nây a que des « attachements », il nây a pas de sociĂ©tĂ©, il nây a que des « collectifs », qui, de plus, rĂ©pĂšte-t-il depuis plusieurs annĂ©es, ont disparu. ReprĂ©sentative ou interactive, la dĂ©mocratie ne lâintĂ©resse pas car il considĂšre que dâune part, personne nâest suffisamment prĂ©parĂ© pour la faire vivre et que, dâautre part, sur les sujets oĂč son opinion Ă lui est faite, il nây a plus lieu de dĂ©libĂ©rer.
Les « Terrestres » contre les « Humains »
Virus astucieux, humanitĂ© dĂ©sorientĂ©e et mal orientĂ©e, philosophe tout puissant⊠Il y a encore un quatriĂšme actant : câest le « terrestre » qui comprend pĂȘle-mĂȘle tout ce quâil aime. « Terre, terroir, territoire, zones Ă dĂ©fendre, peuples, nourriture, transport, construction, Ă©nergie, peuples âautochotonesâ, inventivitĂ© des arbres, des plantes, des champignons, des microbes ou des loups : câest ce grand tout quâil nomme le « terrestre », « un immense mouvement multiforme » (Latour, 2018). « Atterrir », câest, pour lâhumanitĂ©, renoncer Ă lâhubris quâengendre son projet de se dessiner des horizons Ă la fois souhaitables et atteignables (le progrĂšs) et glorifier le terrestre. Lâobjectif politique de ce mouvement, dont le terrestre fournit les valeurs fondatrices nâest pas explicitĂ© comme un programme clair mais il apparaĂźt par petites touches, au dĂ©tour des phrases.  Ainsi, dans son texte sur lâaprĂšs Covid-19 (Latour, 2020c), il propose dâen finir non seulement avec la « globalisation » (sauf celle produite par les malins petits virus, on suppose), mais avec la « production elle-mĂȘme ». Cette prise de position est dâautant plus notable que lâenjeu de la conscience Ă©cologique a Ă©tĂ© jusquâĂ aujourdâhui lâĂ©limination de la composante prĂ©datrice des productions humaines. Cette Ă©limination peut se faire par le haut en inventant un systĂšme productif non prĂ©dateur (câest la perspective du « dĂ©veloppement durable ») ou, au contraire, par le bas, en rĂ©duisant lâemprise humaine pour diminuer lâampleur de la prĂ©dation (câest le projet de « dĂ©croissance »). Latour va plus loin en suggĂ©rant la fin de la production dans son ensemble. Latour et Bourg partagent lâidĂ©e que le mal fait Ă la nature est si profond quâil nâest plus temps de proposer des politiques dâattĂ©nuation, de rĂ©paration ou mĂȘme de rĂ©orientation, mais que sâimpose une destruction systĂ©matique et, si nĂ©cessaire, aveugle de tous les cadres existants. Pour en finir avec lâidĂ©e mĂȘme de politique, qui est aussi une production humaine, lente et incertaine.
En somme, la transformation que Latour (2020b) appelle de ses vĆux exigerait un Ătat mĂ©taphysicien qui protĂšgerait non seulement « de la mort » mais aussi « de la vie » â peut-ĂȘtre parce que « lâapocalypse est notre chance » (Latour, 2013) â, mais aussi dâun Ătat national puisquâil assumerait « lâexigence de sortir de la production globalisĂ©e actuelle ». Ce serait un « socialisme qui conteste la production elle-mĂȘme ». Un Ătat fort repliĂ© sur ses frontiĂšres et la fin de la production : sacrĂ© programme !
Latour nâaime pas la guerre contre les virus, il veut quâon sâentende avec eux car les affronter ne servirait Ă rien. En revanche, il est un chaud partisan de la guerre entre humains. Dans Face Ă Gaia (Latour, 2015) puis OĂč atterrir, (Latour, 2017) il voit dans lâenjeu Ă©cologique une opportunitĂ© pour ĂȘtre clair sur ce point. En prenant la tĂȘte du parti des « Terrestres » contre celui des « Humains », il nous dit Ă quel point lâidĂ©e dâune humanitĂ© qui devient, par ceux qui la composent et en totalitĂ©, un acteur Ă©mancipĂ© lâindispose. Il ne veut pas dâune dĂ©libĂ©ration entre Ă©gaux : ce nâest pas le plus lĂ©gitime qui doit lâemporter mais le plus dĂ©terminĂ©, voire le plus violent. Il utilise sans cesse le terme dâ« ennemi » et se rĂ©fĂšre explicitement Ă Carl Schmitt, un auteur qui, au-delĂ de ses sympathies nazies, a dĂ©veloppĂ© une approche consistant Ă gĂ©opolitiser la politique en rĂ©duisant tout dĂ©bat Ă une dichotomie entre forces prĂȘtes Ă sâĂ©liminer mutuellement. Schmitt a reçu un accueil favorable dans la partie de lâextrĂȘme gauche (notamment chez les hĂ©ritiers des Brigades rouges italiennes) qui considĂšre la violence et la guerre civile comme les seuls moyens pour faire avancer lâaction rĂ©volutionnaire. Dans ses deux livres de 2015 et de 2017, Latour nous fait comprendre sans ambiguĂŻtĂ© ce qui lâintĂ©resse chez Schmitt : comme tout a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dit et quâon nâa rien fait, on ne va pas encore bavarder avec ceux qui ne nous Ă©coutent pas. Mais quâest-ce qui permet de dĂ©cider que celui qui ne pense pas comme lui nâa plus droit Ă la parole :  deux choses, rĂ©pond Latour, lâĂ©vidence dâune part (pas besoin de dĂ©montrer, donc, il suffit dâaffirmer) ; la rĂ©fĂ©rence Ă un tiers qui est lâenjeu et lâacteur Ă la fois, le terrestre (ou GaĂŻa), suffisamment lĂ©gitime par sa seule existence menacĂ©e pour justifier quâon tape sur les doigts des Ă©lĂšves rĂ©calcitrants.
Lorsque Latour sâexprime : « Ce qui nous dĂ©soriente, probablement, câest que lâĂ©poque nâest plus Ă la seule recherche de lâautonomie. La gĂ©nĂ©ralisation de la crise quâon ne peut plus appeler «âĂ©cologiqueâ», puisquâelle est une crise existentielle, une crise de subsistance, oblige Ă reposer la question de lâhĂ©tĂ©ronomieâ: de quoi dĂ©pendons-nous pour subsister, comment reprĂ©senter ces nouveaux territoires dâappartenance, quels sont nos alliĂ©s et nos adversairesâ? », (Latour, 2019), on dirait vraiment quâil rĂ©plique directement Ă Immanuel Kant dĂ©finissant les LumiĂšres en 1784 : « Câest, pour lâhomme lâĂ©mancipation de lâĂ©tat de tutelle dont il est lui-mĂȘme responsable ». LâUnmĂŒndigkeit de Kant â la minoritĂ©, la sujĂ©tion, la dĂ©pendance et lâirresponsabilitĂ© â, câest justement ce vers quoi Latour veut nous entraĂźner.
Or le projet dâĂ©mancipation des LumiĂšres nâest nullement une incitation pour chacun Ă faire nâimporte quoi du moment quâil en tirerait un avantage immĂ©diat. On peut au contraire dĂ©finir ce projet comme lâexploration de tout ce qui rĂ©sulte de la fusion (comme des corrĂ©lats rĂ©ciproques) entre la libertĂ© et la responsabilitĂ©. Hans Jonas a cherchĂ© Ă montrer que la responsabilitĂ© conduit Ă renoncer Ă la libertĂ©, mais câest justement parce quâil propose une dĂ©finition simpliste de la libertĂ©, en tout cas divergente avec celle compatible avec le projet dâĂ©thique, telle quâelle se met en place Ă partir de Baruch Spinoza. Si on inclut dans le tableau de bord de lâacteur la prise en compte des environnements, notamment naturels, Ă la fois englobants et fragiles, cela renforce la lecture de la libertĂ© en termes de responsabilitĂ©, mais cela ne remet nullement en cause lâidĂ©e dâune orientation, Ă la fois individuelle et sociĂ©tale, vers un futur dĂ©sirable, discutĂ©e par tous les citoyens. Ce que change la conscience Ă©cologique, câest que cette libertĂ© responsable Ă©largit sa sphĂšre de rĂ©flexivitĂ© et dâaction. Sinon, si la prise en compte des conditions dâhabitabilitĂ© de la planĂšte avait pour consĂ©quence dâinterdire aux humains de construire un devenir ouvert, que leur resterait-il qui rende leur vie digne dâĂȘtre vĂ©cue ? Ce que Hannah Arendt (1995) nomme « commencement », quâelle considĂšre comme un attribut du politique en tant que possibilitĂ© pour les citoyens en sociĂ©tĂ© de dĂ©cider du juste ensemble et Ă tout moment, câest aussi une bonne description de ce qui se passe actuellement dans les imaginaires de la nature : les humains sont dâaccord pour intĂ©grer jusquâau bout cette nouvelle prĂ©occupation et cette intĂ©gration ouvre une nouvelle page dans lâhistoire dĂ©jĂ longue, dâune libertĂ© en actes. Le travail des penseurs des LumiĂšres a justement consistĂ© Ă spĂ©cifier et Ă contextualiser la libertĂ©, au contraire de la notion de « Sujet » souverain, promue par lâontologie mĂ©taphysique occidentale. Câest ici et maintenant que nous exerçons notre libertĂ© en discutant du meilleur moyen de sortir du NĂ©olithique.
Une religion de lâimmanence
Ă la fin du xviiie siĂšcle, Kant concevait un projet dâĂ©mancipation pour sâaffranchir du fardeau de la transcendance. Au dĂ©but du xxie, Latour nous suggĂšre de replonger, mais avec un autre psychotrope, lâimmanence. Il a lui-mĂȘme confiĂ© quâil se reconnaissait dans cette perspective (Latour, 2020a).
Comment passe-t-on du chercheur au prophĂšte ? Pendant toute une partie de leur vie, Bourg et Latour ont tous deux contribuĂ© honorablement Ă la production de connaissances. RĂȘvaient-ils depuis toujours de ce changement de registre et ont-ils cru pouvoir franchir le pas grĂące Ă leur notoriĂ©tĂ© dâuniversitaires ? Ont-ils rĂ©agi Ă une frustration â Bourg avec lâĂ©chec politique de son ami Nicolas Hulot, Latour avec le constat que sa rĂ©ussite sur la scĂšne intellectuelle ne lui garantissait aucune prise sur le cours des Ă©vĂ©nements ? En tout cas, tous deux ont basculĂ© vers des discours fortement normatifs et des postures par lesquelles, au lieu de chercher, dâinterroger, de problĂ©matiser, ils dĂ©noncent et annoncent. Ici commence la dimension religieuse de leurs choix.
Bourg insiste sur lâidĂ©e que lâhumanitĂ© ne peux pas viser une Ă©mancipation par le dĂ©veloppement et ne doit pas rechercher un progrĂšs. Il est assez proche de lâattitude du clergĂ© catholique demandant aux fidĂšles de ne pas sâattacher Ă la vanitĂ© des biens dâici-bas. Latour porte une tonalitĂ© davantage animiste sur les ĂȘtres qui font lâintelligence et la beautĂ© du Monde. Tous deux, fortement imprĂ©gnĂ©s de culture catholique, se sont lancĂ©s dans la transformation de lâhĂ©ritage des religions rĂ©vĂ©lĂ©es en une nouvelle croyance dans la Nature.
Ce quâon peut constater, câest une sorte dâ« échange standard » entre les attributs de la religion transcendante et ceux de la religion immanente. Dans le premier cas, il y avait un ou des Dieux anthropomorphes qui avaient Ă©crit des textes devenus des rites, des normes et des lois. Dans le second, lâanthropomorphisme se multiplie, chaque pierre, chaque brin dâherbe â et chaque virus â en sont partie prenante et indiquent Ă qui sait les entendre la marche Ă suivre. Il nây a plus de livre sacrĂ©, câest lâensemble du corpus diffus de la pensĂ©e nĂ©onaturaliste qui en fait office. Il nây a plus de rĂ©cit des origines, mais un crĂ©ationnisme implicite. Il nây a surtout pas de paradis, car le grand changement est aussi lĂ Â : lâeschatologie nâa plus le double sens de lâapocalypse, jugement sanglant et promesse dâun nouvel Ăąge dâor, mais porte un sombre millĂ©narisme : « Si vous ne mâĂ©coutez pas, vous perdrez tout, y compris la vie. » En revanche, les lĂ©gendes Ă©difiantes, la honte du pĂ©chĂ©, les pĂ©nitences et les expiations, les bras sĂ©culiers et la rĂ©demption asymptotique sont bien lĂ . LâĂglise a Ă©tĂ© humiliĂ©e par lâindĂ©cente capacitĂ© des hommes Ă se passer dâelle, et cela se vĂ©rifie encore pendant lâĂ©pidĂ©mie oĂč les priĂšres collectives, pointĂ©es du doigt comme dangereuses pour la santĂ© publique, sont interdites dans lâindiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale.
Les « immanents » voient pointer la possibilitĂ© dâune revanche. La « mutation Ă©cologique », bien gĂ©rĂ©e, peut offrir lâoccasion de rĂ©-asservir lâhumanitĂ© Ă des idĂ©ologies dont les idĂ©ologues nâaient pas Ă rendre compte. Les humains nâont pas tenu compte des avertissements de la GenĂšse : ils reconstruisent leur Babel avec les villes « tentaculaires », easyJet et Google Translate. Il faut cette fois les faire payer pour de bon.
Intellectuels reconnus, Bourg et Latour reprĂ©sentent, avec quelques autres, le front office de la nouvelle religion. Ils sont les Ă©vangĂ©listes lĂ©gitimes et discutent avec dâautres intellectuels. Ils perpĂ©tuent la tradition des « écrivains catholiques » dâautrefois, Ă qui les autres Ă©crivains reconnaissaient une haute tenue stylistique. Maintenant aussi, il y a le back office, avec la religion populaire, la ferveur, les saints et les ex-voto. En voici deux exemples. Carlos Zambrana-Torrelio (2020), dirigeant du mouvement EcoHealth, dĂ©veloppe une Ă©tonnante psychosociologie de la sagesse des virus, capables de « co-Ă©voluer » pour vivre en bonne intelligence avec dâautres espĂšces. DâaprĂšs lui, « lâagent pathogĂšne sait que, quand il pĂ©nĂštre dans un nouvel organisme, il ne doit pas le rendre malade ou du moins il ne doit pas le faire succomber [âŠ] Aucun micro-organisme nâa pour objectif la mort de son hĂŽte ». Dont acte. Dans son blog, le « collapsologue » Pablo Servigne (2020) propose une fable dans laquelle Univers a donnĂ© Ă Corona, un gentil petit virus, la mission de punir et dâĂ©difier les humains pour quâils prennent enfin soin de MĂšre-Terre. Le Covid-19 est donc en mission de formation de lâhumanitĂ©. Mais qui est donc le professeur ?
Dans les paroisses Ă©loignĂ©es, les libertĂ©s prises avec la factualitĂ© sont plus naĂŻves mais la filiation avec lâĂ©lite des technocrates platoniciens ne fait guĂšre de doute. La religion de lâimmanence parvient jusquâĂ prĂ©sent Ă varier ses discours en fonction du public, Ă tendre lâĂ©lastique sans le rompre. Dans le monde de rhizomes communicationnels quâest devenu notre environnement cognitif, ces discordances ne sont pas un problĂšme aussi grave que lorsque les « appareils idĂ©ologiques » Ă©taient unifiĂ©s et verrouillĂ©s. Câest aussi lâavantage de la religion de lâimmanence : elle est elle-mĂȘme immanente ; fluide, ondoyante et menacĂ©e surtout par la perte dâun trop grand nombre de followers.
Les nouveaux visages de la pensée réactionnaire
En rĂ©sumĂ©, la pandĂ©mie le confirme, le nĂ©onaturalisme de lâimmanence est un mouvement politique obscurantiste, liberticide et antidĂ©mocratique, et qui prend de moins en moins la peine de le cacher. Cela simplifie la reprĂ©sentation quâon peut se faire dâune offre politique en mouvement rapide.
La pensĂ©e rĂ©actionnaire dâaujourdâhui prend plusieurs faces et offre des combinaisons inattendues. Quand un mouvement fĂ©ministe sâallie avec les RĂ©publicains Ă©tats-uniens pour interdire les toilettes aux transsexuels (Bernier et al. 2018), chacun a ses raisons apparemment diffĂ©rentes (tradition dâun cĂŽtĂ©, droit des femmes de lâautre) mais si on regarde les choses dâun peu plus prĂšs, câest, dans les deux cas, la dĂ©fense dâun ordre social fondĂ© sur des principes biologiques censĂ©s ĂȘtre Ă la fois intouchables et impĂ©rieux qui est invoquĂ©e. Quand des personnalitĂ©s Ă©cologistes convergent avec des libertariens complotistes pour dĂ©noncer la dangerositĂ© des vaccins, il faut Ă©galement prendre le temps dâanalyser ce qui les rĂ©unit. Nous devons nous habituer Ă ce que dâĂ©tranges rencontres concourent Ă des coalitions potentiellement puissantes. Certains Ă©noncĂ©s importants pour les nĂ©onaturalistes se retrouvent dans les discours de la droite tribunicienne, en un rejet implacable de tout ce quâon peut considĂ©rer comme progressiste aujourdâhui : ouverture au monde (plutĂŽt que localisme exclusif), libertĂ© et responsabilitĂ© (plutĂŽt quâordre moral),  égalitĂ© et solidaritĂ© (plutĂŽt que « gestes individuels » et « comportements »), confiance dans la capacitĂ© de la sociĂ©tĂ© Ă rendre le futur habitable (plutĂŽt que nostalgie dâun passĂ© rĂȘvĂ© et conspirationnisme), citoyennetĂ© dĂ©mocratique (plutĂŽt que tentation autoritaire). Les rĂ©fĂ©rences politiques affichĂ©es sâeffacent devant les convergences de fond.
Ce nouveau paysage intéresse les chercheurs et peut inquiéter les citoyens.
